Florence Foresti : « L’époque est ultra-puritaine »

Florence Foresti : « L’époque est ultra-puritaine »

Paris Xe, le 4 juillet 2018. Florence Foresti teste pendant quelques dates son spectacle "Florence Foresti s'ajuste". | © LE PARISIEN/Olivier Corsan

Art et Scène

Elle nous avait impressionnés en 2014 avec « Madame », spectacle brillant sur le passage à l’âge adulte. Cette année, Florence Foresti présente au Paradis latin et au Zénith « Epilogue » et nous épate encore par la pertinence de son propos.

D’après un article de Paris Match France de Benjamin Locoge.

Elle nous avait impressionnés en 2014 avec « Madame », spectacle brillant sur le passage à l’âge adulte. Cette année, Florence Foresti présente au Paradis latin et au Zénith « Epilogue » et nous épate encore par la pertinence de son propos : l’argent, la célébrité, le mariage, la mort, les réseaux sociaux, les relations hommes-femmes. Tout est vu avec un humour cinglant libéré de toute bien-pensance. Il était urgent de l’interroger.

Paris Match. Comment ça revient, une envie de scène ?

Florence Foresti. C’est complexe, car je n’ai jamais envie de travailler, mais j’ai des choses à dire. Quand je commence à tourner en rond, à faire chier mon entourage, ça veut dire qu’il faut que j’y aille. Mais l’an passé, je suis passée par un moment où je ne savais pas si j’arriverais à y retourner. Est-ce que je fais ce métier pour moi ? Pour les autres ? Parce que c’est ma raison d’être ? J’ai passé pas mal de séances chez mon psy à lui raconter ça tout en lui disant : « J’ai envie d’acheter une maison au bord de l’eau ». C’est lui qui m’a dit : « Voilà une bonne raison d’y retourner, alors dites-le« .

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Tu avais un sentiment d’illégitimité ?

Pas du tout ! Juste un manque de courage, même si je fais ça depuis quinze ans. C’est comme un pompier qui fait son métier depuis trente ans, quand il doit repartir, il lui faut du courage.

Florence Foresti
© PHOTOPQR/LE PARISIEN/Olivier Corsan ; Paris Xe, le 4 juillet 2018.

Dans « Epilogue » tu railles les humoristes qui disent au public : « Si je suis là, c’est grâce à vous ». Tout ce que tu détestes ?

Si tu dis à ton public que tu les aimes plus que tout, qu’est-ce que tu dis à tes enfants ? Je trouve ça un peu hypocrite de galvauder autant l’amour. Oui, j’adore le public, j’ai envie de le remercier, mais j’aime surtout le fait qu’il me permette de continuer à travailler. Le public est intelligent, il comprend ce qu’on lui propose.

Tu lis les critiques sur les réseaux sociaux ?

Je ne regarde plus les réseaux sociaux, parce que je n’aime pas les gens qui ne m’aiment pas. J’ai arrêté de regarder ma page Facebook quand j’ai été insultée et menacée. A cause d’une poignée de messages méchants, tu ne vois plus les messages gentils.

La technologie t’agace ?

Pas du tout ! J’ai juste un regard dessus. Parce qu’aujourd’hui c’est 75 % de notre vie ! Je peux passer une soirée en étant à la fois avec mon mec et avec mon téléphone. Moi, je suis sur Instagram, lui suit le foot sur son téléphone. Du coup, on s’engueule.

Ce qu’on ne mesure pas aujourd’hui, c’est l’impact des nouvelles technologies sur les enfants : à quoi bon apprendre si tout est dans une tablette ?

Tu interdis les téléphones à ton spectacle d’ailleurs.

Oui, mais ce n’est pas pour arrêter le piratage. Car le piratage m’a bien servie à mes débuts, il a même lancé ma carrière. La réalité c’est que je suis allée voir le spectacle de Chris Rock à Londres. Il avait interdit les téléphones et là, j’ai vu des gens qui se parlaient, qui regardaient autour d’eux. Avec l’ami qui m’accompagnait, on s’est parlé et je me suis rendu compte que je ne le connaissais pas si bien que ça. J’ai vécu la même chose dans un club de jazz à New York avec mon mec. On s’est mis à boire des bières, à se parler, à ricaner comme des amoureux d’un mois. Mais je ne déroge pas à la règle. Si on ne m’enlève pas mon téléphone, je traîne dessus.

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Tu prêches pour une loi qui interdirait le portable à la maison ?

Non. [Elle rit.] Je pense que tout va se réguler. Quand la télé est arrivée, les gens étaient tout aussi happés par l’écran. Les gamins des années 1960 ont été élevés par la télé. Ce qu’on ne mesure pas aujourd’hui, c’est l’impact des nouvelles technologies sur les enfants : à quoi bon apprendre si tout est dans une tablette ?

Wikipédia a mis un terme aux engueulades dis-tu…

Oui, les soirées étaient plus colorées avant. Chaque année, je pars dans le Sud en vacances avec les mêmes proches. Avant on jouait tout le temps aux jeux de société le soir. Mais force est de constater que, depuis cinq ans, on joue moins, on picole plus. Pour se mettre à discuter, il faut vraiment qu’on n’ait plus de batterie !

C’est ce que je racontais dans « Mother Fucker », mon spectacle le plus abouti : ma fille m’a sauvé la vie.

Tu racontes aussi combien être mère est un frein à ta carrière.

Oui. Les femmes sont encore diminuées dans leurs carrières par les enfants. Avant de monter sur scène, j’ai géré la livraison des courses, le mot d’absence de je ne sais quoi… Bien sûr les papas emmènent les enfants à l’école, mais quand il s’agit d’acheter la jupe du spectacle de danse, c’est la maman qui s’y colle. Les femmes restent empêchées par les vocations des enfants. Même moi. Elles ont un esprit de sacrifice plus fort que les hommes. On a plus l’habitude de se faire marcher dessus, on accepte cet état de fait. Mais le jour où les femmes diront « bah non, je ne m’occupe pas du spectacle de danse », là on sera égaux.

Mais tu pourrais faire passer ta carrière avant ta fille ?

Non. C’est ce que je racontais dans « Mother Fucker », mon spectacle le plus abouti : ma fille m’a sauvé la vie. Je ne pouvais pas continuer à être Tata Kronenbourg, à être bourrée tous les soirs, même si je ne l’ai qu’une semaine sur deux. Elle me donne de l’inspiration, elle me fait rester jeune, curieuse et en même temps elle me fatigue et elle me fait vieillir. Se lever pour elle à 6 heures du mat, bon… mais elle m’enrichit tellement.

L’injonction à être gentille est plus forte que l’injonction à être belle. J’ai entendu que, si je n’étais pas gentille, je ne trouverais pas de mari.

Impossible pour une humoriste de ne pas évoquer MeToo ?

J’ai écrit mon sketch avant ! Le harcèlement des femmes est un sujet que je n’aurais pas traité si je n’avais rien à dire dessus.

Ton final remet les hommes à leur place : ils ont beau rouler des mécaniques, ce sont les femmes qui font tourner la boutique.

Tout le monde le sait. Je n’ai pas l’impression de m’adresser aux hommes, mais plutôt de dire aux femmes : « Mais qu’est-ce qu’on est con de se censurer à ce point ! » Grâce à MeToo, on va peut-être cesser de demander à Micheline de mettre des collants et des minijupes. En revanche, on demandera toujours à une femme de parler doucement, d’être gentille et de ne pas réclamer d’augmentation. Et ça, ça me gonfle. L’injonction à être gentille est plus forte que l’injonction à être belle. J’ai entendu que, si je n’étais pas gentille, je ne trouverais pas de mari. Je parlais trop vite, trop fort, je fumais, donc je ne me marierais jamais. Tu imagines ?

Moi je pourrais me balader en string dans la rue qu’on ne m’emmerderait pas.

Et avec ta fille tu fais comment ?

[Elle rit.] Sa génération sera très différente. Aujourd’hui, les femmes ont cent fois plus de modèles pour se développer qu’il y a cinquante ans. Même si sur certains points on régresse. Ce qui est triste dans tout ça, c’est que le féminisme soit obligé de revoir le jour. Je pensais que c’était de l’histoire ancienne. C’est ma mère qui a eu besoin du féminisme. Moi, j’étais seins nus sur la plage. Mais maintenant, je vois bien que ma fille ne le supporte pas. Je subis la pression de l’époque, devenue ultra-puritaine, à l’américaine. On fait des trucs inavouables dans les toilettes des lycées, mais on garde nos soutiens-gorge à la plage. C’est pathétique.

Toi tu portes un jean pour ne pas te faire emmerder ?

Pfff, moi je pourrais me balader en string dans la rue qu’on ne m’emmerderait pas. En revanche, ma fille ne met pas de jupe au collège, comme si c’était interdit. C’est du délire ! Désormais c’est tout le monde en jean moulant, baskets et sweat informe pour qu’on ne voie pas les formes. Ça fout les boules.

Florence Foresti
L’actrice française Florence Foresti, à droite, le docteur Patrick Pelloux et Sabine Salmon lors d’une réunion dans le cadre de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes à l’Elysée. ©  Pool/ ZIHNIOGLU KAMIL.

Les femmes ont donc perdu beaucoup ?

On est dans une période merdique. Récemment, j’ai perdu quelqu’un. J’ai lu de pauvres commentaires sur sa page Facebook, du genre « bon vent« , ou, pire, « on devait se voir la semaine prochaine ». J’ai mesuré la « misérabilité » de cette mort. Une vie entière pour finir avec 40 messages sur une page qu’on va laisser crever dans les champs numériques… Moi, je veux de vrais adieux !

J’adore les enterrements, j’adore dire au revoir, pleurer. Je suis romantique, j’aime quand c’est beau.

Dans tous tes spectacles, tu évoques la mort, d’ailleurs.

Ce sujet m’occupe énormément. D’autant plus que j’adore les enterrements, j’adore dire au revoir, pleurer. Je suis romantique, j’aime quand c’est beau, quand il y a du vent, de la musique… Je suis la seule aussi à aimer les hôpitaux. À aller voir les gens malades.

Ça vient d’où ?

Oh c’est tout bête : j’essaie d’apprivoiser ce qui va m’arriver un jour ou l’autre.

Cela prouve une vraie tristesse envers la vie ?

Non. La tristesse serait que je ne puisse plus monter sur scène. Tu crois que le facteur se demande s’il doit continuer à distribuer les lettres ? Non, il y va. Je suis en train de réaliser que je ferai toujours ce métier. Et cela me rend très heureuse.

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