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Guillermo Guiz : The muscles from Brussels

Le Bruxellois, roi du one-man show, s'attaque aussi au public français sur France Inter. | © Philippe Manzoni

Scène

L’humoriste anderlechtois était chez Thierry Ardisson, joue chaque mercredi au Point Virgule à Paris, fait partie de l’équipe de Nagui sur France Inter. Bref Guillermo Guiz fait partie de ces Belges qui montent à Paris. Il sera à Bruxelles en one-man-show au Théâtre de la Toison d’Or du 17 mars au 29 avril. Guillermo Guiz s’y était produit l’an dernier, devant une foule béate et à guichets fermés.

 

Dans « Guillermo Guiz a un bon fond », il parle de son père, qui l’a élevé seul dans les volutes de blonde et le culte des livres. Il raconte sur un mode épique et trash, non sans panache, sa jeunesse anderlechtoise, les virées liégeoises avec jouvencelle édentée, les pince-fesse huppés qu’il a fréquentés, le sexe, la vie et tutti quanti.

Le phénomène Guillermo Guiz ravit aussi Paris. Il joue chaque semaine au Point Virgule, tandis que ses chroniques sur la Première et France Inter aguichent la francophonie.

Diplômé en sciences politiques et en journalisme, le surprenant Guy Verstraeten, c’est son vrai nom, fut manager de boîte de nuit, chroniqueur au Vif et jeune espoir du football belge. Il est par ailleurs l’heureux détenteur de récompenses diverses. Il fut, comme le rappelle avec le plus grand sérieux le site du TTO, Vainqueur du Tremplin de l’Humour à Plougastel, Vainqueur du Tremplin des Plages du Rire à Nice, et Prix du Public au Festival de Saint-Raphaël.

On dira ce qu’on veut, ça vous pose un homme.

Philosophie de carrefour

« Jean-Claude, c’est Jean-Claude quoi ! C’est formidable. Mais que fait-il ici, je vous le demande ? » Nous sommes boulevard Sylvain Dupuis à Anderlecht. Enveloppé dans un vaste manteau gris, Guillermo Guiz nous attend devant la statue de Jean-Claude Van Damme, en position de combat. La sculpture en bronze a été inaugurée le 21 octobre 2012 pour les 40 ans du Westland Shopping Center, en présence de l’acteur qui avait fait une apparition impériale sur tapis rouge et sur l’air de « We are the Champions ».

« Cette statue représente le rêve d’un ketje de Bruxelles », dit l’humoriste anderlechtois. « Elle est dédiée à tous les enfants qui désirent quelque chose. C’est ça que j’aime chez Jean-Claude. Cette volonté dingue qui l’a poussé à changer de vie. Jean-Claude c’est Bruxelles. Même s’il n’est pas né à Anderlecht (plutôt à Berchem-Sainte-Agathe.). Mais ça, c’est la Belgique. Et on se dit, j’aurais aimé être avec « eux », les politiques, quand ils ont pris la décision ! Pourquoi avoir tapé la statue là alors que les bagnoles tracent des deux côtés, je vous le demande encore ? S’il y a bien quelque chose que je trouve chouette, c’est que ce pays est bancal et boiteux. On y fait n’importe quoi dans un joyeux bordel semi-maîtrisé. Quand je joue en France, je leur dis qu’Anderlecht c’est la commune où se trouve la statue de JC Van Damme, ils situent tout de suite ! Et Jean-Claude représente exactement ce que je ressens pour Anderlecht. Il y a un côté un peu plouc qui fait partie de moi, et auquel je suis très attaché. Je trouve ça touchant et respectable. Jean-Claude Van Damme a dit des choses justes. S’il avait été philosophe, s’il s’était appelé André Comte-Sponville, on l’aurait mieux écouté ! Et il n’a rien demandé à personne. Il s’est dit un jour : ma vie n’est pas celle que je rêverais d’avoir, je vais donc chercher celle dont je rêve. Ça fait écho à ce que je fais. Je recherche aussi une vie meilleure ! »

Si tous deux ont changé de nom, ils n’ont pas eu le même type d’élan. Jean-Claude Van Varenberg devenant Van Damme, c’est un peu comme si Guy Verstraeten (ce nom « d’urologue des années 70 » qu’il porte comme une croix) avait décidé, au lieu de prendre le pseudo exotico-conquérant de Guillermo Guiz, de s’appeler Michel Demeesmaecker. Mais soit. Nous mettons le cap franco sur le Shopping center, âme de la commune. Halte au Samoka, que Guillermo Guiz a fréquenté des années durant avec son père, omniprésent dans ses sketches.

Guillermo Guiz est un surdoué, un polyvalent comme on en croise rarement. À l’exception sans doute de quelques confrères et néanmoins amis – Alex Vizorek notamment –, qui font aussi partie d’une nouvelle vague d’humoristes à grosse tête. Des cérébraux en vrai.
Guillermo Guiz a fait sciences po à l’ULB et une formation de journaliste à l’AJP. Il a engagé ensuite sa très belle plume dans des domaines divers – rubriques urbaines, billets de noctambule rodé. Il se nourrit et parlera de cette expérience foisonnante dans ses spectacles.

Poésie du Barça

Mais avant cela, et puisque il a la tête et les jambes, Guy Verstraeten joue au foot comme un chef, devient quasi-pro et sévit en jeunes au Standard et à Anderlecht. Il monte, jusqu’au jour où son corps le lâche. Une blessure qui lui laisse de l’amertume. « J’ai grandi trop vite. J’ai eu une faiblesse, mes muscles étaient en mousse. Ma carrière s’est lamentablement crashée ». Il emprunte soudain, pour expliquer la défaite physique, une expression typiquement footballistique : « Je n’avais pas le corps de mon talent. Or le foot, c’était ma vie ». La volonté, l’entraînement à outrance ne suffisent pas à retrouver le chemin des terrains verts.

Le sport l’inspire-t-il encore, a-t-il des idoles sur pelouse ? « Quand Barcelone joue, il y a de la poésie. C’est véritablement artistique. Standard-Anderlecht, ce n’est pas la même chose mais le foot porté à son meilleur peut tourner à l’art. André Iniesta (du Barça), c’est un poète, pas un footballeur. Le foot ou les boîtes de nuit sont des univers dans lesquels je baigne depuis toujours mais ça ne m’a jamais inspiré quelque chose de drôle. Pourtant, j’aurais eu un boulevard pour faire un sketch sur les commentaires fleuris de Rodrigo Beenkens, par exemple…. Mais je n’ai pas envie de parler de ça. J’essaie de parler de ce qui me touche profondément. Je parle aussi de choses triviales comme la zoophilie. Qu’on viole des animaux me fait rire alors que le fait qu’on les tue ne me fait pas rire du tout. Donc je creuse jusqu’au moment où j’arrive à la moelle du sentiment sur une thématique. Je n’ai pas envie juste de faire des blagues ».

Nuits d’ivresse

Le foot, il l’a combiné à son parcours académique. « À l’ULB, j’ai eu des profs comme Anne Morelli ou Paul Magnette. Sciences po m’a aidé dans le développement intellectuel et à porter un regard critique sur le monde. Mais j’ai traversé l’unif comme un zombie, je traînassais. J’en suis triste aujourd’hui car je me rends compte à quel point ça peut être enrichissant. J’adorerais étudier à nouveau ».

Il rédige des chroniques fulgurantes et désopilantes pour Le Vif. Dans ses périples de noctambule professionnel, l’homme, adepte des t-shirts anthracite un peu flous, raconte le rite de passage au jean blanc lors d’une soirée zoutoise. « Pour la première fois de ma vie, j’ai dû m’acheter un pantalon blanc (…) chez Massimo Dutti à 50 euros sa mère la tortionnaire, rien que pour pouvoir entrer dans une fête à laquelle j’avais autant envie d’assister qu’à un dîner en tête-à-tête avec Charles Michel ».

Il évoque dans ses billets et dans le désordre le désordre Jean Roch, Madonna, les frères Bogdanov, une dame au « look d’institutrice primaire de Saint-Ghislain » ou, déjà, « l’essentielle Tatiana Silva. (…) Mon « running fantasme ». (…) « S’extirper douloureusement de son lit pour se faire traiter de plouc par Tatiana Silva, ça fait mal au pelvis ».

Il bifurque un jour, il y a trois ans environ, vers le one-man-show. Ce qu’il propose, sur les planches comme ailleurs, fonctionne du tonnerre.

Dans une librairie, j’ai envie de lire tous les livres, quand je vais sur un site de films, j’ai envie de les découvrir tous.

Son entourage redoute confusément que, comme ceux qui ont des aptitudes en stock, Guy Verstraeten ne change à nouveau de voie. Sans crier gare. « C’est vrai que je me lasse rapidement. J’ai toujours considéré que la vie était un vaste univers plein de potentialités à explorer ». Un stress de tous les instants, cette sensation terrible qu’on rate en permanence mille rencontres et événements merveilleux. Les freins de l’espace-temps. Une boulimie de vie. « J’essaie d’être le plus vivant possible. Dans une librairie, j’ai envie de lire tous les livres, quand je vais sur un site de films, j’ai envie de les découvrir tous ».

Le succès français est lié d’abord à une notoriété en radio. Les chroniques sur France Inter fonctionnent. Et puis le théâtre. Sa vie à Paris se dessine en pointillés – des aller-retours hebdomadaires. Une ville qu’il a décrite dans ses textes pour Focus Vif, dont il a disséqué les travers. « En règle générale, la fascination ambiante pour la Ville Lumière me laisse dubitatif: l’architecture est soufflante mais les rues sont malsaines, les clochards dorment sous les lampadaires sans que quiconque s’en émeuve », écrit-il sous l’intitulé « Paris si la sortie ».

Vu de l’extérieur, Paname le botte moyen. Mais il s’y fera.  « Au début, j’avais du mal, c’était déprimant. Le spectacle a mis du temps à décoller. Et puis c’est une nouvelle vie. Tous mes proches sont à Bruxelles, mon spectacle et ma chronique à Paris sont des exercices assez solitaires. Je logeais jusqu’il y a peu dans un hôtel très terne, impersonnel, triste. Soit on est un aventurier, soit on se constitue des petits réseau doucement. C’est ce que je commence à faire ».

Les Français nourrissent le culte de l’humour belge. Quitte à associer ce concept un peu flou du comique nordiste à des personnalités éclectiques. « Stop aux chroniqueurs belges », lançait, facétieux, le magazine Society s’insurgeant à travers une pétition en carton-pâte contre l’envahissement des esprits d’outre-Quiévrain, fans des « blagues des Trente glorieuses » et dont la seule philosophie relèverait des pensées félines de Geluck.  « Nous sommes tous très différents je pense », commente Guillermo Guiz. « Alex (Vizorek) a son créneau, il est plus proche de certains humoristes français que des Taloche ou de Pirette. J’ai du mal à me voir uniquement en tant que belge. Et je me méfie des généralisations sur les pays et les gens. Je suis plus éloigné d’un Marc Herman dans ce que je fais – je prends cet exemple avec le plus grand respect, il fait partie des humoristes dont la carrière a duré – mais je me sens plus proche d’un Édouard Baer. Même s’il est très parisien, un peu dandy à sa manière ».

Trompe-la-mort

Guillermo Quiz n’a pas hésité dans un de ses sketches à associer, d’une façon toute personnelle, des sujets traditionnellement volcaniques comme terrorisme et pédophilie. Il abordait récemment sur La Première, le thème emballant de l’allongement de l’espérance de vie. « On prendrait des breaks de 80 ans avec nos meufs… », rêve-t-il dans le billet intitulé « Et si on vivait mille ans ».

Bien sûr, le politiquement correct a perdu des plumes ces dernières années et l’on a vu quelques-uns de ses pairs faire du bruit avec des concepts terroristicomiques. Jérémy Ferrari et son « Vends 2 pièces à Beyrouth » a fait s’esclaffer l’Hexagone. Guillermo Guiz tâte de ces matières mais pas par provocation. Émotion et humanité doivent prévaloir, insiste-t-il, dans le choix d’un sujet. « Derrière chaque comportement humain, aussi dramatique soit-il, derrière la tristesse, il y a souvent une part d’absurdité et parfois de drôlerie. Je ne suis ni sociologue, ni psychologue, il y a bien sûr tout un parcours derrière le terrorisme par exemple, une histoire de destins individuels. Les kamikazes sont souvent paumés. Le mec qui se fait exploser tout seul sans faire de dégâts autres qu’à lui-même, on peut forcément y voir un côté ridicule. Je songe à l’exemple de ce type sur une plage de Tunisie. Un gamin qui ne pensait pas terminer comme ça. (Le 30 octobre 2013, un kamikaze s’est fait exploser sur une plage de Sousse, sans faire de victimes, « outre lui-même ».) On ne peut pas s’approcher même à 100 kilomètres de ce qui se passe dans la tête du type qui se dit tout à coup : je vais détruire mon corps en essayant de tuer le plus de monde possible ! Je n’ai pas de compétences pour analyser ça mais je peux gratter la surface pour voir ce qu’il peut y avoir de drôle derrière ».

Derrière chaque comportement humain, aussi dramatique soit-il, derrière la tristesse, il y a souvent une part d’absurdité et parfois de drôlerie.

Côté tabous sur les ondes, « c’est plus facile de parler sexe sur France Inter », dit-il, « que sur Matin Première. Je me suis déjà fait taper sur les doigts à cause d’un commentaire sur le troisième âge et une vanne absurde sur la masturbation. Mais rien de grave ! À France Inter, tant qu’on reste dans la loi, tout va bien. Mais évidemment, les profils des émissions sont très différents ».

Le secret de la recette qui marche tient à la mesure. Une subtile alchimie qui permet d’éviter la nausée à une audience fluide. « Je m’autocensure souvent car l’humour, c’est une question de contexte, si tu fais trois vannes sur un homme politique, la quatrième va être indigeste. Il faut doser, faire appel à l’intuition. J’utilise des mots crus, c’est vrai mais j’essaie de veiller à cet équilibre. Je ne pense pas faire du Bigard, avec tout le respect que je lui dois. Je peux être grossier mais j’espère ne pas être vulgaire ».

Guillermo Guiz adorerait « prendre une année sabbatique juste pour lire ce que les autres ont écrit. J’aimerais évoluer vers d’autres sujets de société. Mais pour cela il faut du temps ». En littérature, il aime Philip Roth et d’autres « vieux auteurs américains qui ont un vécu, ont mille choses à raconter . En même temps, il y a 300 millions d’Américains, donc statistiquement, c’est plus facile de trouver aux États-Unis la crème de la crème ». En francophonie, il a beaucoup lu Houellebecq, mais n’est pas sûr de bien cerner le personnage. « Dans « Les particules élémentaires », on n’arrive jamais à comprendre à quel point il est au 16e degré. J’espère en tout cas qu’il n’est pas au premier ! ».

Geek du stand-up

L’humour, c’est un bagage familial ? « J’ai toujours vu la vie à travers ce prisme, mais je pensais que ce métier était réservé à certains comédiens, comme Gad Elmaleh, qui me semblaient tellement loin ». Il a toujours aimé Desproges et puis tant d’autre ensuite, les talents qui montent, la comédienne française Blanche Gardin, les fines lames du stand-up à l’américaine…

Nous parlons de ce qui l’a rendu drôle. Quel rôle a joué sa famille – son père donc, qui l’a élevé seul, dans cette détermination au rire ? « Mon père m’a fait regarder les Monty Python, et Canal + au berceau ou presque. J’ai versé toutes les larmes de mon corps quand Antoine De Caunes a quitté « Nulle Part Ailleurs ». J’étais nourri des Robin des bois, des Guignols de l’info, tous ces trucs de geeks de l’humour. Il y a plein d’humoristes que j’adore et qui ne sont pas connus ici comme Bill Burr, Dave Chappelle, David Cross… J’aime aussi Andy Kaufman. Avec Netflix, tout est devenu accessible. Il y a dix ou quinze ans, Gad Elmaleh ou Bigard me faisaient mourir de rire. Maintenant que j’ai pris l’habitude d’écrire des blagues tous les jours, je vois le dessous des cartes ».

Les artistes, comiques en particulier, ont, selon le cliché, des fêlures. Guillermo Guiz ne fait pas exception à cette convention.  Mais il en parle à contrecœur, sans sortir les violons. Son père, décédé il y a quelque temps, ne l’a pas connu artiste. « Il n’a vu de moi que le début de mon travail de journaliste. Mon spectacle est une façon de lui rendre hommage et de me reconnecter à lui. C’est quelqu’un qui a sacrifié sa vie pour moi. Quand on est père célibataire, il ne faut pas compter sur une vie sociale normale. Et en même temps, il fumait un paquet de cigarettes par jour dans l’appartement. C’était assez dingo car on savait déjà que le tabagisme, c’était pas terrible pour les gosses ! »

Il a « beaufisé » ce père aimé dans ses sketches. On l’imagine vaguement entre Cabu et Bidochon. Alors qu’en fait, non. « Mon père, c’était un mystère. Mais il n’était pas beauf. Pas du tout. Il était généreux, instruit et doux. C’était quelqu’un de complexe. Il était à la fois manuel et passionné de religion. Il connaissait tout sur les origines du christianisme, tout de tout, il jonglait entre les remarques les plus pointues sur les forums des premières sectes chrétiennes. Il a écrit mille pages de texte sur les origines de la chrétienté. C’était aussi un handicapé social, il fuyait les autres. Il avait été tellement déçu par les femmes qu’il en était devenu un peu misogyne. C’est lui qui m’a rendu curieux et avide des choses de la vie, qui m’a donné envie de lire. Il n’était pas social, même assez agoraphobe mais il faisait, de temps à autre, une exception pour le Samoka du Shopping… Quand on vient d’Anderlecht, c’est un peu le passage obligé pour moi ! C’est un endroit ouvert, il n’y a pas d’intimité. Ça le rendait discret. Il n’aimait pas faire de bruit, se signaler ».

Guillermo Guiz se signale sur scène, mais il est discret aussi dans la vie. Quand il quitte le théâtre, sa longue silhouette se perd dans la foule. On a envie de l’imiter et de citer encore un de ses billets : « Putain, c’est quand même la classe d’être intelligent ! ». Mais il détesterait qu’on parle ainsi de lui, donc on se tait.

Guillermo Guiz, le champion, joue au Théâtre de la Toison d’Or du 17 mars au 29 avril 2017.

 

* « Guillermo Guiz a un bon fond ». Au Little TTO, galerie de la Toison d’Or, 1050 Ixelles. Du 17 mars au 29 avril, les vendredis et samedis – 02 510 0510 –  www.ttotheatre.com

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