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Corée du Nord : les photos interdites

Un camp de vacances pour enfants… sages et sérieux. © Eric Lafforgue

Photographie

Un photographe français a fait de la dictature communiste son sujet de travail, en y séjournant à six reprises, jusqu’à ce que les autorités le bannissent du territoire. Il publie sous forme de guide de voyage délirant et ubuesque le best of de ses reportages. Un témoignage au long cours, pour pleurer de rire ou trembler d’effroi.

Paris Match. Votre premier séjour en Corée du Nord,en 2008, fut pour vous le défi du reportage impossible ?
Eric Lafforgue. Oui. J’avais plaqué une carrière dans une entreprise de téléphonie mobile pour voyager, loin, dans des régions reculées. Mes photos postées sur Flickr avaient été remarquées par les médias, et j’avais été publié dans Geo et National Geographic. Mon travail sur les Papous avait été exposé en 2008 à Visa pour l’image, à Perpignan, l’un des plus prestigieux festivals de photojournalisme du monde. Je commençais donc ma vie de photographe. Le programme de l’agence de voyages Cosmopolis, l’une des seules à proposer la Corée du Nord à l’époque, ne semblait pas très excitant mais se rendre dans ce pays représentait un défi. L’organisateur m’avait garanti qu’on pouvait prendre des photos. L’année précédente, seuls 50 touristes français avaient fait le voyage. On se sentait pionniers. A condition de ne pas se déclarer journaliste, il était facile d’obtenir un visa.

On devait passer par Pékin pour entrer en Corée du Nord ?
Oui, et c’est toujours le cas. Notre groupe a embarqué pour quinze jours de vacances dans un vieil avion soviétique. A bord, on rencontre "nos" premiers Nord-Coréens. Beaucoup voyagent en Chine pour affaires. Ils portent le badge de Kim Jong-il épinglé au revers de leur costume en Vinalong, un tissu raide qui leur donne cette drôle de prestance. L’avion est plein et en business on compte six rangs de généraux bardés de médailles, coiffés de la casquette plate. Pendant les deux heures et demie de vol, on nous diffuse un film à la gloire de Kim, les hôtesses nous distribuent un magazine sur les beautés du pays et un "jus" non identifiable.

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corée du nord
Pas d’embouteillage dans la capitale, les larges avenues ne sont fréquentées que par les piétons. © Eric Lafforgue

Que ressentez-vous en débarquant à Pyongyang ?
À l’atterrissage, on ne distingue que la campagne, des champs. Dans l’aérogare, le tableau n’affiche qu’un seul vol ! Mais le plus impressionnant, ce sont les flics dans leur costume bleu vif. J’ai ressenti un frisson en passant la douane à cause de mes appareils photo, du matériel de pro. Première question à la fouille des bagages : "Avez-vous des armes, des munitions ?" On nous confisque nos téléphones. Sur les deux seuls tapis à bagages tournent des cartons contenant de la viande rapportée de Chine, en train de décongeler. Il y a du sang partout, drôle d’arrivée ! En 2008, le pays sortait à peine de la grande famine. Ces cartons représentaient un vrai trésor. Le pays vivait sous embargo commercial et l’agriculture était anéantie. Ils avaient tellement balancé d’engrais que la terre était stérilisée. Chaque mètre carré était exploité jusqu’à la limite des habitations.

Le matin, réveil collectif à 6 heures avec de la musique genre science-fiction diffusée par les haut-parleurs.

Comment êtes-vous accueillis ?
On s’est sentis bienvenus. Nos profils avaient été vérifiés. Ils n’avaient aucune raison de se méfier. On rencontre monsieur O, notre guide, qui sera le même pour mes six voyages. Il parle très bien français. J’apprendrai plus tard qu’il a vécu en Afrique. On passe en bus sur la gigantesque place Kim Il-sung, et c’est un premier choc : des milliers de jeunes filles en jogging, avec des drapeaux répètent l’"Arirang", un spectacle de masse grandiose qui, trop coûteux et mobilisant trop de gens, sera arrêté en 2013. Il devrait s’en produire un à nouveau en septembre 2018 pour les 70 ans de l’indépendance. On s’installe à l’hôtel Yanggakdo, alors l’un des deux seuls en ville, un genre de Méridien. Notre chambre est basique, propre. Nous pouvons dormir fenêtres ouvertes. Il n’y a, à l’époque, aucune circulation automobile. Mais le matin, c’est réveil collectif à 6 heures avec de la musique genre science-fiction diffusée par les haut-parleurs. On voit les gens sortir de chez eux, faire la queue, prendre le bus pour se rendre au travail.

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Avez-vous pu sortir explorer les environs de l’hôtel ?
Non. Lorsqu’on veut sortir pour se balader, on nous rétorque : “Il y a tout ici !” Mais on ne nous dira jamais non. Les arguments qui nous sont opposés sont imparables : "Pourquoi vouloir monter dans un bus public alors que nous en avons un ? Aller chez le coiffeur en ville alors qu’il y a un salon à l’hôtel ? Tester un autre restaurant ? Ils sont tous complets". Le soir, on dîne à l’hôtel, au restaurant panoramique dont ils sont si fiers. Mais on ne distingue rien de la ville, tout est plongé dans le noir sauf la flamme de la tour du Juche, à la gloire de la doctrine nationale, toujours allumée.

Votre premier séjour n’était donc qu’une mise en scène...
Nous ne verrons que des décors préparés et des figurants, correctement habillés et pas trop mal nourris. Il faut rester zen, obéir aux consignes, ne pas mettre les guides en difficulté.

À l'hôpital, les patients bidons portent des pyjamas neufs, passent des examens fictifs.

Et que découvrez-vous lors de ce parcours bien balisé ?
Après trois jours à Pyongyang, on part vers le sud. On visite un orphelinat où vivent uniquement des jumeaux, des triplés, retirés à leurs parents, et qui semblent bien traités. À mon retour, j’ai montré ces photos d’enfants à des médecins, ils ont détecté des carences, de l’anémie. On constate cela aussi dans les analyses de sang des "defectors", ceux qui ont fui vers la Corée du Sud, dont les militaires. Nos repas sont servis froids – frites, poisson –, les fameuses nouilles aussi, le tout arrosé de thé et d’alcool de riz. Ils en consomment beaucoup, même notre chauffeur, qui reprend le volant tout rougeaud. On fait étape à Kaesong, porte d’entrée vers la DMZ, la zone frontière entre les deux Corées, et excursion obligatoire. C’est une ville ancienne, avec un vrai patrimoine, qui a échappé aux bombes. Mais, une fois encore, impossible de la visiter. L’hôtel est lui-même constitué de petites maisons traditionnelles rénovées. On dort sur des sortes de futons et d’oreillers en riz. C’est tout ce que nous goûterons d’authentique.

Parmi la foule apparemment indifférente, une voiture de propagande avec porte-voix harangue ses recommandations. © Eric Lafforgue

Y a-t-il des sites culturels, des édifices anciens au programme ?
On voit beaucoup de temples bouddhiques. Et si, officiellement, la liberté de culte existe, je n’ai jamais vu personne y prier. "Ce n’est pas l’heure". Comme dans les fermes, où je n’ai jamais vu un fermier. "Où sont-ils ? – En vacances". Tout contact avec la ­réalité nous est interdit. On est dans "Tintin au pays des soviets".

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Essayez-vous d’explorer par vous-même, en douce ?
Je pressens vite qu’il y a dans chaque situation une ­possibilité de se glisser dans une faille, malgré tous leurs efforts. À l’orphelinat, je demande à me rendre aux lavabos. Je dois descendre d’un étage, et là je découvre la réalité : une crasse immonde. Autre exemple, de ma chambre d’hôtel à Pyongyang, grâce au zoom de mon appareil, je vise un général près de sa Mercedes. Et je découvre qu’il trimbale deux seaux hygiéniques. Il descend de son 30e étage, et comme il n’y a ni eau courante ni tout-à-l’égout, avant de prendre sa voiture, il vide les seaux dans une citerne.

Quels que soient l’âge ou le sexe, les transports lourds se font à la main, faute de camions. © Eric Lafforgue

Pyongyang a été rénové depuis. Les choses s’améliorent-elles ?
Oui, dans le nouveau quartier inauguré lors d’un de mes séjours, ça va un peu mieux. Mais il n’y a pas d’eau pour autant dans les logements. En revanche, j’ai quasiment toujours eu de l’électricité. Je comprends vite que si le robinet fonctionne, il faut, comme les Nord-Coréens, stocker de l’eau dans la baignoire. Ce sont en fait des citernes. J’ai été témoin de nombreuses situations tragicomiques, comme lors de la visite d’un hôpital où des patients bidon portaient des pyjamas tout neufs pour passer des examens fictifs sans faire la queue. Comme des figurants dans une série télé. Et j’ai souvent entendu "on est en retard" ou "on est fatigués, on rentre à l’hôtel" dans la bouche des guides, signe de stress quand une situation risquait de leur échapper.

Au bout de trois ans, vous réussissez à percer les barrages…
À force d’insistance, j’ai pu dormir chez l’habitant, dans un beau village sur la côte. C’était génial. On a pris un repas chez les pêcheurs qui tenaient cet improbable guest house. Ils nous ont cuisiné un gros crabe, et peut-être une mouette, présentée comme un canard de mer. J’y suis retourné l’année suivante, et les Polaroid que j’avais pris avec eux figuraient dans l’album de famille, auprès des Kim ! Ils ne savaient pas ce qu’était un téléphone portable, mais les premiers panneaux solaires chinois arrivaient déjà !

Dans les magasins, peu de monde et peu de marchandises mais beaucoup de drapeaux nationaux. © Eric Lafforgue

Pourquoi y retourner cinq fois ?
Parce que les autorités ouvraient chaque année de nouveaux lieux à la visite. Ils ont même installé un office de tourisme à Pékin pour promouvoir la destination.

L'envahissement de l'économie par les Chinois est devenu flagrant.

Entre  2008 et 2012, date de votre dernier voyage, avez-vous perçu des changements dans la vie quotidienne des habitants, moins de restrictions ?
L’envahissement de l’économie par les Chinois est devenu flagrant. Premier signe : les vêtements. En 2008, tout le monde était habillé pareil. Un quasi-uniforme, strict, du noir, du marron, du gris. L’arrivée sur le marché d’une nouvelle paire de barrettes faisait la une du journal télé ! Peu à peu, les vêtements cheap et colorés, les portables sont arrivés de Chine. Les jeunes apprennent l’anglais à l’école et ils ont commencé à venir vers nous. Aujourd’hui, il existe une porosité, information et marchandises circulent un peu. Sur une clé USB, on peut mettre 200 séries, 500 chansons…

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… mais on hiérarchise la connexion à Internet.
Cela dépend de la classe à laquelle on appartient, "très fidèle", "fidèle" au régime… Certains ont accès à tout, voyagent à ­l’étranger. À Pyongyang, j’ai même vu un Hummer, cet énorme 4 x 4 américain ! C’est la seule fois où j’ai entendu un commentaire négatif : "C’est pas très bien, ça consomme beaucoup ­d’essence". En ville, dans la rue ou dans les fêtes foraines, on peut entrer en contact avec la jeunesse. La dernière fois, j’ai noté bien plus de voitures en circulation, fabriquées dans le pays, des taxis, même des Mercedes, l’apanage des officiels. Et côté nourriture, nous avons testé de très bons restaurants. On en avait pour 10-12 euros par personne. Par contre, toujours pas d’accès au téléphone.

Vous semblez parfois ébranlé par leurs remarques…
Les Coréens nous tendent un miroir, nous mettent des ­réalités sous le nez. Comme l’histoire du jean troué que je décris à une employée d’un magasin, vendu plus cher en France que le jean sans trous. La fille me prend pour un fou ! Au sujet de l’éducation, ils savent que, chez nous, certains sont illettrés par exemple, quand, chez eux, chacun reçoit une éducation poussée. Je reconnais que cela provoque un questionnement ­personnel. Mes interlocuteurs ont souvent mis le doigt là où ça fait mal. Si on devait avoir la même franchise à leur égard, ce dont j’ai parfois discuté avec mon guide, ça ne se passerait pas bien.

On m'a demandé d'effacer des photos une quinzaine de fois.

Malgré les interdits, vous avez pu prendre et garder des images.
On m’a demandé d’effacer des photos une quinzaine de fois. Mais, avec une astuce technique, on peut récupérer l’image. J’ai 5 400 ­photos en vente en agence, soit 1 000 images utiles par voyage. Je triais chaque soir dans ma chambre le travail de la journée, que je stockais sur trois disques durs. Passer pour un ­touriste lambda, ça ne tenait pas cinq minutes. Clairement, ils m’ont laissé faire. J’apportais de l’argent (on peut payer en euros et en dollars dans les magasins), des cadeaux pour mes guides, j’amenais des amis... Je suis certain qu’ils ont compris qui j’étais, mais il y avait un intérêt à m’accueillir.

Ont-ils toujours contrôlé vos cartes mémoire avant de partir ?
On n’est pas forcément contrôlé à la fin du séjour. Si l’on sort du pays en train, c’est systématique, mais pas en avion. Ce n’est pas comme ça que j’ai été banni de Corée du Nord.

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Il n’est pas permis de capter le président Kim Il-sung de dos  ! © Eric Lafforgue

Que s’est-il passé ?
Un incident avec des jeunes Espagnols communistes. J’ai fait une réflexion sur le tee-shirt à la gloire des Kim qu’ils arboraient. Quelques semaines plus tard, je recevais un e-mail du ­correspondant à Pékin. "Eric, nous sommes très déçus. J’ai reçu ces photos, de la statue de dos (offensante), d’un gosse qui dort sur un banc (humiliante). Il faut les effacer d’Internet". ­J’aimerais y retourner en tant que journaliste, pour mettre fin à ce jeu de dupes car j’ai la conviction qu’ils ont toujours su qui j’étais.

« Banni de Corée du Nord », d’Eric Lafforgue, éd. Hachette Tourisme.

Eric Lafforgue, un Français futé, observateur sans préjugés

Il a visité ce pays avec appareils photo et même caméra sans se faire prendre. Tantôt « touriste », tantôt « documentariste », il œuvrait officiellement pour « promouvoir » la destination. Grâce à sa patience, sa persévérance et son intuition, ses reportages lèvent le voile sur l’envers du décor. Si chaque visite est super encadrée et le programme très rigide, il lui arrive de fausser brièvement compagnie à ses guides, qui sont les mêmes à chaque voyage. Il parvient à dormir chez l’habitant, à capter des bribes de ce que l’on cache à tous les étrangers.

Il prend des notes, des photos volées, apporte un éclairage plus complet et plus nuancé sur ce régime totalitaire et sur le quotidien des habitants, leur vision du monde conditionnée par la propagande et la rééducation. Parfois, on est en plein théâtre de l’absurde, parfois dans la pire mauvaise foi. Lafforgue s’y confronte sans préjugés. Ses quelques contacts directs, via interprète, ébranlent ses certitudes. Info, intox ? Qui est le méchant de l’histoire ? Avec ironie, il nous livre sa part de vérité et les signes déjà tangibles d’un début d’ouverture.

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