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D’artiste dissident à superstar de l’art, Ai Weiwei en fait-il trop ?

Ai Weiwei sous les feux des projecteurs | © Belga / AFP PHOTO / dpa / Sophia Kembowski / Germany OUT

Photographie

Un jour ici, un jour ailleurs, toujours aux quatre coins du monde, l’artiste chinois Ai Weiwei expose aux quatre coins de la planète, non-stop. Trop ?

Nous l’avons rencontré au musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, où il était venu vernir la rétrospective originale qui lui y est consacrée sous le titre « D’ailleurs c’est toujours les autres » (…« qui meurent »), selon l’épitaphe de son idole Marcel Duchamp. Un univers prolifique utilisant divers médiums, matériaux et techniques, traversé par le sens de l’ironie et de la transgression. On y retrouve quelques-unes de ses œuvres phares, une réplique du tapis composé de graines de tournesol en porcelaine, qui, en 2010, recouvrait le sol du hall de la Tate Modern, à Londres. Une installation grinçante évoquant Mao Zedong se prenant pour l’astre solaire vers lequel le peuple devait tourner la tête.

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Y figure aussi la série de photographies « Fingers », réalisée en 2007, dans laquelle le rebelle fait un doigt d’honneur devant des monuments. Aux étages supérieurs du palais de Rumine se trouvent des pièces insérées dans les collections des musées d’archéologie et d’histoire, de zoologie, et de géologie, l’occasion pour Ai Weiwei d’évoquer la mondialisation, qu’il accuse de niveler les cultures : il a peint le logo de Coca-Cola sur un vase de la dynastie Han.

Belga / AFP PHOTO / GOH CHAI HIN

Le lendemain de notre entrevue, l’artiste s’envolait pour New York superviser les 300 œuvres disséminées dans la ville. Parmi elles, on compte une série de cages contenant des tourniquets symbolisant la difficulté pour les migrants de traverser les frontières – la plus importante est visible depuis la Trump Tower. Quelques mois auparavant, toujours à propos d’immigration, Ai Weiwei avait bouché les fenêtres du Palazzo Strozzi, à Florence, avec des canots pneumatiques utilisés pour traverser la Méditerranée. Une boulimie interventionniste ? L’homme au visage de vieux sage inspiré ou de matou malicieux, c’est selon, botte en touche : « On m’appelle de partout pour intervenir aussi bien dans un musée que dans une prison, un lieu public, un grand magasin… Je suis un homme à tout faire qu’on sollicite pour un tuyau qui fuit ou un toit à réparer. Je suis toujours disponible ! ».

Dénoncer le drame des migrants, sa nouvelle obsession

Certes, mais, à 60 ans, n’a-t-il pas l’impression d’être devenu le dissident de service ? Réponse amusée : « C’est le danger. Il faut lutter. Un chat a neuf vies, j’espère vivre, moi aussi, plusieurs incarnations. J’en ai déjà vécues quelques-unes. Et je suis encore vivant ! » Aucune crainte de devenir l’étendard d’un nouveau « soft power » chinois ? Il éclate de rire : « C’est un fantasme ! Le régime n’encourage pas la liberté individuelle. Pour les dirigeants, ce type de pouvoir est trop mou. Ils n’accepteront jamais cela ». Les conclusions du dernier congrès du Parti communiste chinois, qui renforcent le pouvoir du premier secrétaire Xi Jinping, ne lui donnent pas tort.

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Aujourd’hui, il vit entre Berlin et Pékin. Dénoncer le drame des migrants constitue sa nouvelle obsession. Au point de réaliser un documentaire présenté à la dernière Mostra de Venise. Faire polémique lui paraît la meilleure arme pour réveiller les consciences. Quitte à déraper en se photographiant dans la pose du petit Aylan, retrouvé mort sur une côte turque. L’image originale n’était-elle pas suffisamment bouleversante ? « Il faut empêcher l’indifférence de s’installer ! » conclut l’artiste tout-terrain.

« D’ailleurs c’est toujours les autres », au palais de Rumine, Lausanne, jusqu’au 28 janvier. « Good Fences Make Good Neighbors » (Les bonnes clôtures font les bons voisins), à New York, jusqu’au 11  février.

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