Paris Match Belgique

Bigflo & Oli : « Nous sommes plus optimistes dans la vie que dans nos paroles »

Modèles d'une génération : une pression dont ils se détachent enfin ! | © DR

Musique

Le mot « fratrie » résonne chez eux comme un synonyme. Représentatifs d’une génération sachant tirer le meilleur des réseaux sociaux, maniant la punchline d’un clic rapide, ils bondissent d’un projet à l’autre. Un nouvel album, une tournée annoncée jusque fin 2023, bientôt jurés à The Voice France… Rencontre, à Liège, aux allures de ping-pong.


Un tout premier concert à la Caserne Fonck, le succès, The Voice Belgique, le Palais 12 où ils reviendront l’année prochaine. Le duo se sent chez eux en Belgique. Mais le temps file, autant en rire comme dans leur dernier clip « Coup de vieux » avec un Julien Doré hilare. Conversation avec les frères Ordonez où chacun donne la réplique à l’autre, arrivant à se surprendre et s’émouvoir H24.

Paris Match. Votre album « Les autres c’est nous » est-il celui de la maturité assumée ?
Bigflo : Même si c’est bateau et presqu’interdit de déclarer « Voici l’album de la maturité », force est de constater que nous l’assumons comme tel. Nous avons beaucoup évolué en tant qu’hommes. Notre vie a considérablement changé ces trois dernières années, avec l’impression d’avoir grandi en express.

Oli : Nous avons vieilli, comme tout le monde, sauf que nous avons la chance de pouvoir l’exprimer en musique. Avoir entre 25 et 30 ans marque un moment charnière, à la croisée de l’univers du jeune adulte et du vrai monde des adultes à part entière. Nous avons appris à vivre avec les mauvaises nouvelles comme les bonnes, à jongler avec un surplus d’informations, à osciller entre chaud et froid.

La nostalgie, présente dans plusieurs de vos titres, est-elle un de vos traits de caractère ?
Bigflo : Une nostalgie douce, liée à l’âge. Quand je regarde les vidéos de nos premiers concerts, je me dis que cette période est bel et bien passée et ne reviendra plus. Mais nous sommes, à la base, des êtres très nostalgiques.
Oli : Je pense que nos racines latino et notre éducation jouent pour beaucoup. La musique latino transpire cette nostalgie, cette mélancolie heureuse, dans ses accords et ses sonorités.
Bigflo : Parfois on a envie de dire « Mais la vie elle est là, kiffez ! ». Notre père et ses amis ont ça en eux non-stop. Ils font un super repas ensemble et la semaine suivante, ils sont déjà en train d’en parler avec regret. Mais c’était la semaine dernière papa, tu peux les réinviter !
Oli : La nostalgie vient aussi du fait de réaliser que le temps passe très vite. Du coup, on s’accroche au présent de peur qu’il file vers l’avenir ou soit renvoyé au passé.
Bigflo : Les 25 ans, ça fait mal. Par contre, il me tarde d’avoir 30 ans, je les sens bien, ça va être mon « prime » ! On met ses complexes au placard, on s’assume en tout.

Délivrer une part d’intime à votre public est-il la clé de votre succès ?
Bigflo : J’ai mis du temps à le comprendre mais l’intime est universel. Longtemps, nous nous sommes censurés sur tout ce qui nous touchait trop personnellement. Dans « La vraie vie », nous avons osé abordé certains de nos problèmes mais nous avions peur que ça n’intéresse pas les gens. Pourtant les chansons qui marquent le plus les fans, les titres que certains se tatouent, se rapportent tous à des textes très personnels.
Oli : On est des vendeurs de miroirs. Nous avons mis des mots sur les maux, ce qui entraîne un phénomène de reconnaissance et d’identification. Les gens nous disent souvent avoir l’impression de nous connaître ou nous remercient de les avoir accompagnés dans telle ou telle situation.

Oli : « On est des vendeurs de miroirs. »

« Les autres c’est nous » apparaît comme une phrase assez philosophique. Une façon de démontrer que la philosophie n’est pas réservée à une élite ?
Oli : Vivre est déjà une forme de philosophie. Pourtant, en te parlant j’ai toujours l’impression de ne pas être légitime. « Les autres c’est nous » est une phrase qui peut sembler légère mais qui pourtant a été un véritable déclic. Nous n’avons jamais autant pensé aux autres que durant le Covid, en étant coupé des gens. Florian et Olivio sont devenus Bigflo & Oli. Nous rêvions de faire partie de ces autres, les artistes qui vivent de leur musique. Nous venons de la classe moyenne et nous sommes aussi passés de l’autre côté, celui des gens qui gagnent de l’argent. Nous avons gratté dans nos racines, les autres nos ancêtres pour mieux nous trouver et écrire la chanson « José et Amar ». Tant et si bien que le titre de l’album est devenu un leitmotiv dans notre écriture et notre vie en général. Et les autres désignent aussi ce public dont nous sommes si proches. Nous n’avons jamais désiré adopter un statut de star en jouant sur le mystère, nous restons accessibles par désir de franchise.

La musique est-elle un acte politique ?
Bigflo : Tout acte est politique, à fortiori quand vous écrivez des textes, vous portez un jugement.
Oli : Nous décrivons, par le choix de nos mots, la vie de la cité.
Bigflo : Dis, t’es en forme en ce moment avec tes formules !

Pas si mal… en fait

©DR

L’humour est un vecteur important dans votre démarche artistique. Mais je sens, en permanence, comme une angoisse sourde dans vos propos. Est-ce voulu ou inconscient ?
Bigflo : Les gens qui nous connaissent bien ont vite perçu cette part plus sombre et angoissée qui fait partie de nous, ils viennent aussi au concert pour cette raison. Le grand public connaît bien sûr nos titres les plus festifs et enlevés.
Oli : Je vais te contredire ! Déjà avec la chanson « Dommage » nous abordions des sujets graves comme celui des femmes battues.
Bigflo : Petits, nous imaginions des paroles sur des thèmes comme la mort, l’existence de Dieu… Nos parents nous ont avoué, après coup, avoir été un peu inquiets à notre sujet. Du genre démunis devant des dessins d’enfant qui font flipper. Nous exprimions des choses hyper graves alors que nous étions toujours joyeux. Notre musique nous a toujours permis d’aborder nos interrogations.
Oli : Notre rêve absolu était de devenir Bigflo & Oli, il fallait que ça marche à tout prix, nous n’imaginions pas avancer dans la vie sans ce projet. Nous voulions donc nous livrer en toute transparence. Si tu mises sur la sincérité, tu parles aussi bien d’humour que de la peur de l’avenir ou des tes angoisses.

Vous revendiquez souvent, notamment dans cet album, le droit à l’erreur.
Bigflo : C’est le propre de tout artiste de sublimer l’imperfection. Les gens différents, les paumés, les laissés pour compte, comme dans notre chanson préférée « Les gens tristes ». Nous avons essayé de nous convaincre que trébucher ne nous arriverait pas, que la tristesse ne passerait pas par nous. Mais non, nous faisons comme tout le monde des erreurs.
Oli : On doit aussi accepter que changer d’avis n’est pas un défaut. Quand vos parents vous répètent tout le temps « Vous, vous êtes des mecs bien » et que vous devenez une sorte de modèle pour une génération, la pression devient forte. Nous avons voulu nous en détacher avec cet album.

La vie doit rester une fête mais le monde est un enfer. Tel serait un peu votre message ?
Bigflo : Étonnamment, nous sommes plus optimistes dans la vie que dans nos paroles. Nos textes résonnent comme une alarme. L’écriture répond souvent à une urgence. Pourtant, nous plaçons beaucoup d’espoir en l’avenir et croyons très fort en la jeunesse. Peut-être sommes-nous trop durs avec le monde actuel. J’ai une idée : notre prochain album s’appellera « Pas si mal en fait » !

Avez-vous été très tôt conscients qu’il fallait absolument bien vous entourer pour éviter le pétage de câble ?
Bigflo : C’est la base. Le chemin serait tellement facile de côtoyer des gens qui te brossent dans le sens du poil. Le fait qu’on soit frères est primordial. Tant qu’il y a nous deux, le reste n’est que bonus. Les tentatives d’arnaque ou d’hypocrisie glissent sur nous, nous formons un noyau indestructible. Et nous le ressentons depuis que nous sommes petits, les deux frères Ordonez étaient intouchables.

Bigflo : « Nous sommes plus optimistes dans la vie que dans nos paroles. »

Vous avez votre ligne de vêtements. Le style est-il obligatoire à votre niveau de célébrité ?
Oli : La mode fait partie de l’ADN de notre univers, celui du rap et du hip-hop. Et l’entreprenariat est très présent dans cette culture, il est tout fait courant de créer sa propre marque de fringues. De toute façon, nous adorons lancer de nouveaux projets. Porter un sweat à notre nom représente une petite fierté. Et nous allons sponsoriser le club de foot de Toulouse. Franchement, nous avons de plus en plus envie d’être des touche-à-tout en restant Bigflo & Oli.
Bigflo : Nous avons même des projets séparément. J’ouvre un bar très heroic fantasy médiévale et geek, un univers qui n’est pas trop celui d’Oli.
Oli : Oui mais notre image reste liée à chaque projet. Nous acceptons enfin d’aller voir ailleurs ce qui nous ressemble. Ma participation à « Rendez-vous en terre inconnue » a vraiment changé la donne. Nous nous sommes autorisé cette liberté à vivre une expérience séparément, ce qui aurait été inconcevable il y a quelques années. Nous avons apprivoisé nos différences.

Disque : Bigflo & Oli, Les autres c’est nous, Universal Music
En concert le 24 janvier 2023 à l’AB (sold out) et le 24 mars au Palais 12 à Bruxelles.

CIM Internet