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20 ans plus tard : Monique Andrée Serf, ou plutôt Barbara

Avec Jacques Brel en 1971. | © GIBEY Christian

Musique

Il y a vingt ans disparaissait Monique Andrée Serf, plus connue sous son nom de scène de Barbara. Paris Match ressort de ses archives le magnifique portrait écrit à sa mort par Henry-Jean Servat.

D’après un article de Henry-Jean Servat pour Paris Match France, sélection photo de Corine Thorillon

Du plus loin que nous revienne l’ombre de nos amours anciennes, du plus loin, du premier rendez-vous, notre plus belle histoire d’amour, ce fut et cela restera toujours elle. Une dame en noir. Bras levés, corps cambré, Barbara ne portait que des tuniques noires sur d’étroits pantalons à grosses pattes d’éléphant qui moulaient ses gambettes musclées comme des fourchettes. Les yeux fardés d’un épais mascara, campée sur des talonnettes hautes comme des petites tours Eiffel, elle chaloupait sur scène à pas glissés. Elle battait des coudes, giflait l’air, griffait le silence, et, de sa bouche rouge comme un panneau de sens interdit, s’échappaient de sublimes cris d’amour. Sans jamais toucher au ridicule, elle réussissait, comme personne, à se coucher sur son piano à queue et à attendre, à demi-renversée – si mi la ré sol do fa -, que le désespoir s’enfuît au loin. Cette dame en noir ne s’habillait pas aux couleurs du deuil. Tel un étendard flamboyant, elle arborait un noir gai. Un noir de nuits blanches. Un noir de nuits claires, chaudes et parsemées d’étoiles.

La dame n’avait rien d’un oiseau de proie aux ongles acérés. Elle n’était ni languide, ni lancinante, ni évanescente, ni évaporée, telle qu’une ribambelle de clichés l’avaient figée. Etre secret, femme discrète, créature concrète, elle avait tout d’un personnage, mais rien d’une poseuse. Loin de l’image, morbide et maladive, de mante religieuse qui la nimbait, elle aimait rire. Et tricoter. Elle aimait se battre. Elle aimait parler de la mort. Toute de candeur intacte, elle ne vivait que pour le paroxysme, ces moments d’intensité où le monde vacille. Traversée de soleils noirs et de parcelles de tendresse, elle rêvait de bonheurs impossibles. Elle haïssait l’exclusion, la souffrance des autres. Abritée derrière son répondeur, elle restait constamment branchée et reliée à ses amis par un fax qui ne portait que des messages de ferveur.

©AUGER Benjamin

De la vie antérieure de celle qui, pour l’état civil, portait le nom de Monique Serf, personne ne savait rien. Parfois, elle évoquait le passé par bribes, dans un chuchotement. Un père qui disparaît, abandonnant la fillette et sa mère, et qui réapparaît un jour, trop tard, à Nantes, pour y mourir en 1949. Une mère originaire d’une famille de gens de cirque qui décède un 6 novembre, date automnale de bouleversement et de fragilité qu’elle choisira toujours pour sortir ses disques et commencer ses récitals. La petite juive née à Paris le 9 juin 1930 pressent, à l’âge de 5 ou 6 ans, que sa vocation sera de chanter. C’est une évidence. Elle joue donc à la chanteuse et aussi à la pianiste, se met en scène dans des spectacles pour ses petites amies. Fuyant de ville en ville, assistant à l’arrestation et au tabassage d’un jeune maquisard du Vercors par les nazis, elle gardera, toujours, de son enfance et de son adolescence, le goût amer d’infinies tristesses. De cette époque date le combat qu’elle mena toute son existence contre les rayons et les ombres.

Puis elle prend des cours de chant classique avant de devenir auditrice au Conservatoire et de se rendre à une autre évidence : elle ne possède pas l’organe d’une cantatrice. Dépitée, elle se fait, tour à tour, démarcheuse en assurances et manutentionnaire. En quoi ? Personne ne l’a jamais su. Mais elle s’obstine, se retrouve choriste en opérettes. Sur la scène du Théâtre Mogador, elle traverse ainsi « Violettes impériales » où, en retrait derrière Marcel Merkès, en robe de cour impériale bonbon sucré, elle découvre les lourdes tentures et les épais velours. A 20 ans, elle épouse un monsieur nommé Claude Sluys, sans savoir qu’elle a peu de talent pour vivre à deux. Elle est déjà mariée. Ailleurs. Avec le public. Empruntant le seul prénom de sa grand-mère d’Odessa, Varvara, qui lui racontait des histoires de steppes enneigées et de loups peu cruels et lui psalmodiait des refrains bohémiens en lui cuisinant des carpes farcies, elle entre en chanson, religieusement.

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©HABANS Patrice – En 1972 avec Johnny Hallyday.

En 1950, elle débute dans un cabaret bruxellois, Le Cheval-Blanc, puis à L’Ecluse à Paris, où elle interprète d’abord les autres : Brel, Brassens, Ferré, Mac Orlan… Douze ans plus tard, elle enregistre son premier 33-tours « Dis, quand reviendras-tu ? ». Avec « Gôttingen » et surtout « Ma plus belle histoire d’amour», elle triomphe en faisant accepter la beauté des chants de toutes les douleurs, des hymnes tragiques et gais qui oscillaient sans cesse entre l’amour et la mort.

Parce que Paris lui faisait peur et parce qu’elle aimait la solitude au-delà du dicible, elle vivait à la campagne. En Seine-et-Marne, à Précy, elle avait trouvé une vieille ferme tapissée de glycine avec cour intérieure et décoration bohème. Un jardin semé de roses et de pivoines ; des chats dans le tilleul. Sa maison jouxtait une bâtisse baptisée Grange aux Loups qu’elle appelait son théâtre et qui faisait office de salle de réception avec, au premier étage, son royaume où elle rangeait son rocking-chair et ses malles de voyage. Ce camp d’allure gitane, où elle ne recevait que de très rares intimes, ne la préservait pas des rudesses du monde.

©AUGER Benjamin

Une ligne spéciale pour ses amis les malades

Elle y avait fait installer une ligne spéciale pour ses amis les malades. Tout comme dans la tente qu’elle faisait monter en guise de loge dans les coulisses des théâtres où elle se produisait et dans laquelle elle s’installait dès 10 heures le matin, pour être au plus près de la scène et de son piano. Là, enveloppée de parfum à la vanille, dont elle raffolait, quasi allongée sur de méchants fauteuils sur lesquels traînaient ses costumes, qu’il fallait veiller à ne pas chiffonner, elle ne cessait, de sa voix magique et inimitable, de parler. D’écrire parfois une phrase. Peut-être pour une chanson future.D’arranger les bouquets de roses rouges qui la submergeaient. De répondre aux mots d’admiration et d’affection qu’adressaient à cette artiste de plus de 60 ans des mômes d’à peine 20 ans. En pensant à eux, Barbara s’enflammait devant l’impuissance et l’intolérance. Elle s’indignait que des chaînes de télévision programmant des films pornographiques ne fassent aucun travail d’information sur les centres et les moyens de dépistage du sida.

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En tournée ou installée dans une salle parisienne, elle distribuait des préservatifs à la fin de ses spectacles. Celle qui n’avait pu ou n’avait voulu aimer une seule personne avait embrassé l’humanité tout entière. Sans tapage, elle s’était impliquée, corps et âme, dans une lutte acharnée contre la maladie. Elle visitait les hôpitaux, les infirmeries et les prisons, ne s’arrêtant qu’au chevet de ceux qui souhaitaient qu’elle leur parlât. Dans ce combat exclusif qui finissait par occuper chaque parcelle de son temps, elle trouvait un exutoire à sa générosité. Frêle, fragile et filiforme, elle donnait la pleine mesure d’une force qui l’habitait sans mesure. « J’ai peur mais j’avance quand même. C’est ma vie et c’est ma déraison », se murmurait-elle à elle-même les soirs où, seule avec sa gouvernante dans sa demeure, elle sentait revenir ses angoisses d’hier et ses peurs de demain.

©AUGER Benjamin

Dévorée par le mal de vivre, Barbara ne se laissait jamais aller, sinon à un peu de vague à l’âme. Elle chantait, un point ce n’est pas tout. Elle arborait ses déchirures et ses ferveurs. Ses mélancolies et ses malices. Ses révoltes et ses impatiences. Son credo en la passion parce qu’elle n’avait pas, disait-elle, le talent de l’amour. Déchirante et déchirée sous son visage pâle, elle chant comme on part, pour la dernière fois. Avec son coeur tout blanc et ses griffes aux genoux. Elle aimait la grâce des lilas mauves. Elle était la grâce d’un lis blanc. Dis, quand reviendras-tu ?

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