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À la télé ce soir : Justine Katz nous parle de l’enquête inédite sur Salah Abdeslam

En quatre épisodes, la RTBF retrace le parcours de l'ex-ennemi public numéro 1 à Molenbeek-Saint-Jean comme au Maroc. | © DR

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Des témoignages exclusifs de ses proches mais aussi de ses avocats, des documents, des reconstitutions : le documentaire d’Eric Goens diffusé par la RTBF dès 20h40 raconte comment Salah Abdeslam, un petit escroc de quartier à Molenbeek, est devenu un terroriste international après avoir construit un véritable réseau.

 

Par Philippe Fievet

Le 22 mars 2016, la Belgique est frappée par une double attaque terroriste. Trois attentats-suicides à la bombe font un carnage, deux à l’aéroport de Bruxelles-National, le troisième dans la rame de métro arrêtée à la station Maelbeek. Bilan : 32 morts et 340 blessés. La tragédie suit de quelques mois l’horreur du 13 novembre 2015 à Paris : 130 morts et 413 blessés hospitalisés, dont 99 en situation d’urgence absolue. Un personnage, au sommet de l’abject, relie tous les faits : Salah Abdeslam. Alors que la Belgique s’apprête à se recueillir cinq ans après les événements, lui et sa trajectoire font l’objet d’un documentaire-événement que diffuse le magazine de la RTBF « #Investigation ».

Paris Match. Pourquoi cette série est-elle un événement en regard d’autres productions qui ont cerné la tragédie du terrorisme ? Quelle est sa nouveauté, sa force, son ressenti émotionnel ?
Justine Katz. La grande différence, c’est le recul dont nous bénéficions aujourd’hui. Cinq ans après ces faits dramatiques, Eric Goens, qui a réalisé ce documentaire, a eu accès à toutes les pièces du dossier judiciaire. Il a donc pu les analyser, rencontrer des experts et des témoins, et proposer une vision plus complète de ces événements tragiques. Cela nous replonge dans toute l’horreur de ces années 2015-2016, que le public a peut-être un peu oubliées du fait de la crise sanitaire que nous traversons. La force de ce programme, c’est qu’il nous permet de remonter la chronologie des faits en tentant de comprendre la manière dont ils se sont enchaînés et en suivant pas à pas le parcours de Salam Abdeslam, de la manière dont il s’est radicalisé jusqu’à la traque finale qui nous a tous tenus en haleine.

Comment voyez-vous désormais la personnalité de Salah Abdeslam et son rôle central dans la tragédie ?
Le réalisateur a travaillé un an et demi sur le sujet et, à travers son reportage, on comprend mieux le rôle de Salam Abdeslam. Celui-ci n’apparaît pas comme le maillon central de ce réseau, car ce sont les frères El Bakraoui qui sont les vrais instigateurs de cette structure assez complexe. Mais Salam en reste une figure emblématique, en particulier à la suite de la traque dont il a fait l’objet, mais aussi et surtout parce qu’il est directement impliqué dans le carnage perpétré en région parisienne. C’est lui qui a convoyé la quasi-totalité du commando. Dans le procès qui se prépare, il y aura plusieurs grands absents : les kamikazes et les commanditaires. Mais c’est Abdeslam qui détient les clés de la vérité.

Aurait-on pu éviter tout ça ? Nos autorités ont-elles commis des erreurs ?
Je ne me prononcerai pas sur cette question. C’est évidemment plus facile de juger quand on a toutes les pièces du puzzle en main car, après coup, on constate en effet qu’on disposait de tous les éléments. Mais la responsabilité n’incombe pas aux seules autorités belges : Abdelhamid Abaaoud, le commandant opérationnel des attentats de Paris, est passé sous les radars bien avant l’attaque de Verviers (un attentat finalement déjoué in extremis, NDLR). Il aurait dû être intercepté par les autorités grecques, qui l’avaient localisé, mais cela ne l’a pas empêché de déjouer leur vigilance et de s’évaporer dans la nature, alors qu’il était recherché par les principaux services de sécurité.

 

Le document diffusé par la RTBF révèle aussi le contenu de la lettre de Salah Abdeslam à sa fiancée  ©DR

Comment expliquer que les frères Abdeslam soient devenus des terroristes ?
Brahim s’est fait exploser le 13 novembre à Paris après avoir pris part aux fusillades aux terrasses. Salah Abdeslam n’a pas osé se faire sauter. Tous deux ont été entraînés par Abaaoud, un ami d’enfance. A la base, il y a un phénomène de bande, un groupe de petits délinquants qui, sans que l’on sache ce qui a pu se passer dans leur tête, sont tombés à bras ouverts dans le radicalisme. Ce phénomène a été très rapide. Même si Brahim est allé en Syrie, personne n’aurait pu imaginer le scénario du 13 novembre. Quand on analyse les événements avec le recul, on voit une famille de Molenbeek victime d’un phénomène de quartier, des gens qui se sont embrigadés dans une haine et un radicalisme absolus, capables de tuer des innocents.

Y a-t-il une différence entre les attentats de Paris et de Bruxelles ?
Les attentats de Bruxelles ont été précipités tandis que ceux de Paris suivaient un plan minutieusement élaboré depuis plusieurs mois. A Bruxelles, les terroristes étaient dans le retranchement. Tout a commencé le 15 mars avec la fusillade de Forest alors qu’il s’agissait pour la police de visiter une planque, et non de débusquer trois terroristes. Parmi ceux-ci, Salam Abdeslam. Ensuite, tout s’est joué en une semaine, jusqu’aux attentats du 22 mars. L’étau s’était resserré, ils étaient aux abois et n’ont pas eu le temps d’exécuter leur projet initial. Leur but, rappelons-le, était de mener une seconde attaque sur la France pendant l’Euro 2016 de football.

Durant toute cette période, vous avez été presque constamment en studio, lors des événements et, bien sûr, après. Que ressentiez-vous ?
Professionnellement et émotionnellement, c’était très intense. J’avais déjà suivi la tragédie perpétrée au siège de Charlie Hebdo et l’attentat au Musée juif, mais avec ces événements, je me suis sentie atteinte dans ma chair. J’habite Bruxelles, je suis belge, j’étais bouleversée.

Que faisiez-vous le 22 mars ?
Je m’en souviendrai toute ma vie. C’était mon premier jour de repos après une période de travail intense. Et là, le téléphone sonne à 8 h 20. C’est mon chef qui me dit qu’il y a eu une explosion à l’aéroport de Zaventem. Je songe à une fuite de gaz, mais il me rétorque qu’on parle de deux explosions successives à deux endroits différents. Je ne me suis jamais habillée aussi vite de ma vie et je n’ai même pas eu le temps de prendre un petit déjeuner, ce que j’ai amèrement regretté car à 9 heures, j’étais à la RTBF, et à 9 h 30, en plateau jusque minuit. Quand j’ai pris le ring et que j’ai vu les colonnes de voitures et les sirènes des ambulances, j’ai compris qu’il s’était passé quelque chose d’impensable. Personne n’était joignable au téléphone. Et quand je me suis retrouvée dans la loge de la maquilleuse, on a annoncé qu’une explosion s’était produite dans le métro. Il s’est fait un silence glacial. Plus personne ne disait un mot. C’était la sidération générale jusqu’à ce que la maquilleuse s’exclame : « Non, pas le métro ! » Presque aussitôt après, je me suis retrouvée sur le plateau à devoir commenter des images insoutenables de Maelbeek auxquelles je n’étais pas préparée, puisque je les découvrais en même temps que les téléspectateurs.

Michel Visart, l’un de vos collègues à la RTBF, a été frappé de plein fouet par la perte de sa fille. Comment avez-vous vécu cette douloureuse proximité ?
Je ne l’ai pas su immédiatement, car j’étais en plateau le 22 et le 23 mars. Le soir du 23 mars, on est allé manger dans un resto avec quelques collègues et c’est là que l’un deux m’a appris que Michel était sans nouvelles de sa fille. Cela nous a tous terriblement affectés. On espérait tous qu’elle soit quelque part à l’hôpital, parce que beaucoup de familles étaient encore plongées dans une cruelle incertitude. Et puis, le jeudi, on a eu la confirmation qu’elle était décédée dans l’attentat. J’admire beaucoup Michel pour le courage et la dignité dont il a fait preuve. La manière dont il a ouvert le JT le samedi soir était bouleversante.

Connaissiez-vous d’autres victimes, ou en avez-vous approchées au cours de votre travail d’investigation ?
Oui, j’en connais quelques-unes, mais celle qui m’a le plus marquée, c’est Karen Northshield, que j’ai interviewée deux ans après les attentats. Cette ancienne professeur de sport et de yoga est sortie de l’hôpital il y a à peine quelques mois, après y avoir passé plus de trois ans. Le 22 mars 2016, elle était à l’aéroport de Bruxelles quand la première bombe avait explosé, brisant son corps et changeant sa vie à jamais. Elle publie maintenant un livre pour que son expérience et sa souffrance puissent servir les autres. Je lui ai posé la question de savoir si elle était heureuse d’avoir survécu. Il y a eu un blanc, un long silence après lequel elle m’a répondu : « Je n’en suis pas sûre. » Elle a le même âge que moi, 35 ans.

Ces événements tragiques ont-ils changé votre vie ?
Oui, sans aucun doute, à tous les niveaux, et même d’un point de vue professionnel, puisque j’ai été brutalement parachutée en plein drame. Il y a des images, des conversations qu’on n’oublie pas, surtout dans un tel contexte. Certains de mes collègues, présents sur le terrain, ont fait des cauchemars pendant plusieurs mois. Se retrouver durant des heures parmi des secours complètement dépassés et les sirènes hurlantes des ambulances, cela ne disparaît pas facilement.
Le djihadisme a subi de nombreux revers sur la scène internationale mais est toujours à l’affût. Comment voyez-vous son avenir ?
Selon les nombreux experts qu’il m’a été donné de rencontrer, nous sommes en présence d’un phénomène cyclique. Ce serait donc une erreur de baisser la garde et de croire que c’est fini. Il faut au contraire rester vigilant. Il y a eu le 11 septembre aux Etats-Unis, puis la situation s’est calmée avant que nous soyons nous-même directement frappés. La volonté d’en découdre de la part des djihadistes est intacte et le djihadisme est facilement délocalisable. Et puis les mécanismes de radicalisation prennent aujourd’hui d’autres formes, comme le populisme ou la montée de l’extrême droite. I

« Salah » – Réalisation : Eric Goens – Production : Bargoens. Diffusion sur La Une le lundi 22 mars à 20 h 25 (épisodes 1 et 2) et le mercredi 31 mars (épisodes 3 et 4).

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