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Agressions sexuelles : quand les festivals belges font l’autruche

Aujourd'hui encore, nulle plaine de festival n'est épargnée par l'incivilité de certains hommes, galvanisés par une ambiance "festive" et l'alcool. | © BELGA PHOTO JASPER JACOBS

Musique

En Suède, l’ultra-populaire Bråvalla Festival a fait quatre victimes de viol et 23 d’agressions sexuelles. En Belgique, rien n’est mis en œuvre pour prévenir les violences envers les femmes sur les sites des grands festivals.

 

« Mais il m’a mis une main au cul ! », se rappelle-t-on s’écrier sur cette plaine de festival, l’été dernier. Il était tard, il faisait noir et le balet des festivaliers avait déjà écarté l’agresseur de nos mains vengeresses, prêtes à distribuer des pains comme un boulanger passionné. On était en short ou en vieux sarouel – on ne se souvient plus et cela n’a aucun importance d’ailleurs – et on avait senti cette main surprenante et détestable nous agripper les fesses à travers le tissu poussiéreux. Ce n’était pas une fausse manœuvre ni même une erreur de personne, comme on essaiera de se convaincre plus tard. C’était un attouchement. C’était banal.

En dix ans entre Pukkelpop, Dour et les petits festivals wallons, bruxellois et flamands, on en avait entendu, des histoires terrifiantes. Elle ressemblent à des fantômes qui agitent leurs cauchemars comme autant de mises en garde maternelles : pour qu’il n’arrive rien aux jeunes filles et femmes en festival, il ne faut pas rentrer trop ivre dans sa tente le soir, ou trop seule, encore moins trop dévêtue. Il ne faut pas dire « oui », puis « non » à ce garçon qu’on connait depuis deux jours. Il ne faut pas se risquer au stage diving, sous peine que la foule en profite. Il ne faut pas boire dans la bouteille « arrangée » de quelqu’un d’autre. Il ne faut pas, jamais.

Entre contes horrifiques et réalité trop banale

Les récits aux allures de mythes festivaliers, passés de bouche en bouche, valaient de système de prévention – stigmatisant et inefficace. Mais rarement on avait mis un nombre sur les histoires qui font peur, jusqu’à ce lundi : au Bråvalla Festival en Suède, la police a recensé quatres plaintes pour viol et 23 agressions sexuelles. Il avait suffit de quatre jours, dans l’un des évènements musicaux les plus populaires du pays. « Certains hommes… ne savent manifestement pas comment se comporter. C’est une honte », ont déclaré les organisateurs du festival, avant d’annoncer leur sentence : « Nous avons donc décidé d’annuler Bråvalla 2018 ».

La menace n’est pas seulement nordique, évidemment. Le célèbre Reading Festival britannique comptait deux viols l’année dernière. En Belgique, l’angoisse n’est pas chiffrée, mais elle est présente et prend bien des formes. « Avec des copines, on se disait que c’était de pire en pire », soupire Delphine E. « Ce sont des mains aux fesses, des remarques intempestives, mais aussi des événements plus bizarres comme l’an dernier, quand un inconnu a embrassé mon ventre et que tous ses potes ont hurlé de rire devant ma colère ». La jeune femme, qui fait quatre à dix festivals par an, raconte un autre épisode, survenu il y a quelques jours sur la plaine de Werchter : « un jeune homme se baladait avec un mètre-ruban et a mesuré mon short pour me dire à quel point j’étais ‘slutty’. J’imagine qu’il a dû le faire à de nombreuses reprises (…) et j’ai trouvé ça terriblement inquiétant comme activité de groupe préméditée ».

Une autre festivalière parle d’actes plus insidieux, mais tout aussi odieux. Ce week-end, au même festival flamand, un homme s’est approché lors d’un concert, profitant de la foule compacte pour se coller à elle. « Le pire, c’est que si on donne un coup de bassin pour l’éjecter et qu’il comprenne que ça ne se fait pas, le mec s’énerve souvent. Et de toute manière, il revient quand même se coller », explique Manon Vadelorge. « Au final, je me retrouve comme une débile à ne rien oser dire et à subir le concert comme ça ». Si la jeune femme ne fait pas appel à la sécurité, c’est parce qu’elle n’« ose [pas] déranger », confie-t-elle. « Ça me tétanise souvent et du coup, il est difficile pour moi de réagir et de contrer la situation », décrypte Manon Vadelorge, en prévention des conseils bien avisés de ceux qui oseraient lancer qu’un coup de coude règlerait tout.

La seule pensée qu’on ait eue, c’est : ‘s’ils arrivent à nous, on va subir un viol en tournante’.

Pour Anna*, l’expérience du festival a constitué un véritable traumatisme et une expérience glaçante. Alors que ses voisins de camping, une tente qui abrite six hommes de trente à quarante ans, lui font des remarques déplacées, elle interpelle le service de sécurité qui lui assure qu’une patrouille surveillera les alentours. « Plus tard dans la nuit, j’entends une conversation devant notre tente et je reconnais la voix du mec du camping qui dit ‘laissez les demoiselles tranquilles, d’accord?’ », raconte Anna. La réprimande ne plait pas aux voisins. « Ils étaient assis juste devant notre tente à se saouler et ils se sont déchainés. Pendant une heure ou deux, ils ont essayé d’entrer dans notre tente, ils se jettaient dessus et disaient des trucs du style ‘On va vous montrer, les salopes !’ Ils essayaient de nous faire sortir par tous les moyens. À un moment, ils ont même fait tomber une grille sur nous », se souvient avec effroi la jeune femme. Lorsqu’avec son amie, elle entendent que leurs agresseurs commencent à s’amuser avec un briquet, elles appellent la police, qui vient les secourir. Elle fuient alors le camping sur le coup des quatre heures du matin, complètement terrorisées. « Peut-être qu’ils voulaient juste nous frapper, mais vu leur comportement inapproprié et leur état d’ébriété, la seule pensée qu’on a eue, c’est : ‘s’ils arrivent à nous, on va subir un viol en tournante’ ».

©BELGA PHOTO JASPER JACOBS – … et c’est le sacro-saint consentement.

Mutisme festivalier

Si la violente agression a eu lieu en 2009, elle laisse des séquelles. « Ce week-end, je suis retournée camper en festival et les cauchemars et l’anxiété sont revenus. C’est vraiment là que je me rends compte à quel point ça m’a traumatisé », confie Anna. L’évènement festif par définition est devenu le symbole d’une menace, d’un territoire où, en tant que femme, on n’est pas en sécurité. Une réalité que semblent avoir du mal à concevoir les festivals, manifestement légers sur le sujet.

Contacté, le festival de Dour n’a pas souhaité s’exprimer sur le cas du Bråvalla, assurant qu’il travaillait « depuis de nombreuses années avec différentes équipes qui gèrent les différentes problématiques inhérentes à l’organisation d’un événement de cette taille ». Quant à savoir si ces services s’intéressaient également spécifiquement à la sécurité des festivalières, nous n’en saurons rien. Si la communication du festival nous redirige vers sa page de conseils aux festivaliers, rien n’y fait mention de la problématique en question.

©BELGA PHOTO JASPER JACOBS

Du côté du Pukkelpop, on pratique aussi la langue de bois. « C’est triste d’entendre que les organisateurs du Bråvalla Festival se sont trouvés obligés d’annuler l’édition de l’année prochaine. Cela va sans dire que le harcèlement sexuel ne peut être toléré. La sécurité de nos festivaliers – hommes et femmes – a toujours été et sera toujours notre priorité principale. Notre staff et la sécurité avertiront toujours la police si quelque chose de semblable devait arriver ». Quelles initiatives Pukkelpop a-t-il mis en place pour garantir un plus grand respect de ses « clientes » ? Que pourrait-il être fait, le cas échéant ? Le festival s’en tiendra à sa première déclaration et ne voudra rien ajouter.

L’organisation des Ardentes ne nous a, quant à elle, même pas répondu, niant par là l’importance du problème.

Ni parapluies ni mains aux fesses

Si les festivals communiquent largement sur leurs efforts écologiques ou leurs actions pour prévenir les attaques terroristes, force est de constater que lorsqu’il s’agit des festivalières, on fait l’autruche. « Les festivals ne prennent pas parti et ne se positionnent pas. Il n’y a aucune prévention », juge Manon Vadelorge. « Je sais qu’ils craignent pour leur image et que le sujet n’est pas hyper sexy », lâche Delphine E., « mais tout comme ils sont concernés par la sécurité en général – pas d’armes, même pas de parapluies ou de frisbees -, ils pourraient s’intéresser aussi à cette question, vu que l’intégrité physique de tous est concernée (…) Ils ne sont pas responsables des comportements individuels, mais ils sont responsables du bien-être sur les lieux ».

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©BELGA PHOTO VIRGINIE LEFOUR

Si elle salue que certains petits festivals flamands (Ieperfest, Bracrock) fassent la chasse aux agresseurs et indiquent clairement que tout comportement sexiste, raciste ou homophobe sera sanctionné, elle s’offusque que la démarche ne soit pas généralisée. « Pourquoi ne pas diffuser des messages sur les écrans ? », suggère-t-elle. Se souvenant d’un épisode malheureux où sa tenue avait été remise en question par un barman, elle avertit : « Et surtout, former le staff (…) pour s’avoir qu[‘il] ne se foutra pas de moi en cas de problème ».

Y a-t-il un allié dans la salle ?

« Point de vue sécurité, ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient », signale Anna à propos de sa propre expérience. Sa colère cible plutôt les autres campeurs qui entouraient sa tente et celle de ses agresseurs. « Quand on est sorties, on a vu qu’il y avait plein de gens et personne ne nous a aidées », se souvient-elle, refusant de croire que les témoins n’avaient rien vu, alors qu’Anna et son amie hurlaient. « C’est encore pire de savoir que notre calvaire aurait pu être écourté ».

Les alliés ne se trouvaient pas parmi les rangs des festivaliers cette nuit-là, trop concentrés sur leur propre soirée ou pas assez conscientisés aux dangers typiquement féminins de tels évènements. Parfois, plutôt que dans la fosse, ils se trouvent sur scène. En 2016, après une nouvelle édition du fameux Bråvalla Festival qui avait comptabilisé cinq viols et douze cas d’agressions sexuelles, la chanteuse Zara Larsson s’était indignée : « Honte à vous qui violez sans gêne une fille dans le public. Honte à vous les gars qui faites qu’une fille ne se sente pas en sécurité quand elle va à un festival », rapporte NME. Le groupe Mumford and Sons avait quant à lui refusé d’y jouer à nouveau tant que la police et les organisateurs ne feraient rien pour combattre « ce qui apparait comme un dégoûtant haut taux de violences sexuelles ».

©Youtube – « Toutes les filles devant ! Je ne plaisante pas », lançait dans les années 90, l’une des figures du mouvement « riot grrrl ».

Les Petrol Girls, un groupe féministe mixte de post-hardcore, fait même valoir le droit à la sécurité de la scène. Dans leur version live du morceau « Touch me again », le band diffuse dans les haut-parleurs des témoignages d’agressions ayant eu lieu sur le site-même du festival où il joue. « Nous espérons que cela constitue un moyen puissant d’amplifier les voix de ceux qui reçoivent cette violence et de lutter contre la culture du silence et du ‘victim blaming’, qui est toujours un problème dans le milieu musical », explique la formation dans un court « mode d’emploi ».

En Grande-Bretagne, alors qu’un collectif de femmes (Girls Against) entend bien lever le voile sur la problématique des violences spécifiques au monde de la musique, les festivals ne font pas non plus vœu de silence. 25 d’entre eux ont décidé de fermer leur site Internet durant 24 heures pour diriger les projecteurs vers une campagne de « tolérance zéro » concernant les agressions sexuelles, tandis que des associations sont présentes sur le terrain pour sensibiliser les festivaliers et fournir un soutien aux victimes. Comme quoi, si à l’impossible nul n’est tenu, s’attarder sur la sécurité des festivalières reste largement du domaine du réalisable.

*prénom d’emprunt

CIM Internet