Paris Match Belgique

« Room With A view » : Rone et (La)Horde auscultent l’effondrement à coups de beats et de corps

room with a view : le spectacle étourdissant de Rone et la horde

Erwan Castex, alias Rone. | © Julie Oona.

Musique

Accompagné par le Ballet national de Marseille, le producteur acclamé arrive à Bruxelles pour présenter un show qui affiche complet partout où il passe. Rencontre.

Souvent cantonnée au seul dancefloor, la musique électronique n’a pas l’habitude de se tourner vers des sujets de société, engagés voire philosophiques. Le genre de pari audacieux qu’a voulu relever le producteur Rone en collaboration avec le collectif (La)Horde. Armé de ses beats pour l’un et de leurs corps pour les autres, ils livrent Room With A View, spectacle qui affiche sold-out absolument partout. Créée avant le Covid, cette fable visionnaire met la jeunesse au centre de son récit pour témoigner de la brutalité de notre époque, de la chronique d’un monde qui souffre jusqu’à la splendeur du désordre. De passage au Théâtre National du 1 au 3 février, le musicien électronique a répondu à nos questions entre deux représentations.

Lire aussi > Nos 10 albums coups de cœur de 2022

Paris Match Belgique. Le covid a stoppé net les représentations du spectacle prévues en 2020. Comment tu as vécu cet arrêt du projet ? Et comment tu vis maintenant le redémarrage ?
Rone. C’était super bizarre. On devait jouer deux semaines au Théâtre du Châtelet à l’origine et on aura fait finalement que dix jours. On était en plein élan, on voulait aller jusqu’au bout. Donc c’était un peu dur à vivre. Aussi, au niveau du récit, c’était un peu la réalité qui rattrapait notre fiction. On imagine un futur lointain parfois cloisonné, et l’actualité a rattrapé tout ça. À un moment dans le spectacle, il y a des personnages qui portent des masques à gaz sur fond d’apocalypse. Et petit à petit, on a commencé à voir des spectateurs avec des masques de protection. Cet effet miroir, quasi méta, était très troublant. Et tout ça a même profondément modifié ma perception du spectacle. Je le voyais comme une oeuvre de science-fiction, et maintenant c’est totalement contemporain.

D’où il est venu, pour toi, ce besoin d’aborder des questions liées notamment aux théories de l’effondrement, à l’environnement, alors qu’avant ta musique servait principalement à faire rêver ou danser ?
Ça s’est fait de manière très instinctive. J’ai toujours fait de la musique instrumentale et c’est vrai qu’il n’y avait pas vraiment de message dedans. Une musique onirique qui est faite pour rêver ou danser, c’est génial à faire aussi. Mais maintenant, à 40 ans, quand le Théâtre du Châtelet me propose une carte blanche pour faire un spectacle à Paris sur sa grande scène, ça coïncide avec mon envie, en tant que jeune papa, de mettre un peu de sens dans mon travail. D’y mettre un peu plus de fond. Raconter, écrire un récit, dire quelque chose avec un spectacle, sans un mot, c’était un joli défi. Avec les danseurs de (La)Horde, c’était encore plus excitant.

En effet, quoi de mieux que la danse pour appuyer le propos. Comment ça s’est fait, cette collaboration ?
On avait déjà eu des prises de contacts et on s’était toujours dits qu’on collaborerait ensemble un jour. Très rapidement, quand le Châtelet me propose la carte blanche, je pense à eux. Je vois cette immense scène dans la salle et je me dis ‘quoi de mieux qu’un projet avec des danseurs’. C’était un vieux fantasme, j’avoue. Alors pourquoi (La)Horde ? Parce qu’ils donnent à leur travail une dimension politique qui permet de raconter des choses qui ont du sens à mes yeux. On s’est très vite mis autour d’une table pour discuter, savoir de quoi on allait parler. Et très rapidement on s’est penché sur l’effondrement, un thème central de notre société depuis plusieurs années. Même si c’était carrément casse-gueule voire flippant, il n’y a pas eu beaucoup d’hésitation.

Elle s’est construite comment la narration entre toi, les chorégraphes, danseuses et danseurs ?
Avant de composer la musique, j’ai eu énormément de discussions avec les trois chorégraphes de (La)Horde : Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel. On avait par exemple créé un groupe WhatsApp sur lequel on se balançait des références, des images, des éléments visuels, une peinture, une affiche de film… pour savoir vers quel imaginaire on voulait aller. On s’échangeait aussi des articles qui nous interpellaient. Puis sont venues des questions comme ‘Comment veut-on que le public sorte du spectacle ?’ Très clairement, on ne voulait pas plomber les gens avec la fin du monde, donc a décidé de tendre vers une bonne énergie, de la lumière.

« Inventer un nouveau récit, une nouvelle mythologie »

Cet effet miroir dont tu parlais, il n’était pas recherché dés le début ? De seulement tenter de dépeindre la réalité sans être moralisateur ou trop complexe.
Oui totalement. Le titre « Room With A View » par exemple, c’est ce vers quoi il tend. On a chacun notre vision, nos sensations, et on tente de les exprimer.

La première personne qui a eu la chance de voir le spectacle, c’est l’écrivain de science-fiction Alain Damasio. Il a réagi comment ?
Alain est devenu très important pour moi et un de mes meilleurs amis. On était à Marseille et je l’ai invité à venir voir le spectacle seul. On l’a mis sur une chaise et on a joué juste pour lui. Le soir-même, il a écrit un superbe texte dessus, qu’on a d’ailleurs mis dans notre livret de présentation. C’était troublant, car il conceptualisait avec des mots tout notre travail très abstrait. C’était comme une notice explicative de tout ce qu’on était en train de faire. Et il est devenu presque un membre à part entière du projet.

Les collaborations, que ce soit avec (La Horde), au cinéma (Rone a été césarisé pour la musique du film La nuit venue) ou avec Damasio, elles donnent plus de relief à ton travail ?
C’est exactement ça. Travailler avec ces gens-là, c’est arriver à dire des choses que je serais incapable de dire tout seul. Ils m’apportent quelque chose, je leur apporte mon univers. J’ai du mal à conceptualiser ma pensée, d’où mon attrait pour la musique, et ces projets me permettent d’y arriver.

Le débat sur la fin du monde entre Alain Damasio et l’Astrophysicien Aurélien Barrau, dont on retrouve des extraits dans « Le Nouveau Monde », il changé ta façon d’être un artiste ?
Quand je suis tombé sur leur débat, c’était presque comme une finale de Coupe du monde pour moi. Je suis admiratif de leurs discours et surtout une piste du débat : la nécessité pour les artistes d’inventer un nouveau récit, une nouvelle mythologie. C’était une révélation pour moi. Je me suis toujours senti un peu impuissant malgré une certaine conscience politique. Et ça m’a permis d’oser aller mettre plus de fond dans mon travail.

En Belgique, il y a qui dans la sphère artistique qui t’inspire ?
Oui ! Je me suis pris une claque avec le film Girl de Lukas Dhont. J’ai pas encore vu son dernier, Close, mais ça ne saurait tarder. Complètement par accident, on voulait aller voir la pire comédie beauf française au cinéma avec ma copine. On s’est trompé de salle et on s’est retrouvé devant Girl, qui nous a totalement bouleversés. Du coup je me suis permis de lui écrire pour témoigner de mon admiration. Et je l’ai même invité à la première de Room With A View au Théâtre du Châtelet. Une superbe rencontre.

Est-ce que tu es plutôt bon ou mauvais danseur ?
J’adore danser même si je ne pense pas être tout à fait dans le rythme. (rires) Le pire, c’est si on sort avec les danseuses et danseurs après un spectacle… Là, c’est un peu difficile parce qu’ils sont tous tellement doués. Mais je m’en fous et j’assume, je m’éclate.

Room With A View, Rone et (La)Horde

Au Théâtre National du 1 au 4 février, à l’Aula Magna de Louvain-La-Neuve du 8 au 10 février, au Central de La Louvière le 14 février et les 18 et 19 février à De Singel (Anvers).

CIM Internet