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Ieoh Ming Pei et le psychodrame de la Pyramide du Louvre

Ieoh Ming Pei

L'architecte Ieoh Ming Pei est décédé à l'âge de 102 ans. | © Kimberly BARTH / AFP

Art et Scène

Il y a 30 ans, François Mitterrand inaugurait la Pyramide du Louvre, qui aura fait couler beaucoup d’encre. Son architecte, Ieoh Ming Pei, est décédé dans la nuit du mercredi au jeudi 16 mai 2019. Il avait 102 ans.

 

Jusqu’à son inauguration en 1989, la pyramide du Louvre aura donné lieu à un psychodrame et à une bataille acharnée : on hurlera à la profanation culturelle. Mais 30 ans après, l’oeuvre de Ieoh Ming Pei est unanimement célébrée comme une réussite. La polémique, porté par de grandes plumes, à travers les médias va faire rage plusieurs années. Éternel conflit des anciens et des modernes, comme pour les colonnes de Buren, l’Arche de la défense ou le Centre Pompidou… Tout aura commencé le 31 juillet 1981, quand Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, écrit au président François Mitterrand : « Il y aurait une idée forte à mettre en chantier : recréer le Grand Louvre en affectant le bâtiment tout entier aux musées ». Le ministère des Finances occupe une aile du musée, côté Rivoli. « Bonne idée mais difficile à réaliser comme les bonnes idées », griffonne Mitterrand sur la lettre.

« Cause toujours, ça ne se fera pas. Le puissant ministère ne se laissera pas découronner, pense-t-on alors », commente Jack Lang. « La cour Napoléon était un épouvantable parking. Le musée était handicapé par l’absence d’entrée centrale. L’idée initiale était de faire entrer les visiteurs au milieu, et de couvrir cette entrée », explique-t-il dans un entretien avec l’AFP. « Avec François Mitterrand nous avons l’idée de faire appel à Pei. Le président avait admiré ses oeuvres aux États-Unis ». Michel Laclotte « revoit la scène » de la découverte en petit comité du projet de Pei. « Une grande maquette posée sur la table. Dessus, on a posé la pyramide, tout le monde était séduit ». Quand France Soir publie la maquette en 1984, « c’est une explosion de hurlements », raconte Jack Lang. Le plus sévère critique est le journaliste André Fermigier qui, dans le Monde, parle de « Bouvard et Pécuchet dans le Landerneau parisien », et de « la maison des morts ».

L’académicien Jean Dutourd lance « un appel à l’insurrection ». « Tonton veut être le premier pharaon de notre histoire », se moque le Canard Enchaîné. Michel Guy, ancien secrétaire à la Culture prend l’initiative d’une pétition. Trois historiens, Antoine Schnapper, Sébastien Loste, Bruno Foucart publient un livre-réquisitoire : « Paris mystifié. La grande illusion du Grand Louvre ». La critique ne porte pas tant sur l’agrandissement que sur l’esthétique d’une architecture contemporaine dans un décor Napoléon III. « Une réunion a lieu à l’Elysée en 1984 : Mitterrand était très prudent, mais d’accord pour qu’on continue », raconte l’architecte Michel Macary, un des principaux protagonistes du projet. « Dans mon atelier, en secret, j’ai montré la maquette. Une cinquantaine de personnalités ont défilé dont Catherine Deneuve, Pierre Bergé, Gérard Depardieu, Pierre Soulages, Ariane Mnouchkine, Patrice Chéreau, Serge Gainsbourg, Nathalie Sarraute… »

 

François Mitterrand visitant les travaux de la Pyramide du Louvre, le 10 avril 1987.
François Mitterrand visitant les travaux de la Pyramide du Louvre, le 10 avril 1987. © AFP

Tout au long d’énormes travaux doublés de fouilles architecturales, « Mitterrand s’est vraiment impliqué, est allé plusieurs fois visiter le chantier », rappelle Jack Lang. Emile Biasini, président de l’établissement public du Louvre de 1982 à 1988, avait « réuni les conservateurs du Louvre, concluant une sorte de Yalta: on va préserver vos départements mais vous nous soutenez », selon l’ancien ministre socialiste. Jacques Chirac, maire de Paris, en pleine compétition avec Mitterrand, avait été furieux d’avoir été averti par une fuite dans les médias. Un membre de la commission des monuments historiques aurait transmis une image confidentielle de la maquette. « Chirac a piqué une colère mais n’a jamais critiqué le projet. Ça ne me choque pas, disait-il. C’est lui-même, plus tard, qui le commentera aux journalistes », selon Michel Macary. « Chirac dira oui à une condition : que l’on visualise dans l’espace ce que sera la pyramide. On a tendu trois câbles. Les Parisiens, par dizaines de milliers, sont venus » en mai 1985. « Ils s’imaginaient qu’on allait installer la pyramide de Keops », s’amuse Jack Lang.

Le Figaro-Magazine « n’a baissé la garde qu’à la fin », Robert Hersant demandant de pouvoir fêter l’anniversaire du journal dans la Pyramide. « Mitterrand me dit de dire oui. Ils allaient à Canossa », raconte-t-il. Pour son actuel président-directeur Jean-Luc Martinez, « le Louvre est le seul musée au monde dont l’entrée est une oeuvre d’art », et la pyramide est devenue le symbole d’un musée résolument tourné vers l’avenir. L’architecte Ieoh Ming Pei s’est éteint dans la nuit du mercredi au jeudi 16 mai 2019, a annoncé le cabinet d’architectes new-yorkais de ses fils, Pei Partnership Architects. Il avait 102 ans. (avec AFP)

Voici trois articles consacrés à la pyramide du Louvre, dont une interview de son architecte Ieoh Ming Pei, publiés dans Paris Match entre 1984 et 1989…


« Je vais transformer le Louvre sans y toucher »

Une interview de Ieoh Ming Pei, architecte de la pyramide du Louvre, par Patricia de Beauvais

Paris Match.Vous avez été chargé par François Mitterrand de superviser les travaux d’aménagement du Grand Louvre. N’êtes-vous pas un peu intimidé ?
Ieoh Ming Pei. Si, bien sûr. Cela fut d’abord à la fois fascinant et inquiétant. Le Louvre est une espèce d’institution, d’image classée. Quelle marge de manoeuvre peut espérer l’architecte chargé de le remodeler ? De tous côtés, on ne me donne qu’un conseil : « Ne touchez pas au Louvre ». Bien sûr, je ne vais pas y toucher, mais il s’agit tout de même de le transformer. Le but est clair : en faire une fois pour toutes le plus grand musée du monde. Et c’est difficile.

L'architecte Ieoh Ming Pei devant la maquette de la Pyramide du Louvre, le 27 septembre 1985.
L’architecte Ieoh Ming Pei devant la maquette de la Pyramide du Louvre, le 27 septembre 1985. © Pascal GEORGE / POOL / AFP

La maquette de la Pyramide du Louvre.
La maquette de la Pyramide du Louvre. © PHILIPPE WOJAZER / AFP

Qu’allez-vous transformer ?
Ma conviction personnelle est qu’il faut préserver ce qui est bien et refaire ce qui a disparu, tel le jardin de Le Nôtre qui doit être restauré. Je suis assez concerné par l’histoire pour être fidèle à ce qui fut conçu à l’origine, et mes propositions vont dans ce sens. Je ne suis pas venu à Paris pour éliminer le passé. Au contraire, je veux restaurer le passé partout où ce sera possible, justifié et nécessaire.

En deux mots, le Grand Louvre, ce sera quoi ?
Ce sera trois choses : le Louvre actuel, les locaux transformés de la rue de Rivoli encore occupés par le ministère des Finances et un nouvel ensemble souterrain placé sous la cour Napoléon 111. C’est là dans ce dernier lieu, que seront aménagés les restaurants, les cafeterias, les bibliothèques, les cinémas d’art et d’essai… Ainsi que plusieurs services que le Louvre ne possède pas encore, comme des parkings pour les autos et les cars. II n’est pas normal que Beaubourg reçoive huit millions de visiteurs par an, tandis que le Louvre n’en accueille que 2.6 millions.

Que pensez-vous de Beaubourg ?
Honnêtement, je pense qu’il est très difficile de mettre un bâtiment du vingtième siècle dans un vieux quartier. Les architectes ont choisi la solution du contraste absolu avec l’environnement. C’est une proposition acceptable ; mais c’est seulement une des possibilités qui s’offraient. 

Les travaux de construction de la Pyramide du Louvre.
Les travaux de construction de la Pyramide du Louvre. © THIERRY ORBAN/Sygma via Getty Images

Avant d’accepter ce projet, vous êtes-vous renseigné sur la culture française ?
C’est difficile mais j’ai essayé. Je me suis beaucoup documenté sur les rois qui ont le plus contribué à l’édification du Louvre, sur Philippe Auguste. François 1er, Henri IV, Catherine de Médicis, Louis XIII et Louis XIV. II y a une espèce d’ironie historique à songer que je ne suis que le énième d’une interminable série d’architectes ayant travaillé sur ce palais. Les premiers étaient anonymes. Ensuite, il y a eu Pierre Lescot qui a construit la superbe façade de l’Horloge, puis Le Vau, puis Perrault, qui a fait les colonnades. Le Bernin lui-même était venu présenter des projets. Mais ils furent abandonnés. D’ailleurs, c’est ce que m’a dit le Président Mitterrand en m’accueillant : « Je ne vous laisserai pas repartir comme Le Bernin ».

Avez-vous le sentiment que le Président connaît bien le projet ?
Je pense qu’il a un sentiment intuitif sur le sujet. C’est un homme qui a un grand intérêt pour l’histoire. Je l’avais déjà rencontré il y a un an. Je m’en souviens très bien, car il avait été très précis et très clair sur sa conception personnelle de l’architecture et sur son importance historique et culturelle, II avait beaucoup insisté sur ce point et j’ai pensé que c’était réconfortant de voir un politicien qui parle d’art, de culture et d’architecture.

On dit que le ministère de la Culture a fait le tour des grands musées internationaux pour leur demander leur avis sur les architectes les plus qualifiés pour réaliser ce projet et que dans quatorze musées sur quinze, on a répondu que ce serait vous.
On m’a dit la même chose, mais seulement après !

Que pensez-vous de l’architecture française contemporaine ?
La France n’a pas tellement construit. Mais je dois dire que je connais surtout Paris. Le mouvement « néoclassique » a du succès, ici. II existe aussi aux États-Unis. Le mot « mode » lui convient parfaitement. Cela dit, la France est essentielle dans l’histoire, même actuelle, de l’architecture. 

L'architecte Ieoh Ming Pei sur le chantier de la Pyramide du Louvre, le 31 octobre 1986.
L’architecte Ieoh Ming Pei sur le chantier de la Pyramide du Louvre, le 31 octobre 1986. © THIERRY ORBAN/Sygma via Getty Images

François Mitterrand sur le chantier de la Pyramide du Louvre, le 31 octobre 1986.
François Mitterrand sur le chantier de la Pyramide du Louvre, le 31 octobre 1986. © MICHEL CLEMENT / AFP

Quels sont les architectes que vous admirez ?
Jusqu’en 1935, l’Amérique était influencée par I’Ecole des Beaux Arts de Paris. En 36-37, cette influence s’est graduellement estompée. II y a eu un vide. Nous n’étions plus guidés par l’Ecole et nous ne savions pas encore où nous voulions aller. A ce moment-là, j’ai commencé à faire des recherches en bibliothèque. C’est là ma rencontre avec Le Corbusier. J’ai lu ses trois livres et, à travers eux, il est devenu mon maître. En fait, je ne sais pas si c’est lui qui m’a le plus influencé ou si c’est Frank Lloyd Wright dont j’ai fréquenté l’école en 1937. Mais je ne suis pas resté, car il y avait là une autocratie que je ne pouvais pas accepter.

Un des bruits qui court sur vous est que vous êtes un théoricien. On glose beaucoup sur le fait que vous ne construisez pas de maisons particulières : comme si vous ne vous penchiez pas sur la vie. Pourquoi ce refus ?
Ce n’est pas pour des raisons philosophiques. Ce sont les circonstances qui l’ont voulu. J’ai quitté l’université au début de la guerre. Après l’université, en 1940, j’ai travaillé, je me suis marié, puis j’ai participé à la guerre dans les services de recherche de l’Intelligence Service. J’aurais pu devenir citoyen américain en m’engageant. Mais j’ai choisi de ne pas le faire, parce que je voulais retourner en Chine. C’est seulement en 1948, quand les communistes ont pris le pouvoir, que l’ai décidé de rester aux USA où j’étais professeur d’architecture. Puis je me suis associé à une société de construction dont je suis devenu l’architecte. À ce moment-là, ça ne se faisait pas. C’était les architectes qui faisaient travailler les entrepreneurs. Moi, j’ai décidé de travailler avec les constructeurs, d’apprendre leur approche de l’architecture. Or, les gros entrepreneurs ne s’intéressent pas à la construction de maisons particulières. J’ai toujours collaboré, par conséquent, à des projets très importants. Voilà pourquoi je n’ai pas construit d’habitations privées, Ce n’était pas un refus doctrinal. J’aime la vie, la famille, les lieux privés chaleureux.

Rien à voir avec le Grand Louvre.
Non, rien. Là, il s’agit d’un défi. Le Président Mitterrand veille personnellement au bon déroulement de tout le programme. Pour certains de ses proches, il s’agit du plus grand et du plus sur projet de son septennat. Car ce sera une profession de foi culturelle conforme à sa philosophie de l’action : insuffler un élan de jeunesse et de grâce à un grand corps classique. C’est l’essence de son oeuvre. C’est également l’ambition de mon projet.

Le chantier de la Pyramide du Louvre, en janvier 1987.
Le chantier de la Pyramide du Louvre, en janvier 1987. © Raphael GAILLARDE/Gamma-Rapho via Getty Images

Le chantier de la Pyramide du Louvre, en janvier 1988.
Le chantier de la Pyramide du Louvre, en janvier 1988. © Bernard DERENNE/Gamma-Rapho via Getty Images

Le chantier de la Pyramide du Louvre, en février 1988.
Le chantier de la Pyramide du Louvre, en février 1988. © Raphael GAILLARDE/Gamma-Rapho via Getty Images

La nouvelle bataille des Pyramides

La Pyramide du Louvre suscite des passions. On est pour sans réserve ou violemment contre. «Paris Match » a recueilli les premières clameurs de cette nouvelle bataille autour de la Pyramide et de ses trois pyramidons.

HENRI CARTIER-BRESSON – Photographe

« Cet espace du Louvre est unique au monde par ses proportions. Elles sont si justes que l’introduction d’un corps totalement étranger devient fatale à la perception de son rythme. Quand un espace a atteint son point d’équilibre, on n’a ni le besoin ni le droit d’y toucher. Un Grand Louvre, oui, le gigantisme, non. Oui, II faut offrir à d’innombrables visiteurs la délectation de la peinture et de la sculpture, mais pourquoi mettre en concurrence les escalators du Centre Pompidou avec une Ingurgitation souterraine par la trappe de la Pyramide ? Cette entrée unique et souterraine symbolise une centralisation du pouvoir culturel, et, à mon avis, manifeste une indigence d’imagination architecturale. Le principe de la pyramide, triangle équilatéral basé sur un carré, est une magnificence qui, de tout temps, a porté à une méditation sur la mort. Ce n’est pas sa place ici. On aurait mieux fait d’aller nettoyer les immenses verrières du Louvre afin de jouir de la peinture à la lumière naturelle. Et vive la volupté de l’œil. Un bon usage de cette Pyramide serait au Père-Lachaise, à la place du lugubre monument pseudo-byzantin. »

JEAN D’ORMESSON – Ecrivain, membre de l’Académie française

« J’étais pour la Pyramide transparente mais j’ai l’impression qu’on nous a trompés sur la marchandise. Si on nous avait dit qu’elle serait cloisonnée d’une énorme montagne de fer, tout le monde aurait alors poussé des hurlements d’horreur. Est-ce que c’était prévu comme cela ? Ou bien y a-t-il eu impossibilité technique ? C’est peu sérieux, beaucoup plus désastreux que les colonnes de Buren qui ont fait couler plus d’encre. La substructure Intérieure est admirable, la résurrection du Louvre de Philippe Auguste est une initiative digne d’éloge. Mais, dans ce miracle qu’est le Louvre, la Pyramide s’avère être un échec. »

L'architecte Ieoh Ming Pei, François Mitterrand et Jack Lang lors de l'inauguration de la Pyramide du Louvre, le 29 mars 1989.
L’architecte Ieoh Ming Pei, François Mitterrand et Jack Lang lors de l’inauguration de la Pyramide du Louvre, le 29 mars 1989. © Bernard Bisson/Sygma via Getty Images

ROBERT D0ISNEAU – Photographe

« Je la trouve belle. Mais je pense que plus ça va, plus l’architecture est un reflet. On ne construit presque plus rien avec des matériaux solides. La glace a remplacé la pierre. Bientôt, on n’aura plus que des villes d’illusions. J’aime bien qu’on l’ait mise là, au centre du Louvre. Les gens qui crient au scandale étaient les mêmes qui criaient contre le Centre Pompidou, les colonnes de Buren… Ce « strass » au milieu du Louvre est tout à fait de mon goût. »

CHRISTIANE DESROCHES- NOBLECOURT – Inspecteur en chef des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre

« Je n’ai pas vu cette pyramide achevée. Mais on a raison de controverser ce monument ; on aurait pu concevoir quelque chose de plus discret dans la cour du Louvre dont rien n’aurait dû venir troubler l’ordonnance. II se trouve que je reviens de Gand où je viens de donner une conférence sur « Le legs de l’Egypte à l’Occident » ; des fenêtres de mon hôtel, je voyais le château des comtes de Flandre et j’admirais l’art avec lequel a été préservé le vieux Gand. C’est pourquoi j’ai une réaction hostile face à certaines esthétiques contemporaines placées dans un contexte ancien. Je suis persuadée qu’il y a eu dans la réalisation de cette pyramide un tour de force technologique extraordinaire pour le travail du verre grâce aux efforts de Saint-Gobain. Mais la forme pyramidale égyptienne n’est pas pleine de ferrures, c’est un monument qui s’Inscrit naturellement dans un vaste horizon sans l’agresser. Les Egyptiens ont créé la science de l’environnement, ils n’auraient jamais eu l’idée d’enfermer un tel monument dans une cour. De mon point de vue, ce volume est incompatible avec la cour du Louvre. »

JACK LANG – Ex-ministre de la Culture

« C’est un admirable joyau, ce n’est que la première étape d’une aventure plus belle encore : faire du Louvre le plus beau musée du monde. Le Grand Louvre et la Pyramide c’est trois aventures en une. D’abord, la réhabilitation historique d’un palais national : c’est, ensuite, une réalisation muséographique par la rénovation des salles, par le choix donné aux visiteurs d’organiser leur visite, etc. ; enfin, un projet architectural et urbain (liaison entre la place de la Concorde et la place des Vosges, uniquement réservée aux piétons). La Pyramide n’est pas qu’un objet. Malheureusement, les crédits font défaut pour d’autres aménagements. »

ROBERT BORDAZ – Président du musée des Arts et de la Mode

« C’est extrêmement beau. C’est un succès extraordinaire. La transparence est parfaite et la vue sur le Louvre depuis la Pyramide est magnifique. »

Sous la Pyramide du Louvre, lors de son inauguration, le 29 mars 1989.
Sous la Pyramide du Louvre, lors de son inauguration, le 29 mars 1989. © Eric BOUVET/Gamma-Rapho via Getty Images

GERARD GRANDVAL Architecte, auteur d’un contre-projet

« Je regrette qu’on n’ait pas élaboré une proposition plus moderne, plus contemporaine, plus compatible avec le Louvre, par exemple une grande dalle de verre proportionnée à cet édifice. Le débat sur la transparence de la Pyramide a été un peu artificiel. Le problème le plus important est celui de la qualité de l’entrée du Louvre : elle n’est pas adaptée. C’est donc une pyramide gadget. Tout a bien été exécuté. C’est impeccable, mais ça ne résout pas le problème difficile de l’accès au Louvre. »

GENERAL BIGEARD – Député à l’Assemblée nationale

« Je crois que c’est futuriste. En tout cas c’est beaucoup mieux que tous ces gratte-ciel qui déparent l’horizon de Paris et que je vois quand je fais mon footing pour me rendre, de mon pied-à-terre rue du Laos, à l’Assemblée nationale. Je crois que ça a été une bonne idée pour faciliter l’accès du Louvre. Ça se marie bien avec cet ensemble. Bref, ça va, je suis pour. »

RICARDO BOFILL – Architecte

« La génialité de Mitterrand comme urbaniste consiste à avoir placé un point sur la place du Louvre, et une fenêtre au bout de la plus grande perspective du monde en y incorporant l’histoire de l’architecture française, spécialement l’arc du Carrousel et l’arc de triomphe de Napoléon. De cette manière, il inclut son septennat dans l’histoire de la France. »

Le Louvre rénové, lors de l'inauguration de la Pyramide, le 29 mars 1989.
Le Louvre rénové, lors de l’inauguration de la Pyramide, le 29 mars 1989. © Bernard Bisson/Sygma via Getty Images

Le bras droit de Pei va plus loin dans l’avant-garde

Un entretien avec Patricia de Beauvais

Yann Weymouth, diplômé de Harvard, architecte, travaille avec I. M. Pei depuis 1966. Il a participé à la conception de la National Gallery de Washington avant de créer sa propre agence en 1973. Mais dix ans plus tard, quand prit naissance le projet du Grand Louvre, il retrouva I.M. Pei pour devenir l’un de ses plus proches collaborateurs.

Paris Match. Selon un sondage Ifres de janvier 1985, une majorité de Français était opposée à la pyramide (53 % contre 21 %). Aujourd’hui selon l’Institut Louis Harris, 56 % sont pour, 23 % contre. Que pensez-vous de cette évolution ?
Yann Weymouth. C’était inévitable qu’il y ait une discussion, parce que c’est un emplacement sans pareil, unique au monde. La discussion s’est un peu calmée en 1985, quand nous avons pu montrer les maquettes et que le public a pu voir que notre projet avait une logique, qu’il n’était pas quelque chose d’imposé à ce site pour satisfaire l’ego de M. Pei ou du président de la République. La pyramide sert à donner lumière et volume à un espace essentiel au musée. Elle en devient le cœur…

Comme le dit M. Pei « la pyramide a le même esprit que le ciel de Paris… »
C’est évident : le verre de la pyramide et les plans d’eau des bassins reflètent ce qui se « promène » dans le ciel. Mais il n’y a pas que l’effet de miroir. Nous avons voulu jouer de la transparence avec un verre élaboré par Saint-Gobain. Un verre très optique et qui ne décompose pas la lumière en couleurs comme le prisme. Si le ciel est gris, la pyramide prend le gris du ciel. Si le soleil brille, elle prend tout son éclat. M. Pei a voulu faire quelque chose qui joue avec la nature, avec une qualité de lumière qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Le nettoyage de la Pyramide du Louvre, le 9 mai 1989.
Le nettoyage de la Pyramide du Louvre, le 9 mai 1989. © Alain BUU/Gamma-Rapho via Getty Images

Pendant quatre ans, les spécialistes de Saint-Gobain ont travaillé sur les problèmes de la structure pour faire un monument invisible…
II n’y a pas que les Ingénieurs de Saint-Gobain qui ont participé à cette aventure. Nos ingénieurs, canadiens et français, ont travaillé comme consultants tout au long du projet et ensuite, des ingénieurs de la Compagnie française des entreprises métalliques (C.f.e.m.). C’est un tour de force de calculs, d’alliages spéciaux, de technologies nouvelles, surtout avec les câbles, les surfaces et les portées, pour lesquelles nous avons eu recours à « l’ingénierie » de la voile de course. La société Navtec, qui a fabriqué tous les câbles spécialement pour nous, qui nous a inventé un joint, va équiper les bateaux pour la course de Whitbread, la grande course autour du monde en quatre étapes. Le joint ‘Louvre’ va donc faire le tour du monde ! Mais II est faux de dire qu’il s’agit d’un « monument invisible ». Le verre n’est pas invisible. C’est un matériau qui, depuis le XIX* siècle, fascine les architectes et les Ingénieurs à cause de ses merveilleuses qualités. Regardez le Grand Palais ou les verrières et le sol en verre de la Bibliothèque nationale, de Labrouste. Pour ce projet, nous avons tout fait afin que la pyramide soit aussi transparente que possible de l’intérieur. En même temps, il fallait qu’elle soit aussi légère et présente que possible de l’extérieur.

Est-il vrai que vous allez demander l’aide d’alpinistes pour l’entretien de la pyramide ?
Cela ne nous a jamais affolés. D’ici à dix ans, tous les verres des gratte-ciel de la Défense seront nettoyés par des robots, des ventouses (c’est une technologie qui est mise au point en France, au Japon, aux Etats- Unis : pour ce travail, un robot coûte moins cher que des hommes). Pour l’instant, on fait appel à des spécialistes des travaux en hauteur (qui nettoient d’ailleurs la verrière du musée d’Orsay ou les réacteurs nucléaires). Ce sont des personnes, hommes et femmes, qui ont un entraînement d’alpinistes. À l’extérieur, te verre est presque sans saillies et la pyramide peut être nettoyée en deux jours maximum. À l’intérieur, c’est beaucoup plus difficile à cause de la structure. Mais quand les travaux seront finis, la poussière sera filtrée et ce ne sera plus nécessaire de nettoyer aussi souvent. L’administration a mis en place un budget pour nettoyer l’intérieur deux fois par an et l’extérieur deux fois par mois. Ce n’est absolument pas insurmontable. 

François Mitterrand devant la Pyramide du Louvre, le 28 juin 1989.
François Mitterrand devant la Pyramide du Louvre, le 28 juin 1989. © William STEVENS/Gamma-Rapho via Getty Images

L'architecte Ieoh Ming Pei la maquette de la Pyramide du Louvre, en mars 1989.
L’architecte Ieoh Ming Pei la maquette de la Pyramide du Louvre, en mars 1989. © Eric BOUVET/Gamma-Rapho via Getty Images

« La pyramide, dites-vous, n’est que la partie visible de l’iceberg », c’est-à-dire que le plus important est en-dessous. Qu’y a-t-il donc là ?
C’est simple ! II y a deux parties. La partie que va découvrir le public comprend les services d’accueil du public, le grand hall d’entrée, l’information, les caisses pour les tickets dans de petits kiosques, l’audiovisuel, l’auditorium, la librairie, les deux restaurants (une cafétéria et un restaurant plus chic)… Et puis, toute la partie strictement muséographique.

Quelle sera la première exposition ?
Une grande exposition sur les donateurs du Louvre. II y aura d’extraordinaires chefs-d’oeuvre rassemblés. II y a également un nouveau département qui est juste au-dessus de cette exposition et qui est consacré à l’histoire du Louvre que l’on va redécouvrir car on l’a un peu oubliée. Le Louvre a huit siècles : ce fut d’abord une forteresse, puis un palais, puis un musée. En quatre grands chapitres, des maquettes exposent tout cela. C’est un peu aussi l’histoire de France et celle de Paris.

Quel est le prix du projet ?
Avec toutes les étapes, sur cinq ans, cela tourne autour de 2 milliards de francs, dont une partie – 600 millions de francs – était destinée à la cour Napoléon.

« La pyramide est le plus important projet de ma vie », a dit M. Pei
Je crois que c’est toujours vrai. Ce n’est pas le projet le plus coûteux, mais c’est le plus important. Pour nous qui aimons les musées, qui aimons l’art, le Louvre est un lieu exceptionnel qui symbolise tout un pays et son histoire et qui, en même temps, a une vocation Internationale. C’est un haut lieu de l’humanité.

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