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Daniel Auteuil : « Je rêvais d’être fonctionnaire avec une vie sans surprise »

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Le comédien retrouve Molière et « Le malade imaginaire » au Théâtre de Paris. Et revient sur presque quarante ans de carrière sur les planches comme au cinéma. | © Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP

Art et Scène

Daniel Auteuil nous a reçus dans sa loge du Théâtre de Paris, en pleine répétition du Malade imaginaire. À 69 ans, il ne s’est jamais si bien porté. Interview.

D’après un article Paris Match France de Philibert Humm

Paris Match. Question de circonstance, comment ça va, la p’tite santé ?
Daniel Auteuil. Écoutez, la santé va bien, pour l’instant, ma foi oui. Tant que je suis dans l’action et ne me laisse pas gouverner par l’imaginaire, comme tous les êtres sensibles à l’hypocondrie.

Vous n’y êtes pas sujet ?
Pas franchement, non. Et d’ailleurs, contrairement à ce qu’on entend parfois, l’hypocondrie n’est pas le thème de cette pièce. Le sujet, c’est plutôt l’amour de la vie et l’obsession de la mort. Et bien entendu ce rapport qu’entretient Molière avec la médecine, c’est-à-dire avec tous ceux qui en savent plus que nous et en profitent.

Jamais vous n’avez imaginé devenir médecin ?
Médecin, non, mais à un moment de ma vie, vers 18 ans, après avoir eu un accident de voiture assez catastrophique, j’ai rêvé à quelque chose de simple, de stable… Pour tout vous dire, j’ai rêvé d’être fonctionnaire. J’imaginais une vie sereine, organisée, qui n’existe peut-être plus aujourd’hui pour personne, une vie qui serait sécurisée, dans laquelle il n’y aurait pas de surprise… 

Tout l’inverse du théâtre, en somme.
Oui, mais j’étais en état de choc.

Et combien de temps a duré cet état post-traumatique qui vous faisait rêver d’être fonctionnaire ?
Neuf mois, je crois !

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L’acteur retrouve le Théâtre de Paris, où il a déjà mis en scène L’envers du décor, de Florian Zeller. © Patrick Fouque / Paris Match

Après lesquels vous avez décidé de monter à Paris avec votre ami Roger Miremont pour vous inscrire à la classe d’art dramatique du Cours Florent. Et malgré plusieurs tentatives, vous n’êtes cependant jamais parvenu à intégrer le Conservatoire.
J’ai beaucoup échoué, oui…

Que s’est-il passé ? Ils n’ont pas su détecter votre potentiel ?
Il s’est passé, je crois, ce qu’il se passe souvent, je n’étais pas à l’heure avec mon époque. Quand je suis monté à Paris, les jeunes premiers mesuraient 1,80 mètre, ils avaient le nez droit ou petit et une diction impeccable… Moi, venant d’Avignon, j’avais cet accent à corriger, qui me donnait une drôle d’allure. Le temps d’Al Pacino, De Niro et Dustin Hoffman n’était pas encore venu.

Votre physique était donc en avance sur son temps ?
[Il rit.] Je ne sais pas si mon physique était en avance, mais en tout cas il ne correspondait pas du tout aux canons du moment. Et je pense que ma façon de jouer non plus.

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Les masques de la dernière scène ont été spécialement conçus par sa femme, la sculptrice Aude Ambroggi. © Patrick Fouque / Paris Match

En clair, la profession ne voulait pas de vous.
Et c’est terrible à vivre. N’oubliez pas que je rêvais d’être fonctionnaire. Pour moi, le Conservatoire représentait cette sécurité : trois ans d’études, logé, une cantine et la Sécurité sociale. Le fait d’échouer à plusieurs reprises à ce concours, ça n’a pas été facile. J’ai su, depuis, que c’est un métier où on est souvent secoué.

Molière a su déborder son temps et saisir l’universel.

Vous avez pensé à renoncer ?
Très sincèrement, oui. Plus d’une fois j’ai cru que c’en était fini. A la fin de la première année, je suis retourné à Avignon faire de l’opérette. Là-bas, au moins, on m’accueillait, on m’aimait bien.

Gérard Pirès vous offre votre premier rôle au cinéma (“L’agression”, 1974) après vous avoir fait tourner dans une publicité pour les mousses à raser Mennen. Comment passe-t-on du rasage à un film avec Catherine Deneuve et Jean-Louis Trintignant ?
Il faut comprendre que c’était une autre époque, où la publicité s’apparentait encore à la réclame. Ce n’était pas que du marketing, il n’y avait pas 35 personnes derrière la caméra. Même dans une pub de mousse à raser, on laissait un peu de place pour l’impro. Ma chance, c’est que Pirès était très bon public vis-à-vis de mes conneries. Toute la journée il a ri, et du coup, il m’a trouvé un petit rôle dans la foulée… Et ça a été pour moi la fin du début. Ou le début de la fin ! Les sous-doués quelques années plus tard (1980), puis Jean de Florette en 1986. La consécration, euh… internationale, je dirais, en toute modestie, que je n’ai pas !

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Ci-dessus, avec sa fille Aurore. © Patrick Fouque / Paris Match

Depuis vous avez tourné avec les plus grands, Sautet, Téchiné, Haneke, sans jamais vous priver de revenir à la comédie. Une façon de brouiller les pistes ?
Ça, je le dois à mon caractère, à la volonté de ne pas me laisser enfermer, d’avoir le sentiment d’être libre et de pouvoir choisir tout le temps. Pour moi, la réussite, c’est d’avoir le choix. J’ai toujours considéré, comme disait l’autre, que l’élitisme est pour tous.

Il y a trente ans, vous jouiez Scapin dans la Cour d’honneur à Avignon et vingt ans plus tard L’école des femmes à l’Odéon. Quoi qu’on fasse, on en revient toujours à Molière ?
Parce qu’il a su déborder son temps et saisir l’universel. C’est pour ça qu’il est toujours là, parce que chacune de ses pièces aborde des thèmes qui nous parlent, qui nous correspondent. Ce que j’apprécie plus que tout chez lui, c’est la beauté, la force, la précision de l’écriture. On sent que c’était un amoureux, parce que dans ses pièces les amoureux parlent toujours d’une façon superbe, imagée, et surtout sont d’un égoïsme sans nom.

Il m’a fallu attendre vingt ans pour oser endosser Scapin

Et les femmes ? Ne lui a-t-on pas reproché de les confiner aux seconds rôles ?
Que non ! Chaque fois elles ont des rôles magnifiques, parce qu’en plus il était féministe.

Molière, un féministe ?
Totalement ! Il fait parler les femmes au nom de leur liberté. Argan, parce qu’il est dingue et hypocondriaque, exige que sa fille épouse un médecin, mais déjà il y a la revendication que la femme a la liberté de choisir. Même chose dans L’école des femmes ou Le misanthrope : Célimène est l’intelligence pure. Molière a vraiment porté les femmes très, très haut.

Vous vous souvenez de votre première fois ?
Avec Molière, je suppose ? Hélas, je m’en souviens très bien. C’était au Cours Florent, justement. On m’avait attribué le Sbrigani de Monsieur de Pourceaugnac. La tirade commençait par : “Qu’est-ce que c’est, messieurs ? Que veut dire cela ? À qui en avez-vous ?”… Et je n’ai pas réussi à sortir un mot. Rien à faire, ça ne venait pas. J’étais paralysé. Le soir, je suis rentré chez moi désespéré. Trop de pression dans la Cocotte-Minute. Il m’a fallu attendre vingt ans pour oser endosser Scapin. Et trente de plus pour reprendre Le malade imaginaire !

Petite, Aurore m’accompagnait sur les plateaux, et elle a fini par contracter la maladie

D’autant qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle pièce.
C’est la dernière, en effet, l’ultime. D’ailleurs c’est bizarre, parce que Molière, qui était très malade, a écrit une pièce – à mourir de rire, c’est le cas de le dire – sur quelqu’un qui croit être malade mais ne l’est pas. On sait qu’il est mort après la quatrième représentation. J’espère au moins passer la première semaine…

Certaines scènes auront des allures de réunion de famille puisque vous partagez l’affiche avec votre fille Aurore. C’est une première ?
Toute première, oui. Je me souviens qu’elle avait commencé figurante dans Le placard. On l’apercevait poussant un plateau… Depuis, elle a fait du chemin.

Est-ce vous qui l’avez encouragée à devenir comédienne ?
Pas plus que mes parents, comédiens, ne m’avaient conseillé de faire ce métier. Petite, Aurore m’accompagnait sur les plateaux, et elle a fini par contracter la maladie. Enfant, je voyais mes parents partir travailler en riant et quand ils rentraient, ils riaient toujours. Je ne comprenais pas qu’ils ne veuillent pas de ça pour moi.

Je ne sais tellement pas mentir que j’ai définitivement arrêté en 2002 !

Vous comprenez, maintenant ?
Bien entendu, j’ai moi aussi ressenti cette inquiétude pour ma fille. Et en même temps, c’est formidable parce qu’aujourd’hui c’est une femme et on rit comme quand elle était petite fille. Je suis ravi de retrouver cette complicité. Il a suffi d’attendre le bon moment.

Est-ce vrai que vous ne savez pas mentir, que le moindre mensonge vous fait rougir immédiatement ?
Je ne sais tellement pas mentir que j’ai définitivement arrêté en 2002 ! Après ce film sur Jean-Claude Romand (L’adversaire), qui continue encore de me hanter. Mais je mentirais s’il le fallait. Je crois que toute vérité n’est pas bonne à dire.

Vous jurez donc de répondre honnêtement à la prochaine question ?
Je le jure.

Vous confond-on encore dans la rue avec Richard Anconina ?
Plus maintenant ! Parce qu’il fait beaucoup plus vieux que moi…

 

Le malade imaginaire, à partir du 25 janvier au Théâtre de Paris.

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