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Laurence Bibot : « La famille, je protège ça comme une lionne »

Laurence Bibot, au King of Comedy Club à Bruxelles, le 9 mars 2018. | © Félix Francotte

Scène

De son métier, de sa famille ou de la nouvelle génération, Laurence Bibot en parle avec passion et humilité. Après 25 ans de carrière, elle ose encore se mettre en danger avec un second stand-up « Bibot Distinguée ». Tout en pensant au futur qu’elle appelle vieillesse.

Laurence Bibot a tout connu. De la scène au petit écran, de Miss Bricola à Martine. Aujourd’hui, pour la seconde fois, elle se lance dans un stand-up. Seule sur la scène du Kings of Comedy Club. Ce lieu qui voit depuis plusieurs années éclore la nouvelle scène belge. Et pourtant, Laurence Bibot ne court pas après le temps et voit bien que les codes ont changé. Alors, elle reste elle-même, « Distinguée » et continue de s’amuser. Même s’il lui arrive de se « sentir dépassée », la maman de Guillermo Guiz à l’écran et de Roméo Elvis et Angèle à la ville, ne compte pas s’arrêter demain et fourmille de nouveaux projets. Pour atteindre de nouveaux publics. Sur scène ou ailleurs.

Paris Match : On vous rencontre entre les murs du Kings of Comedy Club. Que représente cette scène pour vous ?

Laurence Bibot : C’est un lieu absolument fondamental. D’abord pour ma carrière personnelle, puisqu’il m’a permis d’écrire et de développer mon dernier spectacle. Mais surtout parce qu’il est primordial que des endroits comme le Kings of Comedy existent pour permettre aux jeunes de pouvoir monter sur les planches, sans forcément que ce soit du théâtre. Aujourd’hui, tout le monde veut faire du stand-up, comme dans les années 80 où tout le monde voulait faire de la pub. Certes, il y aura toujours du très bon comme du très mauvais. Mais ce que j’aime dans ce genre d’univers, c’est assister à ce mélange des personnalités et surtout voir des nouveaux talents évoluer.

Pour beaucoup de ces « nouveaux talents » belges, vous êtes un peu une référence. Portez-vous la casquette de « mère spirituelle » ou de coach qui donne des conseils à l’un ou à l’autre ?

Non pas du tout. Je me contente d’envoyer un message d’encouragement à ceux (et celles, particulièrement) qui veulent se lancer dans ce métier. Je ne me sens pas forcément appartenir au monde du stand-up donc je serais incapable de leur donner des conseils. En revanche, j’ai vraiment envie de leur transmettre l’envie de se lancer, d’essayer des choses, d’écrire et d’être autonome. À l’échelle de la Belgique, je suis peut-être leur « maman symbolique », mais ailleurs ils vont beaucoup plus loin, beaucoup plus vite et sont parfois même beaucoup plus doués. Pour l’instant, je tiens le cap et suis ravie d’être encore là, mais je me rends également compte que je suis dépassée de tous les côtés.

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Comment regardez-vous la relève féminine qui vous succède comme Farah El Hadji, Manon Lepomme ou Laura Laune ?

Quand je vois des femmes qui se lancent, ça me fait toujours plaisir. Après, comme avec les hommes, il y a des bonnes et des mauvaises. Mais je suis ravie de voir qu’elles prennent leur place, car c’est le cas. À une époque, je voulais surtout leur dire : « Si je le fais, vous pouvez le faire aussi. » Si à un moment donné, j’ai pu servir à leur transmettre ce message, alors j’en serais ravie.

« Je n’ai aucune nostalgie. Il faudra me battre le jour où je commencerais à dire : C’était mieux avant ». © Félix Francotte

De « Madame Bricola » à « Bibot Distinguée », il s’est passé du temps. Que retenir aujourd’hui des années Snuls et de ce qu’est devenu ce genre « d’humour à la belge » ?

C’était une époque tout à fait différente. Les Snuls ont existé parce que c’était dans l’air du temps et surtout grâce à la chaîne Canal + Belgique qui avait pris le risque de diffuser ce genre d’humour disons… particulier. Aujourd’hui, la télé ne prend plus de risque. Et ce n’est plus par ce canal-ci que passe l’humour. De GuiHome à Norman, il y a toute une génération de gamins et gamines qui s’emparent des nouveaux moyens de communication pour se filmer dans leur chambre et faire marrer tout le monde.

Aujourd’hui, l’humour est devenu trop convenu.

Je n’ai aucune nostalgie. Il faudra me battre le jour où je commencerais à dire : « C’était mieux avant ». Par contre ce qui me gêne, c’est l’institutionnalisation des pastilles ou des chroniques humoristiques actuellement. C’est devenu trop « convenu ». Là où avant, on shootait dans les boîtes en faisant le fou du roi, aujourd’hui c’est différent. L’humour intègre les émissions politiques, les sujets sérieux… Ce n’est plus impertinent puisque c’est toujours attendu. Et ça participe à un démolissage qui ne me plaît pas.

Voir partir en France des talents belges, comme Alex Vizorek ou Guillermo Guiz, c’est dommage ?

C’est sûrement dommage mais c’est tout à fait cohérent. Les médias belges n’ont pas toujours conscience des perles qu’ils ont entre les mains. Comme s’ils n’avaient pas la capacité de détecter les talents alors que tout le monde les voit ! Et ce n’est pas seulement une question de moyens. C’est aussi une question de choix de politique des chaînes publiques, que j’estime moribonde. Je pense sincèrement qu’ils laissent partir les bons éléments et qu’ils ne mettent pas en avant ceux qu’ils ont. Cela fait 25 ans que je fais ce métier et c’est vraiment quelque chose que je ne comprends pas.

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Je vais vers la chose la plus horrible au monde : la vieillesse !

Eux sont partis, vous êtes restée. Vous aimeriez retenter l’expérience à Paris ou ailleurs ?

Je suis déjà allée en France mais l’expérience fut assez douloureuse. À cette époque, je me suis surtout rendue compte que j’étais très farouche et rétive à ce qu’il pouvait m’arriver, simplement parce que j’avais la trouille de partir de chez moi, d’être sur les routes, etc. Donc je crois que je n’étais pas faite pour partir. Aujourd’hui, l’idée de tout recommencer à zéro ? Quelle horreur ! Quand bien même, mes spectacles ne seraient toujours pas compris en France (comme ils n’ont pas été compris à l’époque). Je ne sais pas si c’est de l’humour belge mais en tous cas, c’est le mien et je ne pourrais pas en faire un autre.

Auriez-vous envie de vous lancer dans d’autres projets ?

Il y a encore des choses que j’aimerais faire mais je les garde au frais. Des choses plus en phase avec ce vers quoi je vais, à savoir la plus horrible chose au monde : la vieillesse ! J’estime pouvoir encore tenir quelques années en stand-up, mais le public va finir par vieillir et je n’ai pas envie de jouer devant des gens qui dorment. (Rires !)

« La réussite de mes enfants me ramène à mon statut de maman, à ce que je ne peux plus faire et aux deuils que j’ai à faire. » © Félix Francotte

Vos enfants Roméo Elvis et Angèle vous ont-ils apporté un nouveau public ?

Peut-être, mais je ne le sais pas encore. En tous cas je l’espère ! Ce serait formidable que le succès de mes enfants m’amène à un public davantage inter-générationnel. On verra, ce sera le test lors les prochaines dates. Ce qui est sûr, c’est que leur réussite me ramène à mon statut de maman, à ce que je ne peux plus faire et à tous les deuils que j’ai à faire. En même temps, ça me dynamise énormément car ils sont dans la création, dans le mouvement et qu’ils me mettent en contact avec des jeunes qui sont dans la même dynamique. Quand des copains de leur âge se mettent à liker ou s’abonner à mon compte Instagram, j’en suis plutôt fière !

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Vous alimentez régulièrement votre Instagram avec des petites capsules de play-back humoristiques. Cette idée, c’est Angèle qui vous l’a soufflée ?

Certes, j’ai commencé à utiliser Instagram parce que j’ai vu mes enfants dessus. Cela m’a semblé être un très bon outil. Dans la forme donc, c’est certainement eux qui m’ont inspiré, mais pas dans le fond. Une fois qu’ils m’ont montré comment ça fonctionnait, j’en ai fait ce que je voulais. Et c’est l’ennui qui m’a porté. Un peu comme quand j’étais petite et que je jouais à me déguiser dans ma chambre. Tu essayes des choses, ça t’amuse, puis ça se développe jusqu’à devenir une habitude. Mais c’est surtout pour moi que je le fais.

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Comment gère-t-on le succès, l’ego d’artiste et l’intimité dans une famille comme la vôtre ?

D’abord, c’est très agréable de voir ses enfants s’épanouir dans ce qu’ils aiment et avec autant de succès. Mais que ce soit dans la musique, l’alpinisme ou la gastronomie, je crois que c’est le cas pour n’importe quel parent. Dans la mesure où ils commencent très fort et très tôt, je suis curieuse de voir où tout cela va les amener. On sait qu’ils ne sont pas à l’abri de certaines choses et donc on a tendance à s’inquiéter pour eux. Mais ce qui est très gai, c’est qu’on partage les mêmes choses. Quand on est tous les quatre sur scène et qu’on se dit ce qu’on fait, où l’on est, on est dans un rapport de complicité très fort.

On partage un langage commun, un même sens de l’humour.

La famille, je protège ça comme une lionne. Ce qu’il se passe entre nous quatre, c’est de l’ordre d’un humour commun ou de ce qu’on partage, au travail ou dans nos vies respectives. Je ne pense pas que tout le monde pourrait comprendre quand on se parle. Je les trouve plein d’esprit, ils me font rire avec leur humour à eux, ce qui me paraît assez fondamental. L’humour, le second degré, la distance, je pense pouvoir dire (du moins je l’espère) que mon mari et moi leur avons transmis.

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