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« L’exécution de Saïgon », la véritable histoire derrière cette photo tristement célèbre

exécution de Saïgon

"L'exécution de Saïgon" par Eddie Adams en 1968. | © Flickr/manhhai

Photographie

Il y a cinquante ans, le chef de la police sud-vietnamienne exécute un prisonnier dans les rues de Saïgon. L’image capturée par Eddie Adams quelques secondes avant le coup de feu a marqué l’histoire.

1er février 1968. Cinq ans avant la petite fille brûlée au napalm photographiée par Nick Ut, une autre image va mettre en lumière les violences perpétrées au Vietnam : « L’exécution de Saïgon » par Eddie Adams. Le photographe travaillant pour l’agence Associated Press a immortalisé la mise à mort de Nguyen Van Lem, un prisonnier communiste, par le général Nguyen Ngoc Loan, chef de la police nationale sud-vietnamienne.

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Deux jours plus tôt, Saïgon était, comme des dizaines d’autres villes sud-vietnamiennes, le théâtre d’une insurrection menée par 80 000 combattants communistes du Front national de libération du Sud-Vietnam, appelé péjorativement le Vietcong par ses adversaires. Appuyées par l’Armée populaire vietnamienne, les attaques des communistes avaient pour but de soulever la population contre le régime du Sud, tout en démontrant que les déclarations américaines selon lesquelles la situation s’améliorait étaient fausses. C’est dans ce contexte tendu que Eddie Adams, photojournalisme américain, suivait un groupe de Sud-Vietnamiens participant à la contre-attaque, et en particulier, un prisonnier communiste vêtu d’une chemise à carreaux et d’un short. Menotté, Nguyen Van Lem sera exécuté devant ses yeux par le chef de la police sud-vietnamienne, juste après avoir appuyé sur le déclencheur de son appareil.

Cliché déclencheur

Alors que le président américain Lyndon B. Johnson assure que les Etats-Unis soutiennent les bonnes personnes dans cette guerre interminable, le cliché d’Eddie Adams va faire basculer l’opinion publique et éveiller les consciences sur sa réalité tragique.

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Flickr/manhhai

« Cela a soulevé une autre question pour les Américains que celle de savoir si la guerre était ou non gagnable », a déclaré Christian G. Appy, professeur d’histoire à l’Université du Massachusetts au New York Times. « Cela a vraiment introduit un ensemble de questions morales qui vont de plus en plus façonner le débat sur la guerre du Vietnam : notre présence au Vietnam est-elle légitime ou juste, et menons-nous la guerre d’une manière morale ? »

Les regrets du photographe

Nguyen Van Lem était un père de famille de 36 ans. Huit mois après sa mort, son troisième fils a vu le jour dans cette rue de Saïgon. Selon le général Nguyen Ngoc Loan, le communiste avait massacré un policier et toute sa famille : sa mère, sa femme, ses quatre enfants. La veuve du prisonnier a quant à elle remercié le photographe d’avoir capturé ce moment, sans quoi sans mari aurait disparu sans laisser de traces, rapporte 7sur7. Son corps n’a en effet jamais été retrouvé.

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De son côté, Eddie Adams a déclaré regretté le dommage que causa sa photographie au chef de la police. Selon lui, il était « le héros d’une juste cause ». « Une image peut parfois être trompeuse en ce qu’elle ne rend pas compte de toute l’histoire« , avait-il expliqué à ce sujet en 1972. « Je ne dis pas que ce qu’il a fait était juste mais il était engagé dans une guerre et il combattait des adversaires coriaces ».

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Le général Nguyen Ngoc Loan, photographié par Eddie Adams quelques semaines après l’exécution. Flickr/manhhai

Les deux hommes sont d’ailleurs restés en contact, jusqu’à la mort du général. « L’Amérique devrait être en train de pleurer », a déclaré le photographe à Associated Press. Dans le Time Magazine, Eddie Adams a pris sa défense en écrivant que « deux personnes sont mortes sur cette image : celle visée par la balle et le général Nguyen Ngoc Loan. Le général a tué le Vietcong ; j’ai tué le général avec mon appareil photo ».

« L’image a vraiment fichu sa vie en l’air »

Selon Eddie Adams, l’image omet des éléments importants de la vie de « l’homme au pistolet » qui a consacré beaucoup de son temps à essayer de faire construire au Vietnam des hôpitaux dédiés aux blessures de guerre. « L’image a vraiment fichu sa vie en l’air. Il ne me l’a jamais reproché. Il m’a dit que si je n’avais pas pris cette photo, un autre l’aurait fait, mais je me suis longtemps senti mal pour lui et sa famille ».

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