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Thomas Fersen : « Je suis libre, tout passe par ma fantaisie »

"Un coup de queue de vache, ça fait mal ! Ca arrive à un coq dans ma chanson. Le coq, c’est un peu le chanteur aussi…" | © Guillaume PERRET/Opale/Leemage

Musique

Près de 25 ans après son premier disque, le chanteur autrefois souvent chapeauté – dont la coiffe laisse désormais apparaitre quelques mèches grisonnantes – revient sur le devant de la scène avec un nouvel album. Rencontre avec Thomas Fersen, toujours prêt à faire de chaque question une réponse de haute volée poétique. Un oiseau rare.

Un coup de queue de vache, ça a l’air inoffensif comme ça, mais ça fait mal. Un rappel que la nature, aussi crottée soit-elle, est toute puissante et conditionne nos joies et nos peines, aujourd’hui encore. Cela, Thomas Fersen ne l’a pas oublié, même du haut de ses quinze albums et d’une carrière qui l’a fait croiser JP Nataf (Les Innocents), l’illustrateur Joann Sfar, Emily Loizeau ou les Ogres de Barback. Des « Petits Sabots » à « La cabane de mon cochon », le chanteur fait de la nature, sa vieille compagne, sa nouvelle muse. « J’avais ce désir de fraicheur à travers le modèle de la fille sauvage, la fille des champs – qui est un peu moi, d’ailleurs. C’est parti de cette chanson des « Petits Sabots ». Cette idée de nature est venue augmenter cette première chanson. C’est l’humeur d’une époque, un désir. J’aime profondément ça, la nature », confie-t-il à propos de son dernier album en date, justement baptisé Un coup de queue de vache.

À l’occasion de la sortie de ce nouvel opus, Thomas Fersen déroule le fil de cet album mutin, sensible et sombre à la fois, chanson après chanson.

Quel a été votre pire « coup vache », celui qui vous a envoyé au tapis, le dentier envolé ?
Je devais avoir 21 ou 22 ans, quand j’ai passé mon BTS électronique pour la troisième fois. Je suis allé voir les résultats et… je n’étais pas sur la liste. J’avais donc échoué pour la troisième fois ! Au bout de trois jour, j’ai finalement reçu une lettre qui m’annonçait que l’école s’était trompée et que j’étais reçu. Ils ne m’ont même pas donné la satisfaction de voir mon nom sur la liste : c’était vache ! J’avais déjà dû annoncer à tout le monde que j’avais raté. Un coup de queue de vache, ça fait mal ! Ca arrive à un coq dans ma chanson. Le coq, c’est un peu le chanteur aussi…

Dans « Encore cassé », Cendrillon est trop sensible et l’amour un peu désarticulé. L’amour en 2017, ça ressemble à quoi, pour vous ?
C’est toujours la recherche du paradis perdu. Un paradis rêvé pendant l’enfance, que l’on croit retrouver dans l’amour : l’intensité de la vie à cet âge-là.

Vous êtes une « graine de paysan », dans « Les petits sabots », et l’environnement vous touche. Vous seriez plutôt du genre à chanter à l’investiture de Donald Trump ou à celle de Jean-Luc Mélenchon ?
Mélenchon, sans aucune hésitation ! Trump, c’est un « zozo ». Ce côté grande gueule de Trump, ce n’est pas du tout ma tasse de thé. Et en même temps, on voit bien que c’est l’époque des grandes gueules. Ce sont elles, un peu partout, qui ont du succès. Beaucoup d’humoristes en ont une, beaucoup de gens à la télé en ont une : les grandes gueules plaisent. Je n’en suis pas une, c’est pour ça que j’écris par métaphore. Par délicatesse. Même quand j’étais gamin, je fuyais plutôt les grandes gueules.

La face sombre de la vie d’artiste, c’est la solitude : plus vous êtes connu, plus vous êtes seul !

« La Pachanga », c’est l’histoire d’une ostéopathe qui vous entraine dans une danse qui fait du bien. La dernière fois que ça a fait « crac » avec quelqu’un, c’était à quelle occasion ?
Oui, ça fait « crac » de temps en temps… Je cherche le « crac » ! J’ai en tout cas l’oreille en chaise longue pour voir si je ne l’entends pas. Récemment, j’ai écouté quelque chose que j’ai trouvé très beau. C’est une émission de radio, sur France Culture, qui s’appelle « À voie nue », où était invitée Anne Pingeot. C’était très beau, je me suis délecté de cette série d’émissions.

Mais c’est une histoire de squelette, « La Pachanga ». J’ai eu malheureusement besoin de recourir plusieurs fois à un spécialiste à cause d’une hernie discale. J’avais trop joué de piano ! J’ai trainé ça pendant plusieurs mois et j’ai vu toutes sortes d’ostéopathes, dont une femme géante qui m’a effectivement mis dans des positions qui me rappelaient des danses caribéennes. Mais sans succès…

Si vous deviez lever « Un lièvre » dans le monde de la musique, ce serait à quel sujet ?
Je pense que c’est de plus en plus difficile d’être libre, dans la chanson. Le tuyau est de plus en plus petit. En ce qui me concerne, ça ne m’intéresse plus et c’est pourquoi j’ai choisi une liberté absolue, tant qu’à faire. Tant qu’à être en marge, sur le côté, autant se libérer complètement – et c’est ce que j’ai fait. Je suis libre, tout passe par ma fantaisie.

©Jean-Baptiste Mondino

« Le Testament », c’est l’histoire d’un homme qui révèle sa face sombre à la forêt, un aveu de faiblesse dans un monde qui ne tourne pas toujours rond. Et la face sombre de la vie d’artiste, qu’est-ce que c’est ?
La face sombre de la vie d’artiste, c’est la solitude : plus vous êtes connu, plus vous êtes seul ! Ca vous isole entièrement, jusqu’à l’insupportable. Ca vous isole parce que les gens changent de comportement avec vous et votre entourage, que votre entourage ne supporte pas ça et… vous finissez toujours tout seul. Je l’ai vécu plusieurs fois. C’est comme une malédiction : on a beau lutter, ce métier prend beaucoup de place. Je ne dis pas que c’est facile pour les gens qu’il ne le font pas, mais en tout cas, ça crée de l’isolement quand vous sortez du modèle social, que vous soyez une intelligence supérieure très connue, assassin, richissime ou très pauvre.

« Le testament », c’est l’histoire d’un homme qui est dans la misère, qui ne s’en sort pas et devient fou : il met le feu à sa famille et à ses affaires. C’est un drame. Il s’enfuit ensuite et va demander à la forêt des réponses à l’absurdité de la vie. C’est une chanson un peu mystique. Ces illuminés m’ont toujours intéressés, comme dans les romans de Charles-Ferdinand Ramuz. C’est une chanson sur la dureté de la vie au Québec, celle qu’ont connus les francophones. Aujourd’hui encore, c’est dur : même si l’on voit toujours le Québec sous une espèce d’image d’épinal, mais ce n’est pas facile.

Après « As-tu choisi ? », vous n’alliez pas y couper : quelle phrase vous feriez-vous tatouer dans la peau ou dans le cerveau à tout jamais ?
Premièrement, « n’embête pas ton voisin ». Deuxièmement : « ceci étant dit, fais ce qu’il te plait » ! C’est une devise amusante. Mais les tatouages, moi, ça ne me va pas. Cest comme les bijoux, ou les chapeaux. Je suis séduis par ça, mais sur les autres. Je trouve ça touchant. Surtout dans le fait de garder un souvenir, un symbole. J’aime bien aussi l’idée que les gens se tatouent un peu par désœuvrement : parce qu’il n’y a rien à faire, et pourquoi pas un tatouage ? C’est un désir de poésie dans un moment d’ennui, de rêve. Quelque chose de joli, finalement.

©Jean-Baptiste Mondino

Que peut on trouver dans « la cabane de votre cochon », là où l’on se débarasse de toutes les choses dont on ne veut plus dans la vie ?
Finalement, c’est un lieu qui constitue notre environnement effectif, parce qu’on humanise les objets. On leur trouve une certaine tendresse, comme sa valise, par exemple. Les gens qui voyagent, au fond, se constituent un espèce de petit intérieur intime avec leur valise, qu’ils finissent par baptiser même, comme je l’ai fait avec une chanson [ndlr : « Embarque dans ma valise »]. On ne peut pas s’empêcher d’aimer quelque chose, et parfois c’est un objet.

J’ai des objets qui sont vivants, uniquement par ma pensée. Des lampes, une valise, un ukulélé, ma première guitare, des livres – que j’ai du mal à jeter. J’ai du mal à donner, par exemple : parce que mes yeux sont passés là, dans l’émotion, dans la réflexion : toute mon intimité était là ! Je garde beaucoup, j’humanise, comme tout le monde ! Je poétise les choses et c’est le propre de l’homme : si on n’était pas là pour la regarder, il n’y aurait pas de beauté dans le monde.

La musique, la politique, la science, l’amour … En fin de compte, quel secteur de la vie mériterait un bon petit « big bang » ?
Pas l’amour, qui vit en totale indépendance. La musique, elle, est multiple… il y a le mainstream bien sûr, mais on s’en fout, on n’est pas obligé de le subir. Il y a tellement de choses qui s’y passent et qui sont magnifiques. Je dirais la politique, qui fait partie de ces choses après lesquelles on court. Malgré toutes nos capacités d’adaptation, on n’a toujours pas réussi à la dompter. Mais le nettoyage par le vide, ça non. Je n’ai pas connu la guerre – mes parents oui -, mais je suis d’une génération qui a baigné là-dedans. Quand j’étais enfant, on voyait tout le temps des films sur la guerre et moi, ça me terrorisait ! Je pense même que ça explique beaucoup de choses dans mon comportement, sur ma position sociale, mon incrédulité dans beaucoup de choses, ma peur de l’homme… La table rase, la guerre, n’est pas une solution.

Un coup de queue de vache (Bucéphale) est sorti le 27 janvier 2017. Thomas Fersen sera en concert à Bruxelles, à l’Ancienne Belgique, le 26 avril.

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