Paris Match Belgique

« Alpha Zulu », l’oiseau Phoenix survole toujours la pop culture

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Thomas Mars, Laurent Brancowitz, Christian Mazzalai et Deck D’Arcy. | © SHERVIN LAINEZ.

Musique

Après cinq ans de silence, la french pop des quatre Versaillais renaît encore de ses cendres dans un septième album survolté et réussi. Ils seront de passage à Bruxelles les 22 et 23 novembre pour dynamiter l’Ancienne Belgique.

 

Éternelle et mythique. La pop de Phoenix s’est adjugée, au fil du temps, les qualificatifs propres à l’oiseau fabuleux dont le groupe français tire son nom. Depuis plus de 20 ans, les quatre Versaillais proposent une musique artisanale qui a largement dépassé les frontières de l’Hexagone, propulsant Thomas Mars et sa bande au rang de groupe bleu-blanc-rouge le plus populaire au monde. Devenue « superstar » outre-Atlantique et ailleurs dans le monde, la bande de potes a façonné sa légende en proposant des tubes intemporels et jouissifs. « If I Ever Feel Better » lançait les hostilités en 2000, « Trying to Be Cool » confirmait encore leur aura sur la pop culture en 2013, et « Alpha Zulu » démontre en 2022 qu’ils n’ont rien perdu de leur superbe.

Si le très italianisant Ti Amo avait peut-être moins convaincu la fanbase en 2017, Phoenix revient cette année avec la pop de ses débuts, quoiqu’un brin plus synthétique, électronisée. Un album de 10 titres, comme toujours, et immensément cool. Le single éponyme avait annoncé la couleur et tout le reste vole dans la même direction, nous balançant entre une furieuse envie de se trémousser et une douce insouciance. Exceptionnel, Alpha Zulu méritait qu’on rencontre les quatre gars pour qui l’amitié prime sur tout le reste. Au détour d’un soir de juin caliente avant le closing du grand festival Primavera, à Barcelone, Thomas Mars et le guitariste Laurent Brancowitz nous livraient les secrets de leur retour. Rencontre.

Paris Match Belgique. Ça faisait quasi 5 ans que vous étiez silencieux. Il faut savoir prendre le temps, parfois beaucoup, pour retrouver l’inspiration ?
Thomas Mars. Chaque cycle d’album est toujours long. Et là, en plus, avec la pandémie, ça a rajouté au moins un an et demi d’inconnues, de délais. Mais au final c’est une bonne chose. Parce que du coup, quand on s’est retrouvés en studio, il y avait un peu plus de puissance, de hâte à se retrouver. La conséquence, c’est que les premiers instants ont été assez prolifiques. On n’a pas vraiment eu le choix en fait. On ne choisit pas, on se laisse aller et tout devient plus intense. C’est comme ça pendant deux ou trois ans, et puis à un moment on est épuisés. C’est à ce moment-là que l’album se finit. C’est l’épuisement…
Laurent Brancowitz. Ça, c’était il y a dix jours (rires).

Nous, on estime faire partie d’un petit cirque, d’une petite troupe.

J’ai lu que vous aviez mal vécu le fait d’être séparés avec le covid. Vous êtes si soudés que ça alors ? Comment vous l’expliquez ce lien si fort ? 
L. B. Depuis les débuts, on n’avait jamais été séparés pendant plus que trois semaines. Je crois qu’il n’y a pas beaucoup de groupes qui fonctionnent comme nous. On est très bien chacun de notre côté. On avance sur certains trucs, on crée des palettes soniques, on trouve des samples… Le fait d’écouter des trucs chacun de son côté, ça peut servir. Mais la créativité, elle ne se fait que quand on est tous les quatre. Donc, là, on a été à l’arrêt total pendant longtemps, c’était un peu étouffant. T’es dans la voiture, le moteur tourne, t’avances pas. C’était assez épuisant.

 C’est rare une telle fusion, non ?
T. M. Oui, il y a de moins en moins de groupes aussi fusionnels je pense.

Durer aussi longtemps, c’est aussi une succession de bonnes décisions ?
L. B. Il y a plein de décisions qu’on a prises qui étaient mauvaises du point de vue de notre carrière, mais qui étaient juste guidées par le désir de vivre une vie à peu près normale. En 2000, pour le troisième album, on a eu un manager américain qui nous a pris hyper sérieusement en nous disant « Si vous voulez y arriver ici, il faut rester sur le territoire pendant trois mois et bosser 20h par jour ». Là on a dit « non ». Ça aurait peut-être marché un peu plus tôt, on ne sait pas ce qui se serait passé. Ou alors on aurait peut-être fait trois albums et puis on aurait arrêté. Sans doute qu’il y a eu des mauvaises décisions, mais du point de vue de certaines personnes seulement (rires). Nous, on estime faire partie d’un petit cirque, d’une petite troupe. Ce qu’on aime, c’est la vie de troupe. C’est un truc assez artisanal.

Vous avez enregistré l’album au musée des Arts Décoratifs à Paris : pourquoi ce besoin d’éviter les studios classiques ? 
T. M. Comme on est nos propres producteurs, on est nous-même un peu nos ingénieurs du son. On est assez lents, et les studios c’est cher. Et puis c’est plus agréable d’investir un lieu en mode commando. Il n’y a pas d’histoire avec genre des disques d’or sur les murs, tout ça. Tu vois, par exemple, l’album des Stones qui a été fait au manoir de Nellcote, Exile on Main Street, il a plus de mystique que les autres. Et là c’était irrésistible. En plus, le Musée des Arts Décoratifs dans le Palais du Louvre, c’est central déjà, on gagne un temps énorme en transports en commun (rires).

On est contents d’avoir réussi à préserver la petite magie qu’on a entre nous.

« Alpha Zulu », morceau phare de l’album, il penche très fort vers l’électro alors que le reste fonce vers la pop. C’était délibéré ?
T. M. C’est le hasard. Quand on est en studio, il y a un instrument qui est à 30 cm d’un autre. Parfois, on s’oriente vers celui qui est à côté, parfois sur celui qu’on voulait utiliser. Il n’y a jamais de choix en studio, que des erreurs. Parfois ça se joue à un bouton ou un clic, genre « Ah tiens, c’est quoi ce nouveau truc ? »
L. B. On sentait que l’espace d’abstraction un peu synthétique, c’était un truc à préserver, même si on était un peu tentés de l’enrober de chair, mais on s’est retenus. L’album est en effet un peu plus large. Ce morceau-ci est plus synthétique. Pour le reste, on a voulu élargir le spectre.

Un truc m’a marqué lors de votre passage ici à Barcelone : énormément des très jeunes, disons dans la vingtaine, connaissaient toutes les paroles de tous vos morceaux… Ça vous fait quoi de toucher la nouvelle génération ? 
T. M. C’est le rêve ! Et c’est même nécessaire. On cherche à se renouveler en faisant des disques. Il y a plusieurs générations à chacun de nos shows. Hier à Lyon aussi, il y avait beaucoup de parents avec leurs enfants. On ne s’en rend pas encore bien compte, c’est le début de la tournée. L. B. : Ça me rappelle les concerts de Johnny où tu voyais trois générations, ça fout un peu le blues. Et en même temps c’est fabuleux. Je pense au morceau de Kate Bush (« Running Up That Hill », ndlr) qui est revenu avec la série Stranger Things. Les jeunes se l’approprient comme si c’était neuf. Et ça c’est génial je trouve. C’est ce que je préfère, quand les choses sont sorties de leur contexte. À paris par exemple, j’adore aller à la maison d’enchères Drouot, il peut y avoir un Renoir, puis à côté une sorte de croûte. Elles sont là. Il n’y a pas de statut, rien, c’est l’objet pur. On sent que les jeunes s’en foutent.

Après près de 20 ans de carrière, vous vous dites quoi quand vous regardez en arrière ? 
T. M. On ne regarde pas en arrière, par principe. Tout évolue évidemment, mais on ne réfléchit pas trop à tout ça. On préfère laisser les trucs de côté et passer à autre chose. Par exemple, quand on prépare un album, généralement les démos on les jette. On se débarrasse des trucs pour recommencer, faire table rase.
L. B. C’est un peu comme une histoire familiale, on ne réfléchit pas à « c’était comment à Noël il y a quinze ans ? » On a réussi à préserver un truc harmonieux. La famille n’a pas splitté entre deux sapins. On est contents d’avoir réussi à préserver la petite magie qu’on a entre nous. Parce que ce n’est pas évident. On est habitués à évoluer en circuit fermé. On a grandi à Versailles et on n’avait pas beaucoup d’amis en dehors. C’était un peu hostile. Du coup on est habitués à être un peu un noyau dur, seuls contre tous. Le monde est beaucoup moins hostile envers nous, mais on a gardé ce truc de fraternité.

Alpha Zulu, 35 min., sorti le 4 novembre (Loyauté / Glassnote Records)

Phoenix sera en concert à l’Ancienne Belgique les 22 et 23 novembre

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