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Les mélodies philosophiques d’Ibrahim Maalouf de passage en Belgique

L'instrumentiste au toucher unique a pensé devenir architecte. À sa façon, il construit des ponts. | © ©DR

Musique

Il est devenu une star planétaire grâce à sa façon unique, héritée de son père, de jouer de la trompette. L’instrumentiste, également pianiste, a le don de rassembler les âmes et les cultures et compose plus intensément encore qu’il ne fait danser les notes. Habitué aux salles combles et aux publics fervents, il sera pour plusieurs dates en Belgique.


Il accorde l’interview juste avant d’attraper son vol pour La Réunion. Se prépare pour une multitude de concerts en Europe avant de sillonner l’Amérique du Nord à la rentrée. Sur les traces du plus connu des trompettistes.

Paris Match. La scène est-elle une étape privilégiée quand on communie autant que vous avec son public ?
Ibrahim Maalouf. Les tournées et les concerts constituent un élément fondamental dans la construction de mon chemin, j’y consacre énormément de temps, au sacrifice de celui passé auprès de ma femme et de mes enfants. L’expérience exige beaucoup d’énergie mais je reste grisé par ces moments sur scène avec mes amis musiciens. Cependant, l’essentiel de mon travail est de composer, que ce soit pour moi, le cinéma ou d’autres artistes. Là je travaille sur le premier film réalisé par Gad Elmaleh, j’ai terminé l’album de Joyce Jonathan, je réalise le prochain disque d’Angélique Kidjo, je prépare mon prochain album….

Le point commun entre toutes ces activités n’est-il pas la rencontre ?
La rencontre est ce qui rythme notre travail comme notre vie, crée la diversité de notre propos artistique et confirme la magie de la musique qui regroupe une infinité de couleurs, d’identités et de styles. J’ai compris très tôt que la musique créait du lien. Tout petit, j’accompagnais mes parents au conservatoire où ils étaient profs (papa trompettiste, maman pianiste), je baignais dans une ambiance multigénérationnelle et multiculturelle. Pour avoir beaucoup joué avec des orchestres, j’ai eu la chance d’aborder des musiques de tous styles, de la salsa au blues, du jazz à la musique de film… Je me rappelle une interprétation de la musique de « La Liste de Schindler » à la trompette, j’avais 15 ans, le genre de moment que je n’oublierai jamais. Grâce à la pratique collective, j’ai compris que la musique nous ouvrait socialement.

Le conservatoire vous a-t-il offert le cadre nécessaire pour vous sentir plus libre ?
Plus que le conservatoire, l’enseignement de mon père a été extrêmement rigoureux, il y avait peu de place à l’erreur. J’ai commencé à faire des concerts avec lui à l’âge de 9 ans. Il m’a très vite appris l’importance de la précision et corrigeait la moindre imperfection. Il m’a fait gagner du temps et m’a aidé à progresser rapidement. Cette rigueur, doublée du droit de m’ouvrir à d’autres musiques, de sortir du cadre, de m’amuser et d’inventer, m’ont permis de faire de la musique aussi librement que précisément. Les styles musicaux sont comme les identités ethniques, un musicien peut créer des métissages qui n’ont jamais existé. J’ai été éduqué selon le principe que toutes les cultures se valent. On joue tous la même mélodie, nous l’interprétons juste différemment.

 

©Joseph Bagur

Vous venez de sortir le livre « Petite philosophie de l’improvisation ». Une autre corde à votre arc pour mieux rassembler ?
J’espère en tout cas que le public est sensible à ce message d’union et de fraternité, nous en avons tellement besoin. Au vu du discours ambiant actuel, il existe une peur de l’autre qui transparaît dans la moindre discussion. Une peur accrue depuis les attentats. On craint tout ce qui est différent. Les artistes se doivent de prouver que le métissage n’est pas négociable mais débouche sur la beauté. Qu’on en finisse avec les affirmations de clash culturels, notamment entre l’Orient et l’Europe occidentale. Nous avons autre chose à offrir et à partager, bien plus intéressant et excitant pour nos enfants et les générations futures.

« Les styles musicaux sont comme les identités ethniques, un musicien peut créer des métissages qui n’ont jamais existé. »

La trompette signe votre identité musicale. Avez-vous le même ressenti en jouant du piano ?
La musique est très instinctive. Petit, je voulais devenir architecte pour participer à la reconstruction de Beyrouth, la ville qui m’a vu naître. Une démarche plus sentimentale que scientifique. Mais j’ai préféré construire des musiques que des tours car on ne peut pas les détruire. Je n’ai pas d’explication sur l’envie d’un instrument plutôt que l’autre, je ressens juste l’envie de créer. Vous me direz qu’il s’agit également d’une démarche sentimentale. Spirituelle aussi. Pas dans le sens religieux mais dans une forme de foi en l’humain.

Vous qui rendez régulièrement hommage aux femmes de votre vie, comment se doit d’être un homme aujourd’hui ?
Patient. La situation de l’homme n’est pas aussi simple qu’on l’imagine et c’est presque politiquement incorrect de l’affirmer de la sorte. Alors oui, l’homme doit se montrer patient et attentif car il n’a pas ménagé la femme pendant très longtemps. Le retour de bâton est peut-être proportionnel au manque de respect qui lui a trop longtemps été témoigné. Mon père a été très présent dans ma vie jusqu’à mon adolescence. Mais ensuite, j’ai évolué entouré de femmes : ma mère, mes sœurs, mes tantes, ma femme et maintenant ma fille. Je suis donc solidaire de tous les combats qui sont menés et me tiendrai toujours à leurs côtés. Mais, comme en toute chose, j’aime modérer le propos.

Seriez-vous un musicien conteur ?
J’adhère à l’idée de raconter des histoires. Je ne fais pas de la musique juste pour jouer. J’ai grandi avec les livres de mon oncle Amin Maalouf qui s’est surtout inspiré de personnages réels. Au cinéma c’est pareil, je préfère le réel pour inspirer la fiction.

Après plusieurs dates sold out, Ibrahim Maalouf sera en concert le 3 mai à C-Mine à Genk, le 5 au Tournai Jazz Festival, le 6 au Théâtre Royal de Mons, le 9 au Stadsschouwburg à Bruges et le 7 juillet au Gent Jazz à Gand.

Ibrahim Maalouf, 40 Mélodies, Mister IBE

 

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