Paris Match Belgique

La déclaration de résistance du Botanique contre « un État schizophrène »

La directrice du Botanique a lancé une proposition au public de ses salles de concert et d'exposition. | © BELGA PHOTO SISKA GREMMELPREZ

Scène

La directrice générale des salles de concert et d’exposition publie une lettre indignée contre la politique migratoire belge et appelle son public à résister.

 

Le secteur culturel belge semblait n’avoir rien vu venir. Pourtant, la réalité n’a pas pris le temps de revêtir les masques et les costumes de scène pour se montrer, toute nue, toute crue : le 9 février dernier, la police intervenait à Bruxelles sur les lieux d’exposition de l’ASBL flamande Globe Aroma. Le vernissage sera le moment choisi par les forces de l’ordre pour contrôler l’organisation, et par la même occasion, les papiers des nombreux artistes présents, dont quelques demandeurs d’asile en situation irrégulière. Une coïncidence désagréable pour les curateurs, qui à travers l’exposition, mettaient justement à l’honneur les voix artistiques des réfugiés.

Lire aussi > La police arrête des sans-papiers en plein vernissage d’une exposition

Riposte culturelle

Et dès lors, l’intervention n’a pas manqué de soulever une indignation généralisée dans les salles de théâtre, de concerts, celles de répétitions et de spectacles. C’est qu’il était connu, médiatisé, plébiscité même, que le milieu de la culture belge ne restait pas indifférent à la cause des exilés. En septembre dernier, la comédienne Marie-Aurore D’Awans avait réveillé le secteur d’un discours coup de poing à l’occasion des Prix de la Critique : « Le secteur culturel ne peut plus espérer aujourd’hui donner des leçons d’humanité (…), défendre des rôles, prétendre à la réflexion, à l’élévation des âmes, si nous laissons des gens avoir faim et crever dans la rue à quelques centaines de mètres de nos maisons théâtrales. Il faut se réunir, il faut écrire, il faut dire : les théâtre ont un devoir commun, là, tout de suite », avait-elle déclaré avec force, en braquant les projecteurs sur l’initiative « Deux euros cinquante » et la Plateforme d’hébergement citoyen.

Les théâtres, entre autres, avaient répondu à l’appel, ou fait toute la lumière sur leurs propositions déjà existantes : que ce soit bien clair, la culture belge ne laisserait personne derrière. Et pas seulement parce que cela fait partie de ses missions subsidiées. Le théâtre Varia a ainsi accueilli dans ses locaux des migrants du parc Maximilien, à l’instar de nombreuses familles belges, le 140 continue à récolter des vêtements, couvertures, produits d’hygiène et autres téléphones pour les régugiés, tandis que de nombreux autres théâtres ont proposé des représentations solidaires.

Mais la police n’est entrée ni côté jardin ni côté cour, simplement par la porte de devant d’une petite ASBL distinctement identifiée comme « un refuge artistique où les demandeurs d’asile et les Bruxellois, où le secteur de la migration et le domaine des arts, se rencontrent ». Alors, une fois encore, on lève le poing – tous secteurs confondus.

« Nous sommes tous des sans-papiers »

Dans un communiqué incisif, le Botanique, salle de concert installée à la frontière entre Saint-Josse et Bruxelles-Ville, s’indigne : « Nous restons sans voix devant le cynisme d’autorités qui ne respectent rien, pas même le public rassemblé par une association »écrit la directrice générale Annie Valentini, à propos de l’évènement survenu en début de mois. « Quelle image donnons-nous au monde, d’un pays où on contrôle et on arrête dans des lieux culturels, ceux-là même qui sont encouragés et soutenus financièrement par les pouvoirs publics pour mener une politique d’intégration et de solidarité envers les populations les plus déshéritées. Un État schizophrène qui organise et soutient pour mieux contrôler et expulser ».

©BELGA PHOTO CAMILLE DELANNOIS

Pour le Botanique, « il est totalement impensable » de contrôler l’identité des amateurs venus pour un concert ou une exposition. « Impensable parce que cela nierait notre raison d’être, notre essence et que cela blesserait notre humanité ». Annie Valentini ajoute : « Il est totalement impensable que nos lieux et nos activités, parce que nous rassemblons un public large et diversifié, deviennent des pièges dans lesquels il suffirait de vérifier, au prétexte d’un contrôle social, les identités pour y trouver on ne sait quel sans-papiers en quête d’une terre un peu plus hospitalière à renvoyer dans une région en guerre ou dans une situation de pauvreté extrême ».

La directrice générale, celle-là même qui pourrait imposer un règlement plus inquisiteur, lance alors sa proposition résistante : « en cas de contrôle d’identité dans nos salles, refusons tous de présenter nos papiers », demande-t-elle, avant d’ajouter en guise de conclusion : « Nous sommes tous des sans-papiers ».

Lire aussi > Contrats-programmes : l’acharnement inédit de l’Atelier 210 a payé

Et la lettre ouverte semble loin de constituer pour le public un appel dangereux ou contraire aux mesures de sécurité instaurées depuis les attentats de Bruxelles. Sur les réseaux sociaux, on répond spontanément : « Cohérent dans le fond et la forme ! » ou encore un tendre « Je vous aime ». Des soutiens qui ne sont manifestement pas du goût de toute la classe politique. Ainsi, sous la même publication du Botanique, l’assistante parlementaire N-VA Els Van Doesburg réagit d’un sarcastique « message du monde réel au monde culturel ». « La loi s’applique aussi dans vos temples », écrit-elle.

CIM Internet