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« Les belles personnes » au TTO : Le nouveau cru de Ministru

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"Les belles personnes" de Sébastien Ministru, mis en scène par Nathalie Uffner fait salle comble au TTO. Prolongation jusque début juin. | © TTO

Art et Scène

Homoparentalité, procréation mal assurée, capitalisme pétrochimique, syndicalisme à braseros, alcoolisme de salon, mort et amour toujours, en toute légèreté. Dans Les belles personnes de Sébastien Ministru, sur une mise en scène de Nathalie Uffner, trois couples d’amis aux accents globalement bobo – deux hétéros et un homo – discutent le bout de gras dans des cadres variés et une imparable confraternité. Avec Laurence Bibot, Soda, Emmanuel Dell’Erba, Antoine Guillaume, Aurelio Mergola, Pierre Poucet. A voir au TTO jusque début juin.

Lors de débats de société abordés du bout des lèvres lors d’un dîner en ville ou dans un bistrot pointu, les questionnements, les étonnements de classe, parfois cocasses, fusent entre la poire et le fromage. La chronique de ces amitiés, abreuvées d’échanges semi-mondains se déguste comme une gourmandise à noyau dur. Sucrée à l’extérieur, plus dense en son cœur.

Ils sont tous en marine. Blazer ou chemises en jean pour les messieurs. Robe en jean ceinturée pour Laurence Bibot, magistrale, pantalon cigarette et tunique sixties pour Soda, royale. Quand Bibot surgit, chignon et mollets musclés haut perchés, et donne de la voix en grande bourgeoise, on frémit pour le reste de l’équipe. Soda commence soft et monte en puissance. Voix inoxydable, gestuelle unique. Elle pousse bientôt la chansonnette – Con te partiro, qui se termine en mode éraillé. La poussée en volume se mue en cris d’animal enroué lorsque la note la dépasse.

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Les autres comédiens tiennent le crachoir comme des chefs. On les découvre lors d’un premier repas, à domicile. Chez Laura, qui raffole du fusain, et entretient une affection pour le priapisme. Des encres géantes avec personnages aux érections glorieuses ornent les murs. Suivront, dans le désordre, une virée en bistrot végan, un brunch post mortem ou un pique-nique hautement bucolique. Assis ou mobiles, les six camarades pratiquent l’art du small talk façon walking dinner. Avec debriefing en vrac des situations de chacun.

Un dîner chez Laura (Laurence Bibot), directrice d'une société pétrochimique, amatrice de priapisme et de fusain. ©Gabriel Balaguera/TTO
Dîner chez Laura (Laurence Bibot), directrice d’une société pétrochimique, amatrice de priapisme et de fusain. © Gabriel Balaguera/TTO

Il y a ce couple flou formé par la bourgeoise Élisabeth (Soda) et Clément (Emmanuel Dell’Erba, en ours cosy et joyeusement hipster). Curieusement, le tandem fonctionne. Elle est femme au foyer, surprotégée et couve d’un œil bienveillant sa moitié, constamment imbibée. Dans le déni de son alcoolisme mondain, elle jette un voile pudique sur les frasques éthyliques du bien-aimé. Dans ce bistrot très vert et où l’alcool est prohibé, elle demande un tire-bouchons tandis que l’époux va quérir quelques flacons dans son stock ambulant – le coffre de la voiture.

Il y a Laura (Laurence Bibot), directrice d’une société pétrochimique et Hadrien (Pierre Poucet) son époux, racé, effacé. Et enfin Charles (Aurelio Mergola, au déhanché et jeu de jambes merveilleux) et Ciccio (Antoine Guillaume), parfait en écrivain parti de rien. Charles et Ciccio veulent un enfant. Ils regrettent de se voir proposer à l’adoption des modèles un rien hors normes. C’est le combat d’une vie qu’ils ont entamé.

En mise en bouche : procréation, homoparentalité, lutte des classes

Au fil du spectacle, les couples font, entre deux libations, le topo aléatoire de leurs aventures – conjugales, extraconjugales, sexuelles, amicales, professionnelles, artistiques, politico-syndicalistes, économico-capitalistes, sociéto-éthiques, et éthico-sociétales. De la matière à débat riche comme un repas bien arrosé : homoparentalité, adoption, amour, maladie, mort, lutte des classes, féminisme, capitalisme, syndicalisme, échangisme et tutti quanti. De l’entretien de salon à foison, entre petits ou grands bourgeois, entre parvenus et installés, déconnectés des réalités socio-économiques ou très au fait des questions éthiques. Du débat creux parfois qui prend de l’ampleur, du plus consistant aussi qui se profile légèrement, de quoi alimenter tout un cocktail dînatoire et davantage. Du superficiel qui flirte avec le fond de l’homme et entretient finalement l’amitié. Celle-ci se révèle au compte-gouttes selon les scènes, se nourrit de différences, de happenings divers et de ces conversations qui ne mangent pas de pain. Les causeries de salon n’empêchent pas les liens. Si le degré de l’affection semble varier au gré des épisodes, on se rend compte plus tard que les convives se connaissent depuis des lunes.

L’équipe du spectacle, avec, en première ligne, Sébastien Ministru et Nathalie Uffner en tandem d’enfer. © TTO

Romancier, journaliste, chroniqueur radio, Sébastien Ministru est un homme de lettres et d’esprit. Certains thèmes lui sont particulièrement chers. Il y a l’homoparentalité qu’il défend superbement à travers ce couple gay dont un personnage, celui de l’écrivain, qui lui ressemble. Il y a ce cortège de clichés sur l’homosexualité, des poncifs pétris d’indulgence paternaliste, entendus dans la bouche d’Élisabeth par exemple, dont on devine qu’elle a peu vécu. Il y a aussi ces convives hétéro qui ne veulent pas d’enfant – pas uniquement pour motifs altruistes – et le clament gaiement.

Chipolatas et braseros

Parfaitement informé des tendances – des plus aiguës aux plus mainstream/tradi -, Sébastien Ministru brosse comme un champion les travers du petit et du grand peuple. De quelques élites et de la working class. Ses origines modestes, siciliennes, qui ont inspiré son superbe premier roman, Apprendre à lire, finaliste du dernier Rossel et lauréat de la Bourse découverte de la Fondation prince Pierre de Monaco, l’ont marqué.

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La lutte des classes en escarmouche à table, il connaît. Il sait mettre en joue son public des deux côtés et le rassurer en partie. Sa vision de la bourgeoisie est à la fois juste et caricaturale ; sa vision de l’homme simple, parfois teintée d’amertume. Laurence s’entiche d’un syndicaliste-en-chef, italien, qu’elle se tape, de longues nuits durant. Il est de ceux qu’elle traitait de pathétiques « avec leurs petites chipolatas et leurs braseros ». Les milieux huppés sont brossés avec mordant mais dans une forme de pureté cartoonesque. Le personnage d’Élisabeth par exemple affiche des postes grotesques de prétention et une humilité désarçonnante.

Fantaisie British et commedia dell’arte

Ciccio est donc romancier, contraint de se justifier en permanence dans les dîners. Ça sent le vécu, Sébastien Ministru l’a déjà reconnu. «  Vous écrivez sur votre famille ? Moi aussi ma famille est intéressante, je peux en faire autant ! », lance en substance Elisabeth-Soda. Bientôt elle s’exécute. Le premier jet de son premier chapitre est un poème à lui seul, lu par la chef d’entreprise Laura-Laurence B., contre le gré de l’auteur, rougissante et tendant ses petits poings : deux passés simples poussifs dans la première phrase, ensuite enchaînement sur un long paragraphe décrivant un règlement de chasse. La salle se gondole. Élisabeth proteste, et puis se réconcilie par l’absurde avec Laura. D’un coup sec, les deux filles s’enlacent langoureusement, de dos. Soda caresse mécaniquement les reins de Bibot. Sa main bouge comme celle d’une reine qui salue depuis sa berline.

Dans ce bistrot vegan où Elisabeth (Soda) devance les désirs de son époux (Emmanuel Dell’Erba), alcoolique mondain parti en quête de flacons prometteurs. © Gabriel Balaguera / TTO

Ces flirts récurrents avec l’absurde anglo-saxon sont une délectation qui sont aussi la signature du TTO. De l’humour aux accents british, avec quelques gimmicks dont cette chorégraphie solo aux arabesques olympiennes d’Emmanuel Dell’Erba sur Sunny de Boney M. Lorsque l’échange verbal se fait plus dense, plus lourd, un objet fend l’espace, se pose sur la table, distrait l’œil. Il y a toujours, dans le théâtre de Nathalie Uffner, ce soupçon de commedia dell’arte qui prit racine lors des fêtes du rire, à l’origine des grands carnavals – les acteurs y font office parfois de gymnastes de premier plan. Pitreries, cassures de rythme sont renforcés par les monologues de Sébastien Ministru, parfumés à l’air du temps.

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Fact checking inspiré

Au fil du spectacle, les décors changeront. Dépouillés, efficaces, montés sur roulettes et poussés en coulisses par les comédiens. Entre chaque scène, une explication de texte est lue solennellement par un des personnages, comme une note bas de page. Ces intermèdes façon fact checking se greffent sur les phrases de l’échange précédent pour épingler, sur un mode libéré, l’un ou l’autre point.

Avec des exemples liés à l’actualité déclamés sur un ton officiel ou guilleret. Pour illustrer l’évolution du regard sociétal sur l’homosexualité, une de ces « voix off » évoque par exemple la présence de Gauthier Destenay, époux de Xavier Bettel, Premier ministre luxembourgeois, placé parmi les premières dames sur une photo officielle à Laeken, en mai 2017, en marge d’un sommet de l’Otan et sous le regard attendri de la reine Mathilde.

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Déjeuner sur l’herbe, avec esprit frondeur. ©Gabriel Balaguera / TTO

Derrière les séquences conviviales, la grande faucheuse rôde discrètement. Dans une chambre d’hôpital, que l’on devine proche des soins intensifs, Clément l’alcoolo de salon, dont le foie est déjà réduit à sa plus simple expression, voit défiler les copains que le médecin soupçonne de lui fourguer en douce des chocolats à la liqueur.

On retrouve plus tard le groupe dans une séquence post mortem où il sera question d’un préservatif avalé par inadvertance. Des funérailles et leur café-sandwiches. Laura-Bibot fait honneur au buffet tandis qu’Elisabeth-Soda et Charles-Aurelio Mergola ont le visage du chagrin. Un coup de théâtre se profile, mais gare au spoiler.

En mode champêtre ensuite, les couples sont disposés autour d’une glacière pour un pique-nique primesautier. Tendrement enlacés sur une pelouse vert billard. Avec, en fond sonore, un morceau de Marie Laforêt. Romantisme pas mort.

Les Belles personnes. Scénographie Thibaut De Coster et Charly Kleinermann. Costumes Façon Jacmin
Théâtre de la Toison d’Or, jusqu’au 6 juin 2019. Infos et rés. aui 02.510.05.10 ou sur www.ttotheatre.be

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