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Vingt ans après, que devient Edouardo, le chanteur de « Je t’aime le lundi » (et les autres jours aussi) ?

Le chanteur Edouardo, menacé d'expulsion en France | © D.R.

Musique

En décembre 2016, le chanteur italien Eduardo annonçait sur son compte Facebook avoir l’intention de se suicider s’il était expulsé de France. Nous sommes allés prendre de ses nouvelles.

 

« Je t’aime le lundi, je t’aime le mardi, je t’aime le mercredi… et les autres jours aussi ». Vous vous en rappelez ? C’était en 1996. Eduardo Pisani (ou Edouardo alias son nom de scène) sortait son premier single, suivi d’un premier album, il passait en radio, venait chanter dans des émissions télévisées en France… Il vivait ce qu’on appellerait aujourd’hui un buzz. Un moment de « gloire » éphémère, puisqu’après cette chanson et cette pochette d’album mythique d’un Eduardo en mal d’amour tenant un bouquet de fleurs destiné à sa bien-aimée, on en entendît plus vraiment trop parler.

Jusqu’en… décembre 2016. Le chanteur originaire de Naples en Italie, expatrié en France depuis une trentaine d’années, annonce sur son compte Facebook avoir l’intention de mettre fin à ses jours, étant sous le coup d’une expulsion et publie les documents reçus par le préfet de Paris.

 

Une annonce qui a eu un effet boule de neige. De BFMTV à Closer, tous les médias en ont parlé. Et puis après, plus rien. Une pétition a été créée et compte pour le moment plus de 300 signataires. En retournant sur son compte Facebook en février 2017, on réalise qu’Eduardo est toujours parmi nous. L’occasion d’aller prendre des nouvelles du chanteur oublié depuis vingt ans.

« Le problème n’était pas l’Italie, c’était moi. J’avais besoin de changement dans ma vie »

En 1985, après plusieurs séjours écourtés en France, l’Italien âgé d’une vingtaine d’années (il ne voudra pas nous dire son âge) décide de poser ses valises pour de bon en France. Il avait envie de changer d’air, de pays : « Le problème n’était pas l’Italie, c’était moi. J’avais besoin de changement dans ma vie ». Il débarque à Paris, s’installe dans une chambre de bonne, et vit grâce à l’argent que lui envoie ses parents : « Je n’ai jamais travaillé de ma vie. Je suis un dépressif et un créatif. Et puis de toute façon, j’ai des problèmes de dos. Donc même si je voulais travailler, je ne pourrais pas ». Eduardo passe alors ses journées à apprendre le français, à écrire des chansons, des poèmes surtout. Parfois, il va en studio enregistrer des petites annonces diffusées sur CTV (une chaîne française qui n’existe plus depuis 2002), où tout le monde pouvait venir en enregistrer moyennant une contribution financière. La chaîne décidait ensuite de les diffuser ou non : « Élie Semoun m’a d’ailleurs copié avec ses petites annonces humoristiques. Tout le monde pensait que mes petites annonces étaient sérieuses alors qu’elles étaient décalées » nous assure Eduardo. À l’origine, « Je t’aime le lundi » était un poème, destiné à Katia, une jeune Russe qu’il avait perdue de vue et qu’il souhaitait retrouver.

Un tube et puis c’est tout

Enfin ça, c’est ce qu’a raconté le chanteur à la presse pendant des années. Que nenni. « En fait, j’ai écrit la chanson quand j’étais encore avec Katia. Elle l’avait même écoutée. C’était avant qu’elle ne disparaisse une semaine avant notre mariage. Mais j’ai préféré dire autre chose à la presse à l’époque ». Environ trois mois après avoir enregistré son annonce, Eduardo apprend par un ami que son annonce est passée dans l’émission et que Canal+ l’a reprise dans son zapping en septembre 1995. Il n’en fallait pas plus pour susciter l’intérêt du public : « Je savais qu’on se foutait de moi.  Mais « Je t’aime le lundi », c’est un peu du Prévert. Pour 90% des gens, c’est une chanson ringarde. Pour les 10% restants, ce sont des romantiques ». Mais grâce à son romantisme ou sa ringardise, Eduardo a aussi suscité l’intérêt d’un producteur qui lui fait signer un contrat de disque : « Il m’a arnaqué, j’ai eu plein de problèmes avec lui. Mais je ne vous en dirai pas plus. On va pas remuer la m**** ». Son disque sorti en avril 1996 avec la chanson-phare « Je t’aime le lundi », le chanteur gagnera entre 45 000 et 60 000 euros. Aujourd’hui, sa chanson lui rapporte pas plus de 30 euros par an : « C’est à cause de mon producteur, je vous dis… Puis de toute façon, je ne passe pas en radio et il n’y a aucun moyen d’acheter mon premier album. À part ‘Je t’aime le lundi’, je n’ai jamais vécu de mon art ».

Je savais qu’on se foutait de moi et qu’on me prenait pour un ringard !

De 1996 à 2017

Mais depuis « Je t’aime le lundi », qu’a fait Eduardo ? Eh bien, en vingt ans, pas grand chose. Il a continué d’écrire des poèmes, qu’il publie chaque jour sur son site, a sorti un livre « Signe particulier », a tourné dans une parodie de Jurrasic Park : Jurassic Trash, et a sorti un deuxième album en 2001. « Avant on me reconnaissait dans la rue tous les dix mètres, maintenant c’est tous les deux ans. Mais je ne veux pas être connu pour être connu, je veux être connu pour quelque chose qui me ressemble. Aujourd’hui, je suis connu pour « Je t’aime le lundi », mais cela ne me représente pas totalement ». Suite au décès de ses parents ne pouvant donc plus subvenir à ses besoins, le chanteur vit dans un appartement loué à Emmaüs depuis mai 2011 et touche le RSA (le Revenu de Solidarité Active en France, l’équivalent du CPS en Belgique, et qui correspond à environ 470 euros par mois) : « Avec mon aide au logement en plus, je sais que j’ai presque 1 000 euros sans rien faire. Mais je ne l’ai pas volé cet argent, car tous les 3 mois je suis contrôlé et je dois signer un contrat un réinsertion avec une assistante sociale. Je suis suivi par une psy depuis des années ».

La scène, Eduardo aime bien, mais c’est compliqué : « J’ai des problèmes de mémoire, donc je dois chanter avec mes paroles ». Et il est toujours dépressif : « je n’ai jamais été heureux de toute façon ». Une dépression qui l’a conduit fin 2016 a des menaces de suicide. La raison : le préfet de Paris le menace d’expulstion en France. En effet, le chanteur n’ayant pas de revenus en dehors des aides sociales perçues, n’ayant pas de liens familiaux en France et « ne démontrant pas pouvoir vivre et rési­der sur le terri­toire français de ses propres ressources »,  ne peut être admis au séjour en France. Eduardo nous affirme avoir été victime d’un délit de faciès quand il s’est rendu à la préfecture pour faire sa demande de carte de séjour européenne : « La femme m’a mal parlé, elle me regardait mal car j’étais habillé n’importe comment. Gainsbourg avait le même look que moi, seulement Gainsbourg, on ne lui disait rien ». Sur sa page Facebook, il explique : « Je suis victime aussi de nouvelles lois qui considèrent les ressortissants des pays européens comme des étrangers, au mépris des accords de Schengen ».

Gainsbourg avait le même look que moi, seulement Gainsbourg, on ne lui disait rien.

Des incitations au suicide

Pétition lancée, groupe de soutiens crées, photos, clips, publication des lettres reçues… Eduardo ne compte pas se laisser faire. Seulement, en décembre 2016, il va jusqu’à annoncer sur Facebook se suicider s’il devait être expulsé de France :

On m’a enlevé le droit de rester en France. Je préfère mourir. Le 31 décembre 2016, je vais me suicider car quitter la France m’est insupportable.

Des paroles fortes, qui ont été reprises par tous les médias : « J’ai écrit ça à deux heures du matin. C’était sous le coup de l’émotion. Je ne pouvais pas imaginer ce qui allait se passer en mettant ça. C’est un profil personnel pas une page. En réalité, sur plus de 2 500 amis, en réalité j’en ai que 3-4, les autres, ils se fichent de moi. Tout le bordel est né à cause de Morandini qui en a parlé sur son blog. Je ne pouvais pas imaginer tout ça ».

« Tout ça », ce sont ces personnes, qui lui ont écrit tout sauf des messages de soutien. Petit florilège trouvé sur son compte : « Eduardo n’a fait aucune démarche et ce n’est pas un stupide t-shirt et une vidéo où il déclame son pauvre petit poème que ça va s’arranger ou prouver quoique ce soit sur son désir de rester vivre en France. En plus ses amis italiens sont prêt à l’accueillir ! Alors merde ! Il veut se suicider ? Qu’il ne se manque surtout pas ! » /  « Ben alors… toujours pas mort ? Ah les artistes… les couilles c’est dans les chansons… pas dans le pantalon… » / « Alors on va avoir le suicide en direct sur Facebook ? » / « Enterrement ou inçinération ? Tu a pris la convention obsèques ? ».

Des propos qui ont évidemment blessé Eduardo : « Avec le recul, cela ne me surprend pas. Les gens s’intéressent à vous uniquement quand vous voulez vous tuer » .

La France, il l’aime et ne la quittera pas

Eduardo se sent avant tout Français, et il nous l’assure : « Ma vie, elle est ici. De toute façon, si on me met dehors, je sors de la France mais je reviens cinq minutes après ! ». Bien que sous le coup de l’expulsion, il vient de poser sa candidature à l’Académie française pour la troisième fois : « Je sais que je ne serai jamais reçu. Mais c’est un peu dans l’esprit de Coluche qui se présente aux Présidentielles. C’est juste symbolique. Il faut pas avoir plus de 75 ans. Mais n’importe qui peut se présenter. Peu importe d’où on vient ».

 


© Frédéric Vignale
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