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De Bruxelles à Belgrade, comment Balkan Trafik tisse la toile d’une culture foisonnante (1/2)

balkan trafik

À gauche : Rufat Selim Rocky, musicien de l'Orchestre Kadrievi. À droite : Un immense graffiti dans le centre de Belgrade. | © Rosie Photography / DR.

Musique

Programmé le dernier week-end d’avril sur la place De Brouckère, le festival culte Balkan Trafik est bien plus qu’un simple rassemblement musical. Immersion en Serbie, à Belgrade et au-delà, à la rencontre de ceux qui vont faire exploser le centre de notre capitale, aidés par une organisation hyper créative qui a mis les petits plats dans les grands.

 

C’est peu dire que Nicolas Wieërs respire les Balkans, lui qui est tombé amoureux de cette région lors d’un voyage qui changera sa vie, il y a de ça une vingtaine d’années. À l’époque, le créateur de Balkan Trafik fait ses armes comme réalisateur chez Canal+ Belgique, et passe ses nuits à monter des sujets sports venus des U.S. Les heures sont longues, ça creuse et il faut bien manger. Le jeune homme déjà très curieux devient un client récurrent du snack faisant face à son bureau et découvre, au détour d’une conversation avec le patron albanais, la situation particulière des Balkans. Ni une ni deux, Nicolas s’envole pour le Kosovo tête baissée, caméra au poing et ne sachant pas vraiment ce qu’il va y faire. Avec l’aide de son interlocuteur, il est accueilli à Pristina par le frère de ce dernier, Astrit, qui lui fait découvrir les ravages de la Guerre du Kosovo. « Pour moi les Balkans c’était loin, genre ‘Tintin et les Picaros’ tu sais », confesse le créateur du festival, qui sera d’emblée mis dans le bain à son arrivée. « Je suis arrivé à l’aéroport de Pristina et Astrit et ses potes m’ont emmené en 4×4. On a roulé jusqu’à la tombée de la nuit pour terminer sur un terrain de foot, je ne comprenais pas ce qu’il se passait, jusqu’à ce qu’on m’explique que juste en face, on enterrait des corps ramenés d’un charnier », détaille Nicolas. Un événement qui le marquera au fer rouge, et qui le conduira à son retour en Belgique à tout remettre en question. Monter un documentaire ne servira pas suffisamment à aider, à réparer, construire un lien durable entre l’Europe de l’ouest et les Balkans, se dit-il. Nicolas veut faire plus, et va de fil en aiguille trouver sa raison de vivre : créer un festival qui va changer la perception de cette région, et créer des ponts. Le nom trouvé n’est autre qu’une allusion à cette vision erronée des Balkans, qu’on lie trop souvent au « Trafik ». Une histoire est née, et ça fait maintenant 16 ans qu’elle dure.

Le meilleur des Balkans à la source

Il est 15h, on mord un peu la poussière en grimpant vers les nuages et le soleil a du mal à se distinguer dans le hauteurs de Vladičin Han, bourgade au sud de la Serbie qui flirte avec la Bulgarie, le Kosovo et de la Macédoine du Nord. S’il y a bien un endroit qui peut vous résumer la musique balkanique, c’est celui-ci, situé à 300km de la capitale serbe Belgrade. Le trompettes résonnent au loin et la slivovitz – un spiritueux bien corsé de la région – coule à flots. L’orchestre de Bojan Krstic, trompettiste multi-primé et considéré comme l’un des meilleurs au monde, reprend les rythmes traditionnels de la musique gipsy, des titres issus de répertoire du maître Goran Bregović, et partage un savoir-faire qui dure depuis des générations. « J’ai commencé la trompette quand j’avais 6 ans, puis j’ai enchaîné les compétitions nationales dés mes 13 ans, et en toute humilité je peux assurer que j’ai tout gagné jusque maintenant », raconte hilare Bojan, qui se produira avec son brass band à Bruxelles le 30 avril. « J’aurais jamais cru pouvoir faire rayonner ma culture au niveau international, et c’est une immense fierté de pouvoir venir jouer à Bruxelles, grâce au festival, pour montrer cette face des Balkans », résume cet artiste singulier à la joie communicative.

Ici, Nicolas Wieërs – qui est aussi le programmateur du festival – vient chercher le meilleur de la musique balkanique à la source. Défricheur, le Belge traque les pépites dans tous les pays de Balkans, lui qui s’en est rapproché récemment en s’installant en Moldavie. Il a ça dans le sang, et on réalise en l’accompagnant en Serbie qu’il a ça dans le sang, qu’il est ici comme à la maison. Après Bojan, toujours perchés dans notre village aux confins de la Serbie, on découvre l’Orchestre macédonien Kadrievi, un groupe familial où les jeunes et les plus vieux sont près de 40, et qui est reconnu mondialement pour avoir interprété la bande originale de Time of the Gipsies d’Emir Kusturica. La musique rom dans toute sa splendeur, qui nous plonge facilement dans un film du cinéaste franco-serbe, bien aidée par le cadre du jour. Vladičin Han, à la croisée des chemins entre ces pays aux rapports politiques complexes, est à l’image de Balkan Trafik : un terreau fertil au brassage de cultures voisines.

Bousculer, et rêver d’un futur meilleur

Changement d’ambiance et retour sur la bouillante Belgrade. Un après-midi pluvieux, dans un café branché de la capitale, on s’en va découvrir le projet Pretty Loud Band, qui se veut être le premier girl band rom. Ici, que des jeunes femmes qui n’ont qu’un dessein : rapper pour faire changer les mentalités dans un pays encore très conservateur, et partager leur désir d’émancipation. Silvia Sinani, chanteuse dans le collectif, confie son « envie de déconstruire les idées liées au patriarcat, notamment dans la communauté rom, et faire prendre consciences aux jeunes filles qu’elles ont le droit à étudier, à voyager, à créer et être libres. » Avec ses textes engagés et déclamés, le Pretty Loud se veut aussi être un mélange d’influences, reprenant dans ses mélodies les rythmes traditionnels roms. Un combo gagnant et percutant, symbole d’une jeunesse serbe qui veut bousculer les anciennes générations.

La graffeuse Jana Danilovic fait elle aussi partie de cette génération qui entend casser les codes. Au détour d’une ballade dans les rues de Belgrade, à la recherche des plus belles esquisses qui ornent les murs de certains quartiers, Jana évoque son combat pour être une femme libre. Titulaire d’un doctorat en beaux-arts, Jana raconte n’avoir jamais vu rien comme acquis, elle qui s’est hissée toute seule au rang des plus talentueuses street-artist des Balkans. Connue pour avoir posé une gigantesque fresque à Bruxelles en 2020, à l’invitation de Balkan Trafik, Jana est confiante pour la jeunesse : « Les choses bougent ici. On vit dans un pays très conservateur, mais il y a toute une jeunesse qui est recherche de plus en plus de liberté. S’émanciper, en communiquant notamment à travers les arts, c’est l’objectifs de toutes les jeunes filles ici , confie Jana en passant dans le très arty quartier de Setinske, où regorgent des galeries d’art et autres cafés branchés. Nous ne sommes pas dans la très hype berlin, mais bien dans le centre de Belgrade, où toute une jeunesse réfléchit à un futur meilleur.

Balkan Trafik, du 28 avril au 1er mai à Bruxelles

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