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Selah Sue : « J’ai décidé d’abandonner les anti-dépresseurs… Je me sens transformée »

Unique et multiple. Un nouvel album qui marque un nouveau départ pour Selah Sue . | © Mathieu Zazzo

Musique

Tout le monde a encore en tête son « Raggamuffin », tornade rythmique et musicale qui a emporté la planète en 2010. La Louvaniste Sanne Putseys devient Selah Sue pour son premier opus. Son troisième s’intitule Persona et embrasse les facettes multiples de cette artiste hors du commun : la mélancolique, l’indépendante, la critique intransigeante… Et la maman épanouie qui fait désormais confiance à la vie.

 

Son compagnon Joachim Saerens, musicien, l’entoure et gère nombre de décisions artistiques sur scène comme en studio. Ensemble ils ont deux fils dont le dernier. « Joachim est une belle personne. Je l’ai senti instinctivement. » Ce cocon lui a inspiré un mini-EP « Bedroom » en 2020, ode à la maternité et à l’amour, illustré de la présence radieuse des deux bambins.

Mais place à l’album de la délivrance, celui d’une jeune femme de 32 ans qui tourne enfin le dos à la dépression et à ses cachets nocifs et accepte, confiante, les contradictions existentielles qui nous habitent toutes et tous.

Paris Match. Il s’est écoulé plus de 10 ans depuis votre premier album. Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?
Selah Sue. J’ai de très bons souvenirs et je reconnais avoir une merveilleuse carrière. Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir vécu deux moments-clés. Premièrement, à 18 ans, quand j’ai pu stabiliser ma dépression grâce à une médication qui a permis à ma carrière de décoller et m’a sans doute sauvé la vie. J’ai tourné à travers le monde en ayant l’impression de me trouver sur des montagnes russes. Et deuxièmement, quand j’ai récemment décidé d’abandonner les anti-dépresseurs, après 14 ans. Je peux vous dire que je me sens transformée. Je suis maman de deux enfants, je sors un 3e album, j’ai un nouveau groupe qui m’accompagne, je suis sur ma lancée et commence une nouvelle étape de mon existence. Quand je regarde le passé, j’apprécie tous les moments intenses vécus mais j’étais souvent fatiguée, pas assez ambitieuse, un peu en retrait, exécutant ce que ‘avais à faire comme un bon petit soldat. Désormais, je dirige pleinement ma vie, avide de projets, convaincue que le meilleur reste à venir. Il fallait trouver le bon moment pour sauter le pas. Je suis plus âgée, plus posée et surtout je suis maman.

Voyez-vous l’album Persona comme une présentation de toutes les Selah Sue ou de toutes les Sanne ?
Selah Sue est Sanne. Je ne suis pas comme Stromae qui a créé un personnage bien distinct de Paul Van Haver. Je suis devant vous, Sanne Putseys, entière. C’est déjà tellement difficile de définir qui on est vraiment, je ne vais pas me compliquer encre davantage les choses. J’ai exposé dans cet album toutes les facettes de ma personnalité. Il est bon de reconnaître notre multiplicité. Et j’adore l’idée que mes chansons, et ce projet en particulier, pourra peut-être aider certaines personnes à analyser, de différents manières, la complexité de leur être. Mais je ne parle que de mon expérience personnelle, sans donner ni leçons ni préceptes. Le chemin qui consiste à accepter nos bons comme nos mauvais côtés reste difficile. Mélancolique, critique ou introspective sont autant de sentiments qui font aussi partie de moi. Je peux, comme tout un chacun, être positive, enjouée, responsable ou fragilisée le même jour, voire la même heure, en fonction du moment et du rôle endossé. Je donne cette interview en tant qu’artiste et puis je rentre chez moi, je retrouve mon rôle de mère et d’amoureuse. La vie veut cela.

 

Bête de scène, elle fredonne volontiers chansons et berceuses pour ses deux fils. ©Mathieu Zazzo

Comment avez-vous décidé l’ordre des titres puisque chacun parle d’un état émotionnel ?
Je ne suis pas bonne pour ce genre de décision, je men remets à mon entourage. Mais je savais que le disque devait se terminer par le chanson « Full Of Life », une chanson de maman, lumineuse et pleine d’espoir. Et commencer par « Kingdom » qui démontre à quel point je me sens davantage confiante et épanouie. Sans doute parce que j’ai appris à accepter les soubresauts de la vie. Si une tempête survient, je laisse venir la vague, je ne la combats plus, elle passera. Un titre comme « Hurray » me rappelle le nombre de fois où je me suis dévalorisée, culpabilisant sans cesse. Mais cet état m’a aussi poussée à me dépasser pour devenir meilleure. Même à me mettre au sport pour me sentir mieux dans mon corps. Ça fait du bien de penser que nos défauts ont aussi de bonnes intentions !

« Si une tempête survient, je laisse venir la vague, je ne la combats plus, elle passera »

En fait, vous prônez la même chose que Jean-Claude Van Damme : Be aware (être conscient) ?
Il a tout à fait raison. Mon philosophe préféré Eckhart Tolle a écrit un livre « Le Pouvoir du moment présent ». Et vivre le moment présent est vraiment ce qui devrait nous importer le plus, ce vers quoi nous devons tendre pour ne pas passer à côté d’instants précieux. Le titre « Catch My Drift » me voit philosophe. J’espère devenir plus sage philosophiquement avec l’âge. Je redoute de devenir amère ou rancunière. Le temps qui passe peut parfois vous rendre dépité. Je vois ma maman plus anxieuse, plus stressée. J’aimerais pouvoir dépasser la peur de la finitude et de la perte des êtres chers.

Cet album balance entre cris et chuchotements. Avez-vous souvent de hurler ?
Ma voix est un instrument que j’utilise différemment selon les chansons et leurs paroles. Il faut que mon interprétation fasse sens. D’autant que j’adore expérimenter de nouvelles variations, pousser ma voix au maximum ou la rendre la plus douce et intime possible. J’ai la sensation de la découvrir chaque jour un peu plus et je pense que la marge est encore large. Quand je compose, la musique vient toujours en premier. Il m’est impossible d’apposer des harmonies sur des mots. La mélodie me vient spontanément, je la fredonne, l’explore avec les guitares. Viennent alors seulement les paroles. Les mots se révèlent sous le coup d’une impulsion naturelle. Et tout doit venir de moi, pas même de mon compagnon Joachim.

 

©Mathieu Zazzo

Pendant le confinement, vous nous avez offert la splendide chanson « You », que vous reprenez sur cet album. Un message d’amour pour vos enfants et tous les parents ?
Je l’ai senti comme tel car j’ai reçu beaucoup de réactions. J’adore tellement mes enfants, j’ai vécu cette chanson comme une déclaration intense. Et le clip tourné dans ma chambre est un témoignage d’honnêteté, de pureté. Je chante souvent pour eux mais plutôt des petites choses rigolotes comme les comptines qu’ils apprennent à l’école. Je peux être un vrai clown, nous rions beaucoup tous ensemble. Et parfois, ils me demandent de leur chanter une berceuse quand ils vont se coucher.

Vous êtes donc une rigolote ?
Oui, c’est vrai. Mais je vis entourée de gens drôles, mes amis le sont, mes proches aussi. Le rire est la crème fraîche posée sur le gâteau de la vie.

Disque : Selah Sue, Persona, Virgin Music
En concert au Pukkelpop à Hasselt le 19 août

 

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