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Sixto Rodriguez, de l’ombre aux ténèbres en passant brièvement par la lumière

Sixto Rodriguez, chanteur engagé et mirage musical | © DR

Musique

Le temps d’un documentaire sorti en 2012, mélomanes et branchés se sont pris de passion pour le destin et la voix cassés de Sixto Rodriguez. Une célébrité qui lui avait échappé à la sortie de ses albums dans les 70s, et qui est repartie aussi vite qu’elle est venue après une série de concerts qui ont déçu. Portrait d’un mirage musical. 

En 2012, pour en être, il fallait montrer patte blanche dans ses sneakers à semelles compensées, porter le look tout cuir avec l’élégance d’une dominatrice réformée et avoir lu La vérité sur l’affaire Harry Quebert, si possible avant qu’il n’ait été distingué par le Goncourt des lycéens. Les soeurs Haim faisaient leurs débuts sur scène, les adolescents dansaient langoureusement sur Milky Chance, et dans les salons feutrés, un nom était sur toutes les lèvres : Sixto Rodriguez. Un mirage, une légende, un fantôme ressuscité par le réalisateur suédois Malik Bendjelloul. Dans sa quête de Sugar Man, ce dernier n’a pas seulement remporté l’Oscar du meilleur documentaire, il a également lancé une véritable Sixto mania planétaire. Bien que loin de dissiper le mystère autour de cet énigmatique chanteur oublié, Looking for Sugar Man n’ait fait que l’alimenter.

Mort musicale

Tel un chat, Sixto Rodriguez est né plusieurs fois, trois pour être exact. Une première fois en 1942 à Detroit, dans le Michigan, où il voit le jour dans une famille d’origine mexicaine comptant déjà 5 enfants, d’où son prénom, Sixto, le sixième. Il renaît à l’aube des années 70 sous le nom de Rodriguez, réponse latino aux ballades folks mélancoliques. Les arrangements sont fouillés, la voix, hantée, et pourtant le succès commercial ne suit pas. Mort musicale. Jusqu’à sa renaissance au 21e siècle sous l’égide de Malik Bendjelloul qui projette Sixto Rodriguez sur grand écran aux quatre coins de la planète. Du Detroit des années 70 à la Suède de 2012, la route est longue, et pour comprendre le cheminement, il faut faire un détour par l’Afrique du Sud.

Héros malgré lui

Dans les années 80, l’apartheid fait rage dans le pays, mais au-delà des divisions imposées par la couleur de peau, les habitants s’unissent dans leur engouement pour Sixto Rodriguez, dont l’album Cold Facts enflamme les charts. Importé en douce depuis les États-Unis par un mélomane anonyme, l’album est aussitôt piraté et diffusé à plusieurs milliers d’exemplaires par le biais de cassettes et vinyles où le chanteur de Detroit est parfois rebaptisé Jesus Rodriguez. Il faut dire qu’il acquiert un statut de messie musical dans le pays, où son album devient disque d’or. Messie, et martyr aussi, puisque ce succès a lieu à l’insu de Sixto Rodriguez, qui ne touche aucune rémunération sur les ventes de ces disques. Avec ses paroles engagées, il devient le porte-parole de la jeune classe moyenne blanche, qui y trouve un écho à sa révolte, donnant lieu à une censure de l’album par le régime de Pieter Willem Botha.

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Pas de quoi endiguer l’engouement, The Anti-Establishment Blues devenant un des hymnes de l’opposition à l’apartheid et l’album At His Best accédant à son tour au statut de disque de platine. Le militant anti-apartheid Steve Biko compte parmi les inconditionnels de Sixto Rodriguez, qui acquiert en Afrique du Sud un statut de héros folk protestataire comparable à celui de Jimi Hendrix aux États-Unis. Une comparaison qui ne s’arrête pas à leur effet produit sur les jeunes appelés au service militaire, puisque pour ses fans Sud-africains, Sixto est tout aussi mort que Jimi. Les rumeurs le veulent immolé par le feu, suicidé par balle ou encore mort d’une overdose.

La magie d’Internet

La vérité, c’est que Rodriguez est mort dans les années 70, après que l’échec commercial de ses albums ait mis un frein à sa carrière. Sixto Rodriguez, lui, est bien vivant et enchaîne les petits boulots précaires, du ramassage d’ordures à la peinture en bâtiment en passant par la démolition. Le quotidien est difficile, et le chanteur déchu, désormais père de trois filles, peine à gagner assez d’argent pour nourrir sa famille. Et c’est grâce à celle-ci que sa chance tourne, à la fin des années 90, après que sa fille aînée ait découvert un site Internet créé par un disquaire du Cap, Stephen Segerman, en l’honneur de son père. Apprenant de ce fait sa notoriété, Sixto Rodriguez effectue une tournée à guichets fermés en Afrique du Sud, véritable miracle dans ce pays qui l’adulait mais le prenait pour mort. De quoi donner l’envie à Malik Bendjelloul de réaliser un documentaire sur Stephen Segerman et son ami, tous deux inconditionnels de Rodriguez, qui enquêtent sur sa disparition et finissent par le retrouver. Après l’Afrique du Sud, c’est au tour de la planète toute entière de s’enflammer pour le destin extraordinaire de ce chanteur engagé.

De l’ombre à la lumière

Avec la diffusion de la bande originale du film, le public découvre les titres de ses deux albums, ainsi qu’une chanson composée pour un troisième album qui n’a jamais vu le jour. Au-delà des textes et de la voix, c’est le destin qui fascine, et les branchés se prennent de passion pour ce chanteur sorti soudainement des ténèbres et rendu d’autant plus attractif par son caractère méconnu. Après les ténèbres, place à la lumière, celle aveuglante des pots des plateaux télé, de l’émission culte de Jools Holland au Late Show de David Letterman. À 70 ans, Sixto Rodriguez vit une seconde jeunesse grâce à ses textes et ses mélodies qui n’ont pas pris une ride, et après l’engouement médiatique, c’est tout naturellement qu’une tournée est organisée. Et tant pis, si Sixto Rodriguez est désormais affaibli et presque aveugle : les dates s’enchaînent, les concerts sont sold out et les mélomanes sont prêts à communier en live avec ce chanteur revenu d’entre les morts.

Éternelle renaissance

L’histoire de Sixto Rodriguez aurait pu prendre une nouvelle tournure, au lieu de cela, elle se répète. Dans l’ensemble, ses prestations sont démolies par la critique, qui les juge extrêmement décevantes. Accompagné sur scène par sa fille, Sixto Rodriguez paraît affaibli, parfois ivre, effectuant de grandes parties de ses représentations en play-back au son d’une guitare aux accords approximatifs. Après une première mort professionnelle, puis les rumeurs persistantes de son décès lors des années 80, Sixto Rodriguez se voit enterré une nouvelle fois. Selon un producteur, il n’aurait en réalité jamais existé et serait un personnage inventé de toutes pièces. Surtout, ne pas toucher aux idoles, de crainte que leur dorure ne reste en main. Malgré les critiques, Sixto Rodriguez, lui, continue de briller. Doucement, discrètement, pour les initiés. Pour lui, le troisième âge n’est pas une fin mais un commencement, celui de sa carrière avortée. Il compose dans sa maison modeste de Detroit, qu’il n’a jamais quittée, et se produit en concert, dont le plus récent à Montréal en septembre dernier. L’occasion pour lui d’affirmer au quotidien canadien La Presse d’avoir « encore des choses à prouver ». «Je regarde l’avenir et je me dis que quand le professeur sera prêt, les élèves vont se manifester. Et il y en a beaucoup, des élèves. C’est pour ça que j’ai le devoir de dire les choses que je ressens ». En attendant sa prochaine renaissance.

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