Alex Vizorek : « En finir avec cette volonté de diviser la Belgique »

Alex Vizorek, côté pile et côté farce dans Paris Match. | © Danny Gys / Reporters

Art et Scène

Vous prenez 1/3 d’Alex Vizorek que vous saupoudrez sur Paris Match.be, vous ajoutez 2/3 d’Alex dans l’édition papier de Paris Match Belgique et vous avez une interview croustillante et inédite de l’un des humoristes belges qui monte à Paris.

 

« L’art est le plus beau des mensonges », il parait que vous aimez bien cette citation de Debussy, nous espérons que vous nous direz toute la vérité ? » Réponse de l’artiste : « Pourquoi vous êtes flic ? (…) Je ne dis pas cela contre vous mais c’est parce que parfois les journalistes n’ont pas bossé ». Ainsi commençait une étonnante interview filmée d’Alex Vizorek diffusée sur Paris Match.be. Voici maintenant la vraie interview ! Sur scène et en radio, en Belgique comme en France, en tant que chroniqueur et humoriste, l’hyperactif Alex Vizorek se démultiplie au plus grand bonheur d’un auditoire toujours plus large. À 35 ans, ce Bruxellois qui réussit à Paris se verrait bien conquérir la Flandre. Ancien élève du cours Florent, il ne se refuserait pas à un petit tour sur les planches, voire à une expérience dans le 7ème art. Un appétit gargantuesque nourrit par une grande détermination : « Mon métier occupe une grande part de ma vie », avoue-t-il. Comme en écho à ce que disait autrefois Jacques Brel : « Le talent, c’est essentiellement du travail, de la sueur ».

Lire aussi : l’interview vidéo clash d’Alex Vizorek

Vous tournez depuis pas mal de temps avec un spectacle intitulé « Alex Vizorek est une œuvre d’art » alors que vous êtes le ressortissant d’un pays qui est un chef d’œuvre en péril. Pas facile comme cas. À quel âge avez-vous commencé à consulter ?

Alex Vizorek : Je ne suis pas fou, je vous l’assure ! Je vous jure que je ne me prends pas vraiment pour une œuvre d’art. D’ailleurs, il n’y a qu’un Belge qui puisse lancer une telle affirmation sans être considéré comme quelqu’un qui se prendrait un peu trop au sérieux. J’imagine très bien Poelvoorde dire aussi : « Je suis une œuvre d’art » et cela ferait rire les gens. Par contre, si Alain Delon déclare qu’il est une œuvre d’art, nous allons nous interroger du regard : il le croit vraiment ? Comme je propose spectacle sur l’art, j’ai trouvé utile de le mentionner dans le titre pour que les gens ne se sentent pas arnaqués. Il faut un peu le prendre comme le « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte. Je dis cela sans prétention.

Évidemment !

Évidemment.

Le succès ne semble pas trop vous monter à la tête…

En effet. Quand j’ai un air trop sûr de moi, c’est plus par fragilité que par orgueil.

Drôle de questionnement

Poursuivons l’analyse en parlant un peu de votre poisson rouge.

Soit.

Vous l’avez appelé Sigmund, c’est n’est tout de même pas anodin ?

(Il se contente d’un éclat de rire)

En plus, dans vos spectacles, vous vous interrogez sur le fait de savoir si « il existe des bergers allemands négationnistes ». Est-ce que tout va bien, Alex ? Il ne s’agit tout de même pas de questions que toutes les personnes se posent ?

Eh bien les gens devraient ! Parce que peut-être qu’il y en a ! Peut-être, on en croise et peut-être on en caresse ! On ne connait pas les idées politiques du berger allemand. Cela dit, je suis certain qu’il y a des bergers allemands pacifistes et d’autres qui regrettent.

C’est un genre de questionnement qui vous travaille depuis longtemps ?

Disons que j’aime bien ce qui est absurde.

Si vous expliquez la politique belge à un étranger et qu’il vous comprend, c’est sans doute que vous avez fait une erreur quelque part.

Le problème, avec ce genre d’humour c’est que les gens ne comprennent pas toujours du premier coup. Avez-vous déjà connu des moments de solitude sur scène ?

Au début de ma carrière, il m’est arrivé de me demander pourquoi les gens ne rigolaient pas au moment prévu. Il m’est même déjà arrivé de sentir une inadéquation entre le public et moi alors qu’il s’agissait de spectateurs qui, de toute évidence, croyaient venir voir Patrick Sébastien… Mais cela a pu aussi être le cas quand des personnes sont venues pour entendre de l’humour exclusivement intello, alors qu’en réalité j’ai aussi pas mal de blagues de cul. Avec le temps qui passe, je commence seulement à éprouver l’un des côtés plaisant de ce métier : quand les gens vous ont bien identifié avant de venir vous voir, ils sont contents dès que vous arrivez sur scène.

© Danny Gys / Reporters

Expliquer la Belgitude aux Français, leur parler de surréalisme, de frites, de bière, de chocolat, de Bruxelles qui brusselait avec l’accent d’ici, cela a souvent été fait. Par contre, si vous deviez expliquer la politique belge à nos voisins ?

Vous connaissez le dicton : si vous expliquez la politique belge a un étranger et qu’il vous comprend, c’est sans doute que vous avez fait une erreur quelque part. En d’autres termes, la politique belge est relativement impossible à décrire au-delà de nos frontières. Il faut des références incroyables. C’est inaccessible pour quelqu’un qui débarque. Sur La Première, Mehdi Khelfat et Fabrice Grosfiley sont parmi les seuls Français que je connaisse, qui maîtrisent le sujet. Ils savent que le CDH, c’est le PSC avec un autre nom, que le père Simonet était de gauche et que le fils était de droite. Qu’il n’y a pas une feuille de cigarette entre la dévotion à la chose publique du père et du fils Mathot etc. Cet univers de la politique belge est vraiment fascinant !

Pour paraphraser Jacques Brel, je pisse comme je pleure sur la régionalisation, la fédéralisation de la Belgique, toutes ces frontières que l’on érige entre les gens.

Si vous deviez expliquer, par exemple, qu’après avoir fait une 6ième réforme de l’État, certaines voix s’élèvent pour « refédéraliser » des compétences, ce qui impliquerait une 7ième réforme de l’État…

Honnêtement, j’en serais totalement incapable ! Mais ce qui m’interpelle, ce que je trouve pénible, c’est qu’il n’y a pas un courant de pensée qui s’impose en Belgique, une sorte d’intelligence qui nous ferait prendre de la hauteur, pour en finir avec cette volonté de vouloir diviser la Belgique. On a deux langues, deux cultures. On pourrait les enseigner à tout le monde d’Arlon à Anvers. Avec des Flamands qui viendraient enseigner leur langue à Namur et des francophones qui s’installeraient dans le même dessein à Gand. Je rêve de couples mixtes et pour paraphraser Brel, je pisse comme je pleure sur la régionalisation, la fédéralisation, toutes ces frontières que l’on érige entre les gens. J’ai l’impression que cela s’oppose à une vision humaniste du monde, que cela va à l’encontre d’une politique de la main tendue.

Vous n’êtes vraiment pas un copain de De Wever !

Pas du tout ! Mettre des murs entre les gens, c’est attiser la haine et cultiver l’ignorance de l’autre.

Cette réunion célébrant un ancien collabo, on n’aurait pas dû laisser passer. Je suis stupéfait que ce type d’évènement puisse déjà exister, qu’on pense à l’organiser. Est-ce qu’on organiserait des célébrations pour honorer des ex-pédophiles ?

Est-ce qu’en France, la participation d’un membre du gouvernement à la célébration d’un collabo passerait comme une lettre à la poste ?

Je ne crois pas. C’est un scandale ce qui s’est passé là. Je suis stupéfait que ce type d’évènement puisse déjà exister, qu’on pense à l’organiser. Est-ce qu’on organiserait des célébrations pour honorer des ex-pédophiles ? Sans doute que les Belges ont plus le sens du pardon que les Français. Leurs médias aussi sont plus cool. En France, il y aurait eu des éditos, de véritables campagnes de presse. Je trouve que chez nous le débat a été très court.

Une presse trop sage ?

Apaisée à l’instar de la mentalité des gens. D’ailleurs, tout semble plus apaisé en Belgique par rapport à la France. Il y a moins de manifestations, moins d’affrontements. Et finalement, je préfère cela. Mais sur ce point précis, je veux dire cette réunion célébrant un ancien collabo, on n’aurait pas dû laisser passer.

Lire aussi : Guillermo Guiz : the muscles from Brussels

Vous avez un jour déclaré : « Le Belge est à l’image de Manneken Pis : petit, humble et provocateur. Il pisse à la face du monde et tout le monde aime ça ». Et si un jour, il y avait un coup de vent ?

Ah, ça je n’y avais pas pensé ! Ce que j’aime bien avec le Manneken Pis, c’est qu’il parvient à avoir une énorme aura en étant tout petit. C’est évidemment très métaphorique de ce que la Belgique peut être par rapport à la France.

Droit à l’erreur

La possibilité d’un jour être éjecté comme Stéphane Guillon, vous considérez que cela fait partie des risques « normaux » du métier d’humoriste ?

Oui. On pense à ce genre de chose, inévitablement. Je ne suis pas infaillible. Il n’est pas impossible qu’un jour je commette une bourde. Si tel devait être le cas, je présenterais mes excuses. En ce qui concerne Stéphane Guillon, il frappait régulièrement sur sa direction. Son patron s’est interrogé : « Je le paye pour qu’il me tape dessus ? Je préfère prendre quelqu’un d’autre ». Charline et moi, on se moque parfois de nos patrons mais avec, sans doute, un humour plus gentil. Guillon, c’était très froid, très sec. Cela dit, je suis client. Prenez l’exemple de Dieudonné. Il a loupé un sketch et il a commencé ensuite à s’embourber dans quelque chose de nauséabond. Je crois qu’il faut être moins orgueilleux et accepter l’idée que parfois on se plante. Quand Canteloup a fait un truc catastrophique sur la bavure d’Aulnay-sous-Bois, évoquant la matraque de manière choquante, les excuses sont venues très vite avec un constat assumé que ce n’était vraiment pas drôle.

Votre plus grand plantage à vous ?

J’aimerais vous raconter quelque chose d’horrible pour ne pas paraître faire de la langue de bois mais je n’ai que cet exemple : un matin de décembre, dans mon « café serré » sur La Première, j’ai fait une allusion au grand saint. Oui, vous me comprenez bien : À Saint-Nicolas ! J’ai osé dire qu’il n’existait pas et je me suis fait assassiner comme jamais.

Vous êtes fou ! Vous n’avez pas d’enfants ?

Non, je n’ai pas le temps. Vous vous en occuperiez, le cas échéant ?

Le malheur du monde, ce n’est pas marrant. En même temps, on peut faire un sketch qui évoque la mort du petit Aylan sur une plage mais à la condition que cela ait une signification, que cela aide à une prise de conscience.

Cordon sanitaire

On vous a fait déjà des gros yeux à France Inter ?

On m’a déjà dit : « tiens, là tu n’as pas tapé juste ». Mais il ne s’agit que de discussions amicales. Il n’y a pas de tabou, pas de vache sacrée, pas de limite imposée. Et c’est pareil en Belgique. Je n’ai jamais donné mon texte à lire avant de passer sur antenne. Il faut le dire parce que certains croient parfois que les médias sont une grande famille qui vit « entre soi » où, pour reprendre une expression poétique, tout le monde se suce la b… C’est loin d’être le cas, croyez-moi.

Je vous crois mais faisant partie moi-même des médias…

Ah, oui c’est vrai…

Question plus classique : on peut rire de tout ?

Je trouve que le malheur du monde, ce n’est pas marrant. En même temps, on peut faire un sketch qui évoque la mort du petit Aylan sur une plage mais à la condition que cela ait une signification, que cela aide à une prise de conscience, à un éveil par rapport à une question de société. Pratiquer ce type d’humour noir, c’est ce qui est le plus difficile. On ne peut pas le faire à moitié. Si tu te plantes, tu n’es pas drôle et en plus tu es un salaud. Double peine.

En France, l’extrême-droite a accès aux médias, c’est une bonne chose ?

Je trouve que la politique belge du cordon sanitaire est plus salutaire. Surtout, en cette époque où, pour reprendre l’expression de l’un de mes collègues de France Inter, « la vérité est devenue une opinion comme une autre ».

Dans cet entretien, vous nous avez dit toute la vérité ?

Vous êtes flic ou quoi ?

 

La suite de cet entretien dans Paris Match Belgique, dès ce jeudi 2 mars. Où Alex Vizorek déclare notamment : « Si Le Pen devient présidente ? Je pourrais bien revenir au pays ».

CIM Internet