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On the road again : Johan Muyle expose ses Harley customisées

L'expo Sculpture Surfing de Johan Muyle propose des motos revisitées par l'artiste. Au Garage Cosmos à Uccle dès le 15 décembre.

Sioux in Paradise 2016. Johan Muyle expose ses motos customisées au Garage Cosmos d'Uccle dès le 15 décembre. | © Pascal Schyns

Art et Scène

Sculpture Surfing, c’est le nom de l’expo de Harley Davidson revisitées par Johan Muyle, plasticien de génie. À voir du 15 décembre au 20 janvier 2019 au Garage Cosmos à Uccle, ancien garage transformé en centre d’art.

Il aborde avec la même aisance la condition humaine, Trump « cet âne arrogant & argenté » ou le Harley Chicanos Style. Il écoute Steppenwolf à fond les ballons sur son deux-roues, parcourt le monde et crée. Sculpte. Produit. Dessine. Customise. Écrit.

Johan Muyle nous a accordé un entretien en amont de son exposition. Une belle primeur. Quelque part entre Born to be wild et Easy Rider, au choix. Les mouvements de bikers n’ont pas de secrets pour lui. A ce stade, on frise l’ethnologie des clans. On parlera donc ivresse de la bécane, vieux slogans pétaradants, symbolique des objets made in USA, tatouages périmés ou héros décédés.

« La pratique du moto surfing consiste à considérer et à pratiquer la moto comme l’on pratique une planche de surf », précise sur le papier le galeriste Eric Fabre, partenaire de travail de Johan Muyle, et auteur d’un texte puissant, éclairé, qui accompagne le livre éponyme sur l’expo. Il y détaille les modèles, le sens des créations, met en lumière, finalement, tout le relief philosophico-sociologique qui sous-tend le travail. Le livre propose des reproductions de dessins et de plans de Johan Muyle, sculpteur et professeur à La Cambre à Bruxelles.

Johan Muyle crée des sculptures ethniques, urbaines, qui parlent de condition humaine. ©Saublains
Johan Muyle crée des sculptures ethniques, urbaines, qui parlent de condition humaine. © Saublains

En accroche, cette phrase qui claque déjà comme un avertissement de mode d’emploi fleurant bon le made in China : « Ce livre contient des photographies de figures acrobatiques réalisées en milieu sécurisé. Il est recommandé de ne pas les reproduire. » Suit un warning tout-terrain : « Do not try this at home » (l’understatement, le ton British, font partie aussi du style du plasticien.)

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C’est que Johan Muyle a réalisé lui-même les cascades pour illustrer ses créations, des Harley Davidson donc. Revisitées bien sûr, personnalisées à l’extrême, de façon artisanale, pointue, méthodique. Ces figures ont été immortalisées dans un atelier, sur un pont élévateur et dans un musée, « au pied des sculptures en bronze de Constantin Meunier, le Rodin du monde industriel wallon », comme l’explique Eric Fabre. Une façon, analyse l’ami connaisseur, de convoquer deux univers, ceux de la petite et de la grande industrie. Avec cet hommage rendu aux bikebuilders, spécialistes pointus de la bécane, qui ont survécu à l’effondrement généralisé de l’industrie, et dont le sort est « plus enviable que celui des ouvriers à la chaîne de chez Citroën ».

© Pascal Schyns

Dans Sculpture Surfing, le livre, on découvre ces saynètes incroyables sur papier glacé. Et dans la galerie Garage Cosmos, on a accès aux créations en 3D. Des « sculptures ethniques urbaines », comme les qualifie Eric Fabre, qui salue les « étonnantes motos » de Johan Muyle, « motard et artiste, artiste et motard qui achète des Harley Davidson et les conduit, (…) les customise et les expose ». Chaque sculpture s’est construite sur un temps long – une à plusieurs années. Chaque élément a subi une altération artisanale unique. Le « gros œuvre » a été réalisé à partir des dessins de Johan par American Fever, un garage spécialisé à Angleur. Certaines pièces ont été produites ailleurs en Belgique, en Europe et aux Etats-Unis.

« What a wondeful world » : utopies, religions, condition humaine

Artiste contemporain multimedia, Johan Muyle propose, depuis 1983, des associations d’imagerie culte, baroque et de choses populaires. Il y associe une réflexion profonde, provocatrice sans excès, de l’esprit, une touche d’absurdité à la belge, – une idée souvent galvaudée mais qui prend chez lui une sacrée ampleur.
Ses œuvres induisent, par le recul poétique, une position critique sur la radicalisation des religions, la disparition des utopies collectives, la société au sens large et la condition humaine. Elles s’emparent de l’actualité, digèrent l’air du temps, le régurgitent étonnamment.

Juillet 2015. Johan Muyle aux côtés de la reine Mathilde et de Didier Reynders lors de l'inauguration de l'expo @yourservice au Palais d'Egmont à Bruxelles, à l'occasion de la Fête nationale. © Belga / Thierry Roge.
Juillet 2015. Johan Muyle aux côtés de la reine Mathilde et de Didier Reynders lors de l’inauguration de l’expo @yourservice au Palais d’Egmont à Bruxelles, à l’occasion de la Fête nationale. © Belga / Thierry Roge.

Ses créations parlent par exemple de l’accession au pouvoir de l’extrême droite en Autriche, de l’impossibilité de régner de Baudouin, en 1992, à l’occasion du vote de la loi sur l’avortement. Elles interrogent l’etchnocentrisme ou la vacuité des codes culturels en Europe et ailleurs. Balaient les époques, zooment sur un point de détail du monde et puis s’envolent à nouveau, vers d’autres contrées. Géographiques, sociétales, artistiques.

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Johan Muyle aime le verbe, le concept. Les titres de ses œuvres sont parfois des bribes de phrases ou des expressions usuelles, des idées reçues, des concepts tordus. Des mots sont souvent accolés à son travail. Ils mêlent dictons d’ici, proverbes bouddhistes, phrases d’église, littérature populaire, poncifs détournés, pris au quinzième degré. Les intitulés valent de l’or, leur liste est kilométrique, formerait à elle seule une oeuvre : Autant en emporte le vent, La misère cachée, La couleur de l’argent, La chute d’Icare, Ceux qui vont mourir, Promis juré, Tempus fugit, Ici c’est ailleurs, What a wonderful world, La ronde de nuit, No opiates for the masses, The Show must go on, Le chant des sirènes, Singing in the rain, C’est le chapeau que fait l’homme qui fait l’homme, La fin du monde, la faim du monde, No un paso altras, We are under surveillance…

L’ère des tueries du Brabant

Né à Charleroi de parents flamands, Johan Muyle vit et travaille à Liège et Bruxelles. Il expose régulièrement en Belgique et en Europe, participe aux grandes foires et biennales d’art contemporain – Sao Paulo, Venise… Il a enseigné la sculpture à l’Ecole Supérieure des Beaux-arts de Valenciennes et est, depuis 2006, responsable de l’atelier sculpture à La Cambre.

Dans les années 80 et 90, il se spécialise dans les sculptures d’assemblage animées. Il se penche notamment sur le fait divers associé à l’objet. Où celui-ci devient « accessoire d’un drame ». Il assemble des bricoles du quotidien, en fait des installations qui seront à l’origine de récits de fiction, autour d’un fait divers, réalisés par des auteurs qu’il a convoqués.

En 1985, Johan Muyle met en scène, dans les sous-sols de la place Saint-Lambert à Liège Le regard d’Atlantide. Au centre de l’installation, un autobus comme fraîchement frappé par un attentat, maculé de sang, vitres brisées.

1985 marque la fin de l’ère noire des tueries du Brabant notamment, ou celle des attentats des Cellules communistes combattantes. Cette année-là, Johan Muyle met en scène, dans les sous-sols de la place Saint-Lambert à Liège Le regard d’Atlantide. Au centre de l’installation, un autobus apparaît comme fraîchement frappé par un attentat, maculé de sang, vitres brisées.

Le plasticien passe de longs séjours d’artistes à Rome et plus tard à Madras et à Kinshasa. Le Congo lui inspirera des travaux autour de Mobutu, de la famine, du sida. Il met en question le « réflexe ethnocentré ».

Poelvoorde, Arno, Schuiten à la gare du Nord

Entre 1995 et 2004, il réalise, dans un nouvel atelier, des commandes publiques à caractère monumental. Des tableaux géants, animés, qu’il conçoit avec l’aide de peintres affichistes de Madras dont, en passionné de la « subversion d’images populaires ou sacrées » il découvre les ateliers et les techniques. Ses peintures sont présentées en Europe mais aussi au Brésil et à Cuba. Il emprunte l’écriture et le style cinématrographique de ces ateliers publicitaires pour films bollywoodiens, et y adjoint ses « dispositifs électro », une touche de mécanique, des pupilles mouvantes, des lèvres vibrantes, des crachats aqueux…

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Starflam pose en face de son portrait, extrait de la fresque monumentale réalisée par Johan Muyle à l'arrêt de bus de la gare du Nord à Bruxelles. Décembre 2003. BELGA/JACQUES COLLET
Starflam pose en face de son portrait, extrait de la fresque monumentale réalisée par Johan Muyle à l’arrêt de bus de la gare du Nord à Bruxelles. Décembre 2003. © Belga/Jacques Collet

Il conçoit cette fresque animée, monumentale, géniale, à la gare du Nord en 2003. Un « panthéon dans une station de bus », sous-titre la presse lors de la création. Parmi les références revendiquées : La Parabole des aveugles de Brueghel, et les tableaux classiques représentant la « décollation ». La presse cite aussi Ernst, le surréalisme et la BD qui ont imprégné l’œuvre titanesque. Elle fait 1200 mètres carrés. On y reconnaît notamment les traits bruts d’un Benoît Poelvoorde, d’un François Schuiten, d’un Wim Mertens, d’un Arno. Quarante personnalités du monde artistique belge y figurent. Johan Muyle est parti de milliers de photos des créateurs dans leurs expressions les plus usitées, en a conservé une quarantaine. Et puis s’est attelé, avec son équipe et son ami Jagam Perumal Krishna, à la réalisation des portraits. L’ensemble, agrémenté de voix off et d’effets aquatiques, a demandé deux ans de travail. Il s’intitule I Promise you(‘r) a Miracle, allusion partielle à l’hymne des Simple Minds dans les eighties after-punk.

Dès le début des années 90, Johan Muyle fait intervenir dans son oeuvre des moteurs électriques. Il accompagne ses sculptures motorisées faites d’objets glanés sur les marchés ou sur le net, de dessins préparatoires qu’il réalise dans des carnets. Il se lance aussi dans les “customs” de Harley Davidson.

Ethnographie des bikers

Sioux in Paradise, également titré Now Futur, un chopper customisé, faisait partie de l’exposition Rebel Rebel qui s’était tenue au musée des arts contemporains, le MACs, en 2016-2017. Avec ses sacro-saintes bécanes, Johan Muyle renoue furieusement avec la sculpture motorisée. Et avec ce goût des slogans qui ne l’a jamais lâché: des phrases comme More opiate for the masses (Plus d’opium pour le peuple). Celle-ci se lit, comme le précise Eric Fabre, « en miroir sur le chrome du pare-boue ». Un travail « ethnique », signale par ailleurs le galeriste qui rappelle que la moto – Harley en particulier – est une activité clanique, avec des signes de ralliement en pagaille.

Johan Muyle. Memento Mori 2010. Détail. ©Pascal Schyns
Johan Muyle. Memento Mori 2010. Détail. © Pascal Schyns
Des codes dépréciés souvent, surgonflés, vulgarisés jusqu’à l’os, donc réduits, dans la multiplicité, à leur plus simple expression : tatouages, cheveux fous, barbes sauvages, bottes de cuir gras, blousons à écussons, fausses balafres, foulards de cheville et tutti quanti. Il joue de ces codes à la fois conventionnels et décadents, bucoliques et urbains.

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Eric Fabre évoque encore cette notion de fuite qui sous-tend « l’extase de la route », ces « enchantements » qu’on ressent en roulant, quand « le cerveau, parti trop loin, ne s’appartient plus ». La poésie du bitume, les envolées mentales qui accompagnent le vrombissement de la bête. « Les Harley de Johan Muyle traitent de la fabrication des mots et des mythes », résume-t-il.

ZZ Top et Canned Heat dans les oreilles

Comme cette allusion au Hollister Riot, lors du rassemblement de l’American Motorcyclist Association dans la ville du même nom, en Californie. C’était en 1947. L’événement avait été présenté de façon spectaculaire dans les médias de l’époque, aveuglés par l’afflux de motards et par quelques ivresses. Il fut gonflé, diabolisé, alimentant la réputation très hot des anges de l’enfer, et nourrissant dans la foulée quelques scénarios à succès. Dont, en têtes de gondole Wild Ones, starring Brando en 1953, ou le flamboyant Easy Rider, avec Peter Fonda en 1969. « L’histoire de l’homme qui était en quête d’Amérique et ne pouvait la trouver nulle part », dit le trailer.

En prélude à son expo, nous avons demandé à Johan Muyle de désosser pour nous quelques idées reçues de la contre-culture rebelle. Entretien sur les chapeaux de roues, évidemment.

-® Johan MUYLE NO MORE HEROES 2008-2018 -® photographie Pascal Schyns
Johan Muyle. No More Heroes 2008-2018 © Pascal Schyns

Vos sculptures sont décrites par le galeriste Eric Fabre comme « ethniques urbaines ». Ethniques parce que la customisation des motos est le fait de groupes de motards organisés. Avez-vous approché ces groupes de motards, notamment américains ?
Johan Muyle.
Je n’ai pas spécialement d’intérêt pour l’aspect « outlaw » de la culture biker, sa culture radicalement droitière et son apologie de la violence correspond peu à mon projet personnel ; mon intérêt pour la « figure » du biker rejoint celle qui est évoquée dans le film culte Easy Rider qui s’est fait le chantre de la rébellion solitaire ; une manière, en quelque sorte, de prolonger le mythe du « poor lonesome cow-boy » créé par le cinéma western hollywoodien et notamment par John Ford. J’apprécie les longs runs solitaires, les kilomètres qui défilent, les arrêts dans des stations-services sans reliefs, il n’en faut pas plus pour que le film commence.

Il y a un paradoxe, signale Eric Fabre, entre l’esprit de « révolte du motard et l’impassible lenteur de la Harley ». Finalement, la Harley, c’est du bourgeois bohême ?
Le « milieu Harley » draine des sympathisants issus de différentes couches sociales, c’est un des aspects qui le rend « avenant » ; mais je l’accorde, il y a certainement quelque chose de bourgeois bohème dans tout cela ; quant à la réputation de la lenteur de la Harley (les autoroutes allemandes en Harley permettent, malgré tout, des tronçons à 150 ou 160km/heure), j’ai pour habitude, non sans une pointe d’humour et de narcissisme, de dire qu’avec de tels engins, il y a un intérêt à ce qu’on vous voie passer!

Je suis européen avant tout mais il faut reconnaître que certaines images et des objets conçus aux USA dégagent une charge symbolique singulière.

Parmi les clichés traditionnellement associés aux motards, des signes de ralliement communs : tatouages, cheveux broussailleux, barbes touffues, cuir gras, bottes de cow-boys etc. Y a -t-il aujourd’hui des accessoires qui font fureur aux États-Unis et qui n’ont pas encore été récupérés dans le reste du monde ?
La culture biker est devenue diverse, métissée. Je citerai à titre d’exemple le Harley Chicanos Style, issu des populations à identité culturelle mexicano-américaine ou, plus surprenant encore (quand on se rappelle Hiroshima et Nagasaki), l’engouement de bikers japonais à l’origine du Harley Japan Style.
Je suis peu interpellé par la culture américaine dans son ensemble. Européen avant tout, je suis en filiation avec l’héritage du siècle des lumières mais il faut reconnaître que certaines images et certains objets conçus aux USA dégagent une singularité de forme et de charge symbolique qui va au-delà du simple design fonctionnel tel que généralement en vogue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Y a-t-il une musique qui vous accompagne quand vous travaillez ? Est-elle liée au concept ? Par exemple écoutez-vous du ZZ top pour accompagner certaines créations, ou d’autres must vintage ?
La musique n’accompagne pas mon travail d’atelier mais s’associe généralement aux moments de déplacement ; ZZ Top est effectivement un incontournable qui participe à la fiction qui s’installe quand on enfourche son V-twin custom! Steppenwolf et Canned Heat également !

Johan Muyle. Burnout Machine 2008-2017 - ©Pascal Schyns
Johan Muyle. Burnout Machine 2008-2017 – © Pascal Schyns

Pourrait-on parler, en matière de motos, d’objets mobiles donc, de street art formaté pour les galeries, ou est-ce réducteur ?
Les customs qui m’accompagnent depuis 25 ans (je n’ai jamais souhaité rouler sur des Harley non customisées), que je réalise peuvent effectivement être considérés comme des œuvres de street art (merci de m’y faire penser en ces termes). Ces sculptures ‘customs’ sont des réalisations de street art qui, je l’espère, véhiculent un niveau poétique et métaphorique suffisant. Que ces réalisations prennent, depuis peu, le chemin des musées, des centres d’art et des galeries témoignent probablement de notre capacité à élargir l’éventail du champs de l’art actuel.

Vous associez Harley Davidson et le sculpteur libertaire français Gaudier-Brzeska, qui véhicule « le même parfum de marginalité que les fameuses Harley ». Cet « artiste maudit », « James Dean de l’art moderne », est-il plus « cultivé » aux États-Unis ?
Je ne pense pas que l’on connaisse Gaudier-Brzeska aux USA, on ne le connaît quasi pas dans le monde de l’art en Europe. Je dirais qu’à l’inverse du qualificatif de « Vieux continent » pour l’Europe, les USA me font l’effet, dans sa pensée tout du moins, d’être un « continent adolescent » avec une lecture du monde liée au mode « moi je ». A posteriori le mythe d’une éternelle adolescence en rébellion séduit celui qui regarde, avec la distance de l’âge, la vanité de la vie – Memento Mori est le titre d’une de mes réalisations custom.

Les lignes de vos sculptures suivent une dynamique, lancent une mobilité dans l’immobilité. Le mouvement en général est-il un fantasme absolu ?
En ce qui me concerne, la notion de mouvement est liée à la notion même d’existence, mais j’ai d’excellents amis qui ont une attitude contemplative (plus zen !) et qui, par ailleurs, roulent en Harley.

Johan Muyle. Memento Mori 2010 – © Pascal Schyns

Vos Harley revisitées traitent de la « fabrication des mots et des mythes ». Les aphorismes que vous y accolez s’appuient dit-on sur le mythe Harley. C’est quoi le mythe Harley, en quelques mots ou clichés ?
Les aphorismes qui émergent de mes questions sont premièrement destinés à mon usage personnel et puis donnés à la lecture et la compréhension de mes contemporains… s’ils le souhaitent! Le mythe Harley est, à mon sens, avant tout vecteur d’anticonformisme.

Quel est le « dicton » le plus pittoresque parmi ceux qu’on pouvait lire sur les biceps des bikers d’antan, « Live young, die fast », « Ride hard or stay home », « My heart belongs to Daddy » ?
J’y ai pensé à plusieurs reprises mais je me suis toujours abstenu de me faire tatouer ; ce qui me retient est, principalement, le fait de savoir que la sémantique des images et des mots évolue et se modifie dans le temps.

Quel est votre slogan « bateau » préféré, tous domaines confondus ?
« Don’t hit us, we are just poor » : un slogan graffiti vu lors d’un de mes nombreux séjours en Inde.

Celui qui vous agace le plus ?
L’union fait la force, le pourquoi demanderait à être fourni.

« I’d rather be dead than cool », aurait dit Kurt Cobain en 1992. Faut-il éviter à tout prix, la « hype », la « coolitude » ?
Cela explique, peut-être, sa volonté de disparaître. J’ai pour habitude de considérer que chacun puisse regarder le monde de la manière qui lui convienne… pour peu que cela soit formulé en conscience du même droit pour l’autre.

Le principe de la phrase qui interroge s’est généralisé. Votre démarche, détachée en apparence, constamment teintée d’humour, rappelle des principes plus anglo-saxons. Revendiquez-vous une filiation au pop art au sens large ou ce concept est-il à vos yeux tellement usé qu’il a perdu sa pertinence ?
Je ne suis pas historien et le pop art est de l’histoire en ce qui me concerne, j’ai eu 20 ans bien après l’avènement de ce courant d’art, par contre le lien avec une culture qui tente des formes de syncrétisme entre art dit « populaire » et art dit « contemporain » m’intéresse au plus haut point.

® Johan Muyle. Sioux in Paradise 2016 (model Tara Gomes) -©Pascal Schyns
® Johan Muyle. Sioux in Paradise 2016 (model Tara Gomes) © Pascal Schyns

Vous faites une référence sur une de vos motos customisées aux émeutes de Hollister en 47. Cette dramatisation à outrance aurait engendré le concept de bikers. Est-ce le propre de mouvements parallèles, underground, musicaux ou autres d’être noircis à tort ?
Habituellement la rébellion culturelle est diabolisée pour être mieux « incorporée » dans le mainstream économique qui s’ensuit. Ce qui me convient (si l’on observe ce qui nous reste des civilisations qui nous ont précédés), c’est de savoir que l’art demeure quand l’économique a disparu.

L’image des héros rebelles ou anti-héros modernes est forcément écornée, banalisée. Peut-on dire que dès le moment où le héros entre dans le marketing, il est mort ? Ou au contraire, la multiplication du concept à outrance, son entrée dans le mainstream ancre-t-il mieux encore dans la conscience collective le personnage et son combat ?
La pensée libre apeure, il est possible d’en écorner l’image mais impossible de la faire disparaître ; je dis « pensée libre » car je sais me satisfaire de l’absence de héros. Tout ceci me fait penser au slogan : « Somos invencibles porque somos un ejército de soñadores » (« Nous sommes invincibles parce que nous sommes une armée de rêveurs ») que j’ai repris comme titre pour une sculpture qui a été montrée à Bozar en 2008.

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Faut-il par ailleurs être conspué, ensuite six pieds sous terre pour devenir un monument culturel ?
La disparition (prématurée) permet d’établir le catalogue raisonné du travail de l’artiste plus rapidement que prévu et permet d’évoquer la rareté de l’œuvre pour justifier une plus-value précoce.

Quel mouvement aujourd’hui incarnerait le mieux à vos yeux une image sulfureuse de « bad reputation » et d’excès ?
Malheureusement, il semblerait qu’actuellement l’excès se fonde sur des attitudes liberticides de rejet et/ou d’asservissement.

Qui mériterait le titre d’authentique héros rebelle au XXIe siècle ?
Nous ne sommes qu’au début du XXIe siècle, il est un peu tôt pour « canoniser » l’un ou l’autre mais j’ai un petit faible pour la figure du sous-commandant Marcos qui arpente la pipe au bec, à cheval ou en moto, les pentes des collines du Chiapas.

Donald Trump est un âne arrogant argenté, « no comment ! »

– Johan Muyle

Avez-vous été sensible à cette polémique autour de Harley Davidson aux Etats-Unis: Trump avait conseillé de boycotter la marque si le constructeur américain déplaçait une partie de sa production en Europe. Une relocalisation partielle destinée au marché européen pour répondre à la hausse des taxes douanières européennes. Que vous inspire cette affaire ?
Que Donald Trump est un âne arrogant argenté, « no comment ! » comme a pu le dire Serge Gainsbourg.

Vous évoquez indirectement la petite et la grosse industrie, vous les associez dans vos travaux autour des Harley. Dans cette customisation, il y a de l’artisanat qui se pose sur des objets de fabrication industrielle, on pense aux bikebuilders. Votre travail est-il un manifeste pour la catégorie des artisans ?
La sculpture que je pratique se réfère à la pratique artisanale car j’ai délibérément choisi d’être, d’adopter le point de vue du sculpteur. Il me semblait logique d’interroger les objets que l’homme produit et principalement ceux issus de l’artisanat car ceux produits par l’industrie témoignent peu d’errance, de hasards heureux, autrement dit de « sérendipité ».

« L’errance a un prix » souligne Eric Fabre en évoquant votre expo. Vrai dans tous les domaines ?
Exact, le prix à payer est de vivre dans le doute.

Sculpture Surfing – Exposition monographique de Johan Muyle. Du 15/12/2018 au 20/01/2019 au Garage Cosmos. Avenue des sept Bonniers 43, 1180 Uccle – www.garagecosmos.be
Sculpture Surfing, Johan Muyle. Le livre. Editions du Caïd.

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