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Gaëtan Roussel : « On ne peut que s’incliner face à Jacques Brel »

Gaetan Roussel : « On ne peut que s'incliner face à Jacques Brel »

Gaetan Roussel, le 28 avril 2022 aux Nuits Botanique. | © Stéphane Risack / Le Botanique

Musique

Mêlant chansons de Louise Attaque et titres personnels, Gaëtan Roussel a enflammé le Chapiteau aux Nuits Botanique.

 

On a rarement vu le Chapiteau du Botanique aussi animé. Gaëtan Roussel était à Bruxelles le 28 avril dernier pour offrir un spectacle mémorable, qui a rapidement conquis son public. Mêlant chansons de Louise Attaque (qui fête cette année les 25 ans de son premier album) et titres personnels, Gaëtan Roussel a mis l’ambiance avec générosité.

Nous l’avons rencontré juste avant de monter sur scène, l’occasion de parler de son nouvel album solo Est-ce que tu sais ?, de son chemin avec Louise Attaque et aussi de sa relation avec le public belge. Moment privilégié avec un artiste qui a su rester incroyablement humble et très inspirant.

Gaetan Roussel : « On ne peut que s'incliner face à Jacques Brel »
Gaetan Roussel sur la scène du Botanique. © Stéphane Risack / Le Botanique

Vous jouez à Bruxelles pour la première fois depuis la pandémie. Qu’est-ce que ça fait de retrouver le public belge ?
Ça fait toujours plaisir, vraiment. C’est sincère. Je suis toujours venu défendre mes disques, que ce soit avec Louise Attaque, avec Tarmac, avec Lady Sir ou des disques solo. Je reviens toujours avec bonheur. Et je me rappellerai toujours que c’est ici qu’on a enregistré notre premier disque avec Louise Attaque, au studio ICP.

Est-ce que le public belge a un petit quelque chose de différent ?
Le public belge est toujours très enthousiaste. C’est comme ça que je le connais en tout cas.

J’ai lu que vous appréciez particulièrement le phrasé de Jacques Brel. Il vous a inspiré dans votre musique ou votre manière d’écrire ?
Évidemment. Quand on a commencé avec Louise Attaque, les gens me parlaient beaucoup de Jacques Brel et j’en étais très touché, et un peu embêté parce que c’est quand même un grand artiste. On n’osait pas parler de lui, donc on parlait de groupes anglo-saxons, de The Clash… c’était plus humble. Après, on essayait d’être au maximum généreux sur scène, donc tant mieux s’il y avait ce point commun-là. Après, il faut rester à sa place.
Et puis c’était l’un des premiers rockeurs, dans sa manière de partager avec le public. C’est quelqu’un qui allait à 100%. Il y avait quelque chose de non négociable dans sa manière de chanter. Je pense que c’était comme si c’était son dernier concert, à chaque concert. Et on ne peut que s’incliner.

L’impulsion d’écrire une chanson vient de quelque chose d’intime.

Vous écrivez aussi pour d’autres artistes, comme Alain Bashung, Vanessa Paradis, Louane, Hoshi… Est-ce que c’est différent d’écrire pour d’autres artistes que pour soi ?
Sans doute. Je ne saurai pas vous dire exactement où ça se niche. Quand on écrit pour quelqu’un d’autre, il faut trouver la bonne place. Parce que si vous voulez trop être à la place de la personne : soit vous allez faire quelque chose qu’elle a déjà fait, soit vous allez vous tromper.
Moi je fonctionne beaucoup à la rencontre. Au départ, l’impulsion d’écrire une chanson vient de quelque chose d’intime. Et après, vous commencez à l’angler vers quelqu’un ou vers vous-même. Au bout d’un moment, la trajectoire diffère, mais au départ, l’impulsion vient quand même de soi.

C’est vous qui êtes allé vers tous ces artistes, ou c’est plutôt l’inverse ?
Alain Bashung, c’était il y a une petite quinzaine d’années, et c’est un peu le hasard qui nous a amené l’un à l’autre. On s’est retrouvés dans un diner, et comme la soirée s’est bien passée, on s’est rappelés. Et il m’a dit « je cherche des chansons, si tu en as… ».
Après c’est plutôt les gens qui me demandaient. Je suis plutôt timide, je ne vais pas aller taper à la porte.
La chance que j’ai, jusqu’à présent, c’est qu’à chaque fois j’appréciais la voix et la démarche des gens. J’ai toujours été en studio quand j’ai écrit pour quelqu’un, donc ça permet de mieux connaître les gens. Et là, on peut vraiment parler de rencontre. Quand on passe du temps avec les gens, on repart aussi avec quelque chose.

Cette année vous fêtez les 25 ans du premier album de Louise Attaque. Depuis, vous menez une carrière solo mais vous continuez aussi à être en groupe. C’est difficile d’allier les deux ?
Je n’ai jamais allié les deux, dans le sens sortir deux disques quasiment en même temps. Sauf cette année, au moment où je suis en pleine tournée pour moi… Mais 25 ans, ça se fête quand même ! Donc avec mes camarades de Louise Attaque, on a organisé une journée d’anniversaire. C’était simple parce que c’était ciblé. On a joué notre premier disque en concert gratuit, parce que quand on fête son anniversaire, on invite les gens ! Et c’était super.
Donc ce n’est pas mener de front deux choses, c’est à un moment donné, ne pas oublier d’où on vient. Ce disque-là est important, et on avait envie de remercier les gens, c’est pour ça que c’était gratuit. Le but c’était vraiment de dire merci.
Ce disque, c’est l’impulsion de tout. C’est notre colonne vertébrale… quand on joue ensemble avec mes camarades de Louise Attaque, ou pas. Moi je vous parle aujourd’hui, parce qu’un jour, j’ai commencé par faire ce disque là, qui nous a aidé à être connu, à gagner de l’argent, à avoir des portes qui s’ouvrent. Et puis on a fait un deuxième disque, et puis on a fait des disques avec d’autres gens, et puis j’ai fait une carrière solo… tout ça part d’un point, c’est celui-ci.

Justement, dans une interview j’ai lu que vous disiez que c’était « un passeport pour la liberté ».
Bah oui… À partir du moment où ce disque a existé, on a reçu tellement d’amour, tellement d’enthousiasme, tellement de bienveillance. C’était à la fois notre premier contrat de musique, notre premier contrat de travail, donc ça devenait notre métier. On a gagné de l’argent avec notre métier et on a pu faire un deuxième disque. Et puis à un moment donné, on s’est dit : « là, on le sent moins, donc on fait autre chose ». Je n’ai pas arrêté de travailler, mais j’ai fait autrement. J’ai d’abord eu un autre groupe, après j’ai fait une carrière solo, et je trouve ça super de pouvoir se promener comme ça.

Vous ressentiez une forme de pression quand vous êtes partis dans vos autres projets ?
La pression que je me suis mise pour mon premier disque solo, c’est que je ne voulais vraiment pas que les gens croient que j’allais faire de la musique qui serait associée à celle de Louise Attaque, assez folk, assez acoustique. Donc j’ai fait attention et j’ai fait mon maximum pour vraiment travailler différemment, avoir un autre son. J’ai été chercher des gens qui n’avaient pas la même culture musicale que moi pour produire, j’ai mis des choeurs en anglais, j’ai fait des duos avec des Américains… À la rigueur, je préférais qu’on me dise quand le disque est sorti « je ne suis pas très fan » plutôt que « c’est un peu comme quand tu es avec tes copains de Louise Attaque ». Et personne ne me l’a dit, donc tant mieux.

C’est quoi qui vous a le plus poussé à vous lancer en solo ?
À un moment donné, j’ai écrit pour d’autres, et en particulier pour Alain Bashung. Et quand j’ai écrit pour lui, je me suis aperçu que je pouvais aussi écrire des chansons qui n’étaient pas destinées au groupe. Et je pouvais soit faire de la musique dans mon coin, soit écrire pour quelqu’un. J’existais en tant que personne, et non pas en tant que membre d’un groupe. Je ne tournais pas le dos, mais je me suis dit « tiens, je pourrais essayer de faire un disque sous mon nom ». Donc sans le savoir, c’est Alain Bashung qui m’a donné l’envie de faire une autre « carrière », comme on dit.
Mais je trouve que les deux se complètent. Quand on s’est arrêté avec Louise Attaque, on était plus jeunes, on s’entendait moins bien… ça arrive à tout le monde. On a quand même réussi à faire un troisième disque en 2006, puis on ne s’est pas vu pendant 10 ans, et on a eu envie de se retrouver. Mais maintenant, c’est une entente très saine, et très simple. On se retrouve, on est heureux, et on vient parce qu’on a envie.
Et il y a une chose très différente entre mener une carrière solo et le groupe, c’est que le groupe, les gens sont définis. Donc si je n’arrive pas à faire une guitare, on ne peut pas appeler quelqu’un d’autre. On peut, mais ce n’est pas le but : le groupe marche avec les défauts aussi. En solo, je fais jamais mes disques avec les mêmes personnes. Donc je peux me promener de sensibilité en sensibilité. En groupe, il faut qu’on avance ensemble, donc ça fait une différence de taille dans la démarche.

Sur votre album, vous avez des duos avec d’autres artistes. Ça passe aussi par des duos comme ça cette recherche de sensibilité ?
Je ne le fais pas sur chaque album, mais là j’ai invité Camélia Jordana et Alain Souchon. Ce sont deux artistes très différents, deux générations différentes, deux voix différentes, mais deux artistes que je respecte beaucoup. C’est pareil, passer une journée en studio avec Alain Souchon, c’est un bonheur. C’est un phare pour moi. C’est un grand monsieur, c’est un des plus grands auteurs que l’on ait en France, donc c’était un bonheur qu’il accepte. Il ne chante pas souvent les mots des autres, et il a accepté de chanter un texte que je proposais, donc j’étais heureux. C’est comme si quelqu’un vous donne la main pour faire un petit bout de chemin.
Et Camélia, je trouve qu’elle a une super voix, et qu’elle ose beaucoup dans sa carrière musicale. Elle passe d’un disque à un autre, ce n’est jamais pareil. Elle tente beaucoup, et elle a une voix… elle chante ce qu’elle veut. Et j’aime sa démarche artistique, sa façon de se mettre en danger. Elle habitue les gens à avoir une vraie liberté.

Dans « Sans sommeil » que vous chantez avec Alain Souchon, vous parlez des rues vides du confinement, mais pas seulement…
Malheureusement, ça parle plus de quelqu’un qui vit dehors. Je ne suis pas coutumier des chansons un peu précises, sur un fait de société. Et c’est aussi pour ça que je suis allé vers Alain Souchon parce qu’il avait traité le sujet dans sa chanson « Petit tas tombé », et je me suis dit que si lui me prenait la main sur ce sujet-là, comme il l’avait déjà fait et qu’il est totalement crédible sur le sujet, ça m’aiderait à le dire. Il a bien voulu et j’en étais heureux.

Dans cette chanson, il y a une phrase en clin d’oeil à Alain Souchon, « Rien ne vaut la vie ». Vous l’aviez écrite avant qu’il accepte ?
Oui, et c’est pour ça que je me suis permis de lui demander. Cette phrase m’est apparue évidente dans cette chanson, donc je me suis dit « ce qui serait génial, c’est qu’Alain Souchon la chante ». Et il s’avère que mon producteur sur cet album, Maxime Le Guil, est aussi le producteur d’Alain Souchon. Donc je lui ai dit : « Est-ce que tu ne veux pas lui demander s’il veut bien chanter cette phrase, parce que c’est la sienne, donc autant que ce soit lui qui la chante ». Et mon producteur m’a dit : « on va lui demander plus de phrases, tu vas voir »… Alain Souchon a écouté la chanson et a accepté, donc ça m’a fait plaisir.

Pour votre clip « On ne meurt pas (en une seule fois) », vous avez fait appel à d’anciens sportifs français comme Bixente Lizarazu, Alain Prost, Marie-José Pérec, Christine Arron, ou encore Martin Fourcade. Vous les connaissiez ?
Je connaissais leur travail, leur palmarès, leur démarche, ce qu’ils étaient et ce qu’ils voulaient véhiculer… Moi j’aime beaucoup le sport, et quand j’ai écrit cette chanson, c’était juste pour dire qu’on reçoit plein de coups sur la tête, mais il faut continuer à avancer. Ce qu’il faut retenir, c’est de « vivre » plutôt. Dans le sport, quand les gens partent à la retraite, on appelle ça « la petite mort », parce qu’il faut une reconversion. Les gens ne s’arrêtent pas, donc souvent, c’est plutôt « comment continuer ». Je trouvais ça intéressant de demander à des sportifs de haut niveau de les filmer dans leur cadre d’aujourd’hui, et moi je les trouve hyper beaux, tous. J’étais très heureux qu’ils acceptent. Ils sont au naturel et je trouve qu’ils dégagent quelque chose de touchant, donc j’avais envie que ce soit eux qui disent ça. Cette idée que ça continue.

• L’album Est-ce que tu sais ? en deux-deux … •


Quelle est la chanson la plus rythmée ?
« On ne meurt pas » ou « Tout contre toi »

Quelle est la plus personnelle ?
« Je me jette à ton cou »

Quelle est celle que vous adorez jouer en concert ?
« La colère »

Quelle est la chanson pour se réveiller le matin ?
Soit je fais de l’humour, je dis « Les matins difficiles » (rires). Mais je dirai « Est-ce que tu sais ? ».

Quelle est celle que vous avez préféré écrire ?
« Les matins difficiles ».

Quelle est la chanson que vous préférez dans votre album ?
C’est dur parce qu’elles sont toutes mes enfants. Je dirais « Les matins difficiles » parce que j’ai un lien singulier avec elle. J’avais l’impression que j’arrivais à dire quelque chose que je ressentais très profondément en restant pudique. Jean-Louis Aubert me disait un jour « l’universel est dans l’intime ». Et je trouve que c’est joliment dit, parce que ce qui va toucher les autres, souvent ça vient de vous. Donc j’espère qu’il y a un peu de ça, mais je n’ai aucune prétention, juste un peu d’espoir qu’il y en ait un peu dedans.

La chanson dont vous êtes le plus fier ?
« Les matins difficiles » et « Je me jette à ton cou ». Ce sont deux chansons que je suis content d’avoir écrites, que j’aime jouer avec le groupe, que je peux jouer tout seul en piano-voix… Il y a des chansons, on sait qu’elles vont vous accompagner. Quand on passe d’un disque à un autre, on laisse des chansons (pour la tournée qui suit) un peu sur le bas-côté. Mais j’ai l’impression que ces deux chansons, elles resteront avec moi, avec « La colère ».

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