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Sur la route des mitrailleurs de Kinshasa et de leurs voitures improbables

Les Mitrailleurs

Mise en image percutante du marché mitraille de Kinshasa | © Maxence Dedry

Photographie

Sous l’objectif de Maxence Dedry et la plume de Jean-Sylvain Tshilumba Mukendi, le poids des mots et le choc des photos se font plus percutants que jamais grâce à leur immersion dans la moiteur du marché mitraille de Kinshasa. Un bazar géant où tôliers et mécaniciens remettent sur la route les épaves européennes et où la débrouille est élevée au rang d’art. 

Loin d’être une énième excursion eurocentrique à la recherche de l’exotisme de l’Afrique, le projet séduit avant tout par son honnêteté. Peut-être parce que « Les Mitrailleurs » est avant tout une histoire de regard : celui de Jean-Sylvain Tshilumba Mukendi vers ce pays lointain où habitent encore des membres de sa famille, l’oeil curieux et affûté de Maxence Dedry, et puis aussi et surtout le regard fier et défiant de ceux qui ont accepté de poser pour eux et affichent devant l’objectif la grâce naturelle que l’on ne retrouve que chez des modèles accidentels. Traits sculptés, élégante nonchalance et peau d’ébène, les sujets choisis par Maxence Dedry ne sont pas mannequins mais bien tôliers, mécaniciens ou vendeurs à la sauvette; unis par un art de la débrouille chevillé au corps et la volonté de remettre sur la route les épaves que leurs lointains voisins européens ont déclassées.

Ils tirent à coups de mitraille, pièces à réutilisations mécaniques multiples. Vers quoi courons-nous? Les Miles parcourus hier sont au compteur de demain. Ces Mitrailleurs ne le savent que trop bien, leur compteur souvent à zéro. 0, rond et lisse, alléchant en chaîne. C’est après elle que l’on court, faisant fi des dommages collatéraux.

Car ainsi que le souligne le duo liégeois qui a immortalisé ces Mitrailleurs, « il est de ceux qui consomment et de ceux qui sont en bout de chaîne, ceux qui achètent et ceux qui revendent, ceux qui savent et ceux qui espèrent ». Une notice d’exposition qui se lit comme un manifeste envers les excès de la société de consommation. Et pourtant, loin d’être un projet militant, Les Mitrailleurs est avant tout né d’une histoire d’amitié.

Les Mitrailleurs
Maxence Dedry

« Je ne sais même plus comment on s’est rencontrés, j’ai l’impression qu’on se connait depuis toujours » sourit Maxence Dedry. Diplômé de Saint-Luc en photographie, une formation complémentaire à l’INSAS est pour lui l’occasion de s’immerger dans le quartier de Matongé et d’immortaliser ses habitants ultra lookés. Jean-Sylvain, de son côté, était déjà parti barouder pas mal en Afrique et avait toujours de la famille à Kinshasa; alors quand l’idée de photographier le Matongé congolais a germé dans l’esprit de Maxence Dedry, c’est tout naturellement qu’il a proposé à son ami de l’accompagner. Une bourse de financement plus tard, les voici partis pour un mois dans la moiteur de Kinshasa.

L’idée originelle était de rapprocher les deux Matongé, mais quand on est arrivés sur place on a réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de quartier, juste une grande rue très fréquentée où ce n’était pas super facile d’aborder les gens.

Et Maxence et Jean-Sylvain de se retrouver ainsi projetés dans la tradition locale : la débrouille. « On avait envie de trouver un autre sujet, sans vraiment savoir quoi. C’est en se baladant dans la ville dans des voitures plus cabossées les unes que les autres que l’idée a commencé à germer. On en a parlé avec les artistes de Kin Art Studio, qui nous hébergeaient durant notre visite, et ils nous ont dit d’aller faire un tour du côté du District 1 et du marché mitraille ». Sur place, mélange de dépaysement total et d’émerveillement face au labyrinthe bruyant et grouillant de monde de cet immense garage en plein air. « Le marché est rempli de ferrailleurs à ciel ouvert qui démontent des voitures et les ressoudent pour qu’elles roulent. Il y a des tôliers, des peintres, des mécaniciens… tout le monde sait tout faire ». Et très vite, tout ce petit monde s’intéresse au drôle de projet de ce mundele et tient à poser devant son objectif.

Les Mitrailleurs
Maxence Dedry

« Quand on est arrivés sur place, on a halluciné, il y avait de la fumée verte partout, le sol baignait dans l’huile de moteur et les surfaces étaient recouvertes de pièces détachées. Ce n’est pas vraiment un marché, ça a plutôt la taille d’un quartier grand comme plusieurs terrains de foot, et forcément, en temps que seul blanc, je me suis vite fait remarquer. D’abord, les gens nous regardaient d’un drôle d’oeil, mais on a commencé à leur expliquer le projet, sans appareil photo ». De quoi gagner la confiance de ces fous du volant qui font d’épaves déclassées en Europe des voitures à nouveau parées à prendre la route.

C’est fou, parce que le marché est un gigantesque bordel, mais où tout est organisé. Chaque boulon est posé avec rigueur, ils savent où tout se trouve, chaque chose est à sa place.

En ce compris ceux qui peuplent ce marché mitraille aux relents de métal hurlant. « Les stigmates de la colonisation restent très présents dans le pays, alors on a d’abord ressenti de la méfiance envers notre projet, les Congolais sont habitués à ce qu’on vole leurs ressources. Mais quand ils ont compris qu’on ne voulait pas les arnaquer, ils ont été emballés par le projet ».

Les Mitrailleurs
Maxence Dedry

Et loin de se contenter d’utiliser leur image, Maxence et Jean-Sylvain leur ont fait parvenir des tirages lors d’un voyage récent effectué par ce dernier à Kinshasa. Des souvenirs d’une expérience que les deux amis ne sont pas prêts d’oublier de sitôt.

Les Mitrailleurs sont la preuve qu’il n’y a pas de fin de vie pour les objets, c’est en contradiction totale avec l’obsolescence programmée.

Quand il parle de ce mois de janvier 2016 passé à immortaliser le marché Mitraille, le visage de Maxence Dedry s’illumine au gré des anecdotes et des souvenirs qu’il égrène avec un plaisir manifeste, entrecoupant son récit de réflexions sur la société de consommation. « Même si on n’est pas partis sur place en se disant qu’on allait mitrailler pour une cause, c’est certain que ce projet a changé notre regard sur la manière dont on consomme. C’était très déroutant de constater que des objets que nous jugeons déclassés ici peuvent encore fonctionner. On espère susciter une prise de conscience, car le projet soulève pas mal de questions par rapport à nos habitudes de consommation ».

Les Mitrailleurs
Maxence Dedry

Vers un retour à une consommation plus sensée et la fin de l’obsolescence programmée ? S’il n’est pas certain que le poids des photos, aussi belles soient elles, pèse suffisamment dans la balance, individuellement, Les Mitrailleurs ne manque pas d’éveiller les consciences. On le découvre à Liège, aux murs de l’Accatonecaffé, dans le cadre de la BIP, mais aussi sur le site internet dédié au projet; et on reste longtemps hanté par ces regards. La justesse de celui porté par Maxence Dedry et Jean-Sylvain Tshilumba Mukendi sur leurs sujets, et puis la force tranquille de ces derniers, qui fixent celui qui les admire d’un oeil défiant, semblant remettre silencieusement en question nos habitudes de consommation. Et d’espérer, à l’image des instigateurs du projet, que l’art de la débrouille des Mitrailleurs fasse tache d’huile.

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