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Brigitte, une nouvelle histoire de sororité

Vidéo Musique

Duo, mais aussi multitude, Brigitte revient sur son nouvel album qui fait la part belle aux femmes et à leurs combats petits et grands, du #MeToo aux ruptures.

 

C’est une grande maison pleine de lumière, aux rideaux en voiles assortis aux robes qui la parcourent. Il y a des taches de rousseur sur les visages et les genoux, des sourires qui collent et des traces de larmes qu’on aura oubliées l’année prochaine. C’est « Palladium », le titre qui ouvre la porte de Nues, le nouvel album de Brigitte. « Ce clip ressemble étrangement à la réalité de ce que nous vivons », confie Aurélie Saada sous son chapeau, revenue à la réalité de l’automne européen. C’est qu’elle a quitté la Californie, où elle a passé un an dans une grande bâtisse au soleil, en solitaire avec ses filles. « Mais pas vraiment seule en fait, précise-t-elle, Beaucoup de femmes sont passées ici, parfois pour être réconfortées ou s’aérer, parfois pour écrire, comme Soko. Cette année passée là-bas a inspiré les textes et la couleur de l’album. Les femmes s’y croisent, comme les histoires, et vivent très bien ensemble ».

Duo féminin réuni sous la bannière d’un prénom désuet, Brigitte aurait pu passer pour un groupe de sœurs, s’il n’y avait pas la dissemblance entre Aurélie Saada et Sylvie Hoarau. La sororité, cette solidarité de femmes, est pourtant partout, et toujours plus dans Nues. « On vit dans un univers presque exclusivement féminin. On s’entraide, on se parle, on est là les unes pour les autres, on se sèche les larmes, on se dit à quel point l’autre est belle, même si elle ne le voit pas. On travaille aussi ensemble et on fait en sorte que nos voix soient entendues », raconte Aurélie Saada à propos de la relation qui l’unit à son binôme, mais aussi aux autres femmes avec lesquelles elles collaborent ou vivent.

Témoins et patronnes

Et récemment, il en a fallu des coudes féminins qui se serrent, pour venir à bout des fantômes et des monstres qui guettent. L’affaire Harvey Weinstein n’a pas seulement révélé les actes criminels d’un homme, mais aussi une entraide et une énergie dans l’univers du cinéma, mais pas seulement. Les #metoo se sont multipliés, poussés par la force qu’on a souvent trouvée dans les autres, à défaut de soi. Celle qui est également la réalisatrice du groupe a témoigné, après avoir longuement hésité. « Ce sont des blessures qu’on a enfuies, mais souvent qu’on a dépassées aussi. J’ai trouvé ce mouvement extraordinaire. Témoigner, ce n’est pas pour soi qu’on le fait ni pour les femmes qui ont à peu près toutes vécues des histoires violentes : on témoigne pour les générations futures, en espérant que ça va éveiller des consciences », explique Aurélie.

Les réactions les plus surprises, ce n’étaient pas les femmes, évidemment. Ce sont les hommes : ils ne s’attendaient pas à ça. – Aurélie Saada

Pour Sylvie Hoarau, il était temps que la parole se libère. « Toutes les femmes connaissent la violence. Entre femmes, on parle, on se raconte ce qui nous arrive », mais « il était temps que les hommes prennent conscience des violences quotidiennes qui sont faites aux femmes. Pour beaucoup, c’est insupportable, parce qu’ils se sentent associés à ça. Ils disent qu’ils ne sont pas concernés : heureusement ! J’espère que c’est l’amorce d’un changement plus profond ». Dans l’éducation et les cours de récré notamment, espèrent les deux artistes, dont l’une est la mère de deux petites filles : « C’est là que tout se joue, que l’intimidation physique des hommes sur les femmes commence. Il faut éduquer, responsabiliser, expliquer aux petits garçons que cette force physique ne doit pas servir à l’intimidation », souhaite Aurélie Saada.

©Facebook – Sylvie et Aurélie étaient présentes à la Women’s March de Los Angeles en janvier 2017.

Mais de Weinstein, Brigitte n’en a pas croisé sur sa route. De toute façon, « on est les patronnes », rappelle Sylvie. De leur label, mais surtout de leur vie. « On est de sacrées grandes gueules », ajoute Aurélié Saada. Si le harcèlement et les agressions touchent tous les milieux, celles dans le cinéma ont fait l’effet d’un rideau qui se lève sur une bien vilaine scène. « C’est d’autant plus choquant que c’est un milieu de rêve, de séduction. Le cinéma, c’est l’apothéose du glamour. C’est sordide d’entendre ce genre d’histoires. C’est l’envers du décor peu reluisant qu’on a tout fait pour étouffer », décrypte la Brigitte à lunettes. On a touché aux idoles, aux icônes. Alors, forcémment, on a touché à toutes les autres. Le raz-de-marée de témoignages était inévitable et salutaire pour Aurélie : « C’est formidable que ça ait été repris dans tous les milieux. Il faut une vague, il faut que les voix se libèrent. Et pour cela, le nombre compte ».

De sacrées héroïnes

Mais de femmes tourmentées par des hommes, il y en a eu d’autres auparavant. Comme Zelda Fitzgerald, femme d’écrivain, elle-même autrice et égérie à la fois. Dans Nues, Zelda a un morceau rien qu’à elle. « C’est un personnage dont on parle peu. Pourtant, avant qu’elle n’épouse Scott Fitzgerald, c’était une femme réputée, belle, talentueuse. Elle avait le monde à ses pieds. Il a tout fait pour l’épouser, puis il l’a un peu vampirisée. On dit même qu’il aurait signé pas mal de textes qu’elle avait écrits. Et elle a fini folle », raconte Aurélie Saada, emportée par l’histoire de cette légende méconnue. Alors, avec Brigitte, elles lui rendent hommage – puis justice aussi. « On a voulu redonner une voix à des femmes qu’on a fait taire, soit parce qu’elles parlaient trop fort, soit parce qu’elles étaient trop libres ».

J’aime les parlantes, les hurlantes, celles qui prennent la parole et qui font des vagues, qui portent trop de rouge à lèvres, qui mettent des jupes trop courtes. Elles ont quelque chose de révolutionnaire. – Aurélie Saada

Comme Lilith, faite à l’égale d’Adam et chassée du paradis, aussi citée dans l’album. « C’est la première à avoir soulevé la question de l’égalité, mais à avoir subi la violence, aussi », rappelle l’une des deux chanteuses. « On a envie de s’identifier à de fortes personnalités – Zelda en était une, réplique Sylvie. Beaucoup de destins de femmes sont héroïques. Il y dans ceux-là une fragilité et une force qui s’entrechoquent. Les femmes ont un peu tendance à se sacrifier pour leur homme ».

©DR

Mais au piano, Nues raconte aussi les hommes, surtout les absents. « Mon intime étranger » parle ainsi de l’un d’entre eux : le père d’Aurélie Saada. Pas mort, mais pas là non plus. « Il est juste quelqu’un que je ne vois pas, confie-t-elle. C’est étrange, ces gens qui ont décidé d’être absents et qui, pourtant, sont toujours présents dans ce que l’on fait. Il y a quelque chose qui fait qu’on ne peut pas les cacher. Le jour où je me suis rendue compte que je ressemblais à mon père alors qu’on ne se voyait pas, ça m’a rendue folle de rage ». Et pourtant, il ne semble y avoir ni haine ni rancœur dans ce troisième album, encore moins dans ce titre en particulier. « C’est une façon de lui dire : ‘Tu es là, viens, on s’aime !’ Peut-être qu’après, je serai libérée », sourit Aurélie. Mais si certaines entraves persistent au cœur, les Brigitte sont bel et bien libérées : élégantes et pertinentes, avec de l’esprit et un brin d’irrévérence, de la spontanéité et du recul – comme leur vision de la chanson française. « Sans chapelle ni limites ».

 

Brigitte vient de sortir Nues, sont troisième album. Le duo sera en concert à l’Ancienne Belgique le 18 avril 2018.

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