Paris Match Belgique

Stéphane Guillon, le prophète assagi

« Je ne voudrais pas à cause d’une plaisanterie sur Mahomet ne pas voir grandir mes enfants » | © D.R.

Art et Scène

Nous avons vu Stéphane Guillon dans son spectacle « Certifié conforme » mardi soir au Cirque royal de Bruxelles. Deux heures de stand-up fluide sur la politique française, toujours reine. Un peu de société : une once de mariage pour tous, deux doigts de terrorisme loupé, un prophète, des lecteurs du Figaro undercover, des projections maso. Il tire dans tous les sens, sauf sur l’évasion fiscale. Toujours performant dans les imitations (Luchini, Bedos, Hollande, Sarko and co), fort dans les transitions, il offre, sur une mise en scène d’orfèvre, un vrai ballet en solo.

La salle n’est pas comble mais elle est à point. Des Belges en majorité, des Français aussi qu’il repère vite. Vous avez fui à temps, leur lance-t-il en substance. On pense qu’il va embrayer sur l’évasion fiscale. Non, on est sur l’évasion, rapport à Fillon. Guillon reste sur ses terrains de prédilection, ne prend guère de risques. Il y a la politique, imparable, et quelques grands sujets de société qui fédèrent, en gros : le mariage pour tous, le terrorisme, les djihadistes qui ont raté leur coup au stade de France, la religion qui domine, le catholicisme qui se laisse vanner, son rapport au judaïsme qu’il fréquente en famille.

Et puis il y a quelques saillies provocatrices censées fâcher le spectateur, ou créer la rupture dans la salle : le handicap, les accidents d’avion (ceux qui passent le moins dit-il, surtout quand ils touchent Air France). Un commentaire sur la catastrophe de Germanwings, lancé trop tôt après le drame lui avait valu des salves de réactions peu amènes. Il en remet une louche. Cet avion, les Allemands auraient pu le planter chez eux mais non, il a fallu qu’ils viennent envahir la France, c’est dans leur nature.

Paradoxalement, lorsqu’il se frotte au politiquement incorrect, des moments qui pourraient être libérateurs d’extase bidonnante, Guillon loupe la cible. Son sketch sur le handicapé réduit au stade végétatif et à qui ses parents rendent visite laisse perplexe. Les changements de ton, entre pseudo tendresse et humour noir, n’y sont pas étrangers. Dans ces moments, on regrette Bedos et ses bonnes vieilles saillies d’antan comme le « Vacances à Marrakech » mettant en scène le racisme primaire d’un couple de touristes franchouillards dont le second degré avait en son temps échappé à certains.

Je ne voudrais pas à cause d’une plaisanterie sur Mahomet ne pas voir grandir mes enfants.

Mais il faut reconnaître que Guillon a annoncé la couleur. Son stand-up est un spectacle « couilles molles ». Quand il parle du prophète, d’un air entendu, la salle s’esclaffe. « Je ne voudrais pas à cause d’une plaisanterie sur Mahomet ne pas voir grandir mes enfants ».

Il parle religion, compare la tolérance des grands chefs, Dieu, bouddha et caetera.

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Et bien sûr, il cause politique. C’est son dada, sa zone tout confort. Une politique bien incarnée aux accents de Muppet Show. Hollande et sa maudite étoile se font allumer, non sans une pointe d’émotion. Sarkozy aussi, l’ancienne cible privilégiée, le meilleur ennemi de Guillon. Celui qui lui valut son licenciement de Radio France en 2011, condamné par les prud’hommes, mais aussi ses meilleures vannes. Le personnage au jeter d’épaule sauvage revient en force sur un mode : Sarko, c’était le bon temps.

Fillon et les autres sont présents aussi. Guillon perd une partie du public belge en évoquant des anecdotes de cuisine hexagonale. Une ministre de la culture qui ne lit pas (Fleur Pellerin), un secrétaire d’État à la Réforme de l’État et à la Simplification au charisme tout relatif (Jean-Vincent Placé).

Vient aussi la tête de gondole, le bulldozer, l’anti-mascotte de choix : Marine Le Pen. Et si elle prenait la tête de la compète ? « Il faut peut-être essayer, cinq ans, on peut tenter le coup. C’est comme la Tour de la Terreur à Disneyland : tu ne le fais qu’une fois ».

L’aisance du verbe, du geste, l’art de l’enchaînement

Il ménage son public. Aucun parti n’est oublié. Ça fuse et ça équilibre l’ensemble au risque de figer Guillon dans son image de garnement bobo, mi-taquin, mi-circonspect. Il faut dire que dans l’excès il a déjà donné.

Ses imitations – Hollande, Sarkozy, Luchini, Bedos– sont rodées. On les connaît mais elles fonctionnent. La gestuelle, sur scène, est plus tangible que dans les sketches formatés pour petit écran. La silhouette glisse littéralement sur les planches, se noie par moments dans un clair-obscur maîtrisé. La mise en scène de Muriel Cousin, l’épouse de l’humoriste, le mouvement et l’éclairage sont parfaits. Il y aussi l’aisance du verbe, du geste, l’art de l’enchaînement, une maîtrise totale de la scène.
Il termine avec une évocation de Bedos. Longuette, elle laisse l’esprit vagabonder et fait regretter le maître. Chez Bedos, la ligne est claire.

On sort du Cirque et on croise Théo Francken dans le resto d’à côté. La politique, c’est un métier.

 


« Certifié conforme » au Forum de Liège mercredi 29/03 à 20 h. Rés. +32 (0)4 223 18 18 – www.leforum.be

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