Louis C.K., #MeToo etc : Comment le king du stand-up US a aguiché Bruxelles

Louis C.K., #MeToo etc : Comment le king du stand-up US a aguiché Bruxelles

L'humoriste américain Louis CK, à droite, en janvier 2008, à la première du film "Diminished Capacity" lors du Sundance Film Festival à Park City, Utah, USA. A ses côtés, l'actrice Virginia Madsen, le comédien Alan Alda, le réalisateur Terry Kinney, l'acteur américain Matthew Broderick. Photo EPA/GEORGE FREY

L'humoriste Louis CK, à droite, en janvier 2008 à la première du film "Diminished Capacity" lors du Sundance Film Festival. A ses côtés, Virginia Madsen, Alan Alda, Terry Kinney, Matthew Broderick. Photo EPA/George Frey

Art et Scène

L’Américain, au centre d’une affaire de « sexual misconduct » aux États-Unis, a joué pour la première fois en Belgique devant un public conquis, furieusement mâle et majoritairement flamand.

Dans la rue Duquesnoy une file kilométrique s’étire. Elle part de la salle de la Madeleine et frise le Mont des Arts. Il est 21 heures ce mardi 28 mai. Des gardiens de la paix veillent au grain. Les fans de Louis C.K. attendent la performance prévue à 21h30. Des mâles blancs essentiellement. Une femme sur dix en moyenne. Un public essentiellement flamand et visiblement mordu. Le show précédent se termine avec du retard, libérant une fournée de gueules béates. Le premier spectacle était sold out, un deuxième a été ajouté le même jour. À l’entrée, selon une pratique qui se répand dans les salles, les téléphones portables sont non pas confisqués mais contraints au silence et glissés dans des pochettes individuelles scellées.

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Premiers rounds, deux humoristes américains, drôles, stand-up pur sucre. Un bon fumet new-yorkais, plutôt épais. Enfin Louis CK apparaît. T-shirt pendouillant, jean mou du genou. Présence incontestable. Il prend possession de la scène comme on dit, emballe vite une salle prête à succomber. « J’ai passé la pire année de ma vie. (…) Un conseil, quand vous demandez à des dames si vous pouvez vous masturber devant elles et qu’elles disent oui, demandez-leur encore : Are you sure ? Et ensuite ne le faites pas ! » Il part ensuite sur un long monologue évoquant la beauté du geste, comparant l’acte à une performance artistique. « Quand on fait quelque chose bien, on n’a pas envie de le faire dans son coin. Si vous jouez bien d’un instrument, vous avez envie de faire partager les autres. »

Le natif de Boston qui a rempli comme une fleur le Madison Square Garden à plusieurs reprises fait un retour fringant. Fin août 2018, il remontait sur scène pour la première fois depuis le scandale d’exhibitionnisme/harcèlement sexuel dont il fait l’objet. C’était au New York Comedy Club.

Pour rappel l’affaire Louis C.K. éclate en novembre 2017, au cœur de la crise Weinstein et #MeToo. Cinq femmes l’accuse de s’être masturbé devant elles. Ce “sexual misconduct”, ou « inconduite sexuelle » comme on ne dit pas vraiment, sera confirmé par le maître du stand-up. Il admet dans un communiqué regretter des actes dont il n’avait pas, dit-il, mesuré la gravité. «Sur le moment, je me suis dit que je ne faisais rien de mal (…) mais ce que j’ai appris plus tard dans ma vie, trop tard, c’est que quand vous avez du pouvoir sur quelqu’un, leur demander de regarder votre sexe n’est pas une question. Pour elles, c’est une situation difficile. Le pouvoir que j’avais sur ces femmes, c’est qu’elles m’admiraient. Et je m’en suis servi de façon irresponsable.»

Parmi ses défenseurs, Blanche Gardin, surdouée du stand-up made in France. Joliment culottée, elle remercie l’Américain, natif de Boston, “pour l’inspiration” lorsqu’elle reçoit son premier Molière en 2018. Lors de la dernière édition des Molière, le 13 mai dernier, l’humoriste hexagonale insiste, rappelant comment elle est devenue entre-temps, accessoirement ou pas, la girlfriend officielle de Louis CK – qui la cite d’ailleurs abondamment dans ses sketches.

Blanche Gardin reçoit le Molière de l’humour lors de la 31e cérémonie des Molière aux Folies Bergères, le 13 mai 2019. Photo Alain Jocard/AFP.

« Il s’était passé quelque chose d’un peu magique l’année dernière quand j’ai reçu mon premier Molière où j’ai pu remercier Louis C.K. pour l’inspiration. Ça lui est revenu aux oreilles. Et du coup, on s’est rencontrés et grâce à ça, je l’ai pécho ! Du coup, cette année, ça me tenait vraiment à cœur de remercier Bradley Cooper parce que, vraiment, son travail m’a vraiment beaucoup, beaucoup inspirée…(…) J’en ai marre que Louis me force à le regarder quand il se masturbe.»

On se souvient aussi du speech de Blanche Gardin à l’humour noir de noir sur la scène de la 43e cérémonie des César, en plein mouvement #BalanceTonPorc. « Dorénavant, les producteurs n’ont plus le droit de violer les actrices. Est-ce qu’on a encore le droit de coucher pour des rôles ? Parce que si on n’a plus le droit, il faudra apprendre des textes, passer des castings et on n’a pas le temps ».

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Louis C.K., ne manque pas quant à lui, sur la scène de la Madeleine, de mentionner sa « French girlfriend”. Il évoque leur visite du cimetière du Père Lachaise, « avec Marcel Prouuuust », rappelant que chaque humain n’est finalement « qu’un nom et deux dates » et soulignant les différences entre un cimetière français que l’on visite comme une œuvre d’art et son équivalent américain – où les jeunes couples cool vont se poser sur l’herbe en invoquant les zombies, en gros.

Sa petite amie a aussi pour habitude de « se mettre le thermomètre dans le c… Curieux comme coutume française, vous faites ça aussi en Belgique ? Chez nous, on réserve ça aux nouveaux-nés et aux animaux ». Plutôt pipi-caca, prenant un plaisir évident à raser les pâquerettes, Louis CK semble avoir simplifié certaines approches, histoire de s’assurer, qui sait, d’être bien compris par une audience étrangère. Le politiquement incorrect reste un fonds de commerce juicy, il le défend crânement. En abuse : handicapés, enfants, animaux, Arabes, juifs, blacks, gays… Chacun déguste, ou presque. Les coups pas tordus pleuvent dans une certaine allégresse. Les troisième, cinquième, dixième degrés se mordent la queue. S’annulent parfois.

À l’heure où le mariage pour tous entre dans les mœurs, il s’interroge sur le côté mainstream de la galipette homo. Est-ce que tout cela ne va pas manquer de sel?, s’inquiète-t-il grosso modo. Il se pose en taxi driver blanc obligé de se faire passer pour un Albanais avec accent à couper au couteau pour que les clients potentiels ne boudent pas, dans la file, « les deux Arabes en face de (lui) ». Il signale la présence d’une chaise roulante aperçue dans une vitrine. « C’est vrai, pourquoi pas, je pourrais me dire un jour, tiens, une chaise roulante, j’en ai marre de me traîner partout ». Il fanfaronne en racontant comment il a acheté un pass “gold” ou équivalent pour couper les files dans un parc d’attractions. « J’ai finalement préféré couper les queues, dépasser tous les enfants plutôt que d’aller sur le manège. Je coupais la queue et puis je revenais, je l’ai fait en boucle, c’était génial. Je m’adressais aux enfants : “Tu vois, je gagne plus que ton père alors je peux couper cette file et te doubler! »

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Il affectionne aussi la notion d’homicide, récurrente dans ses performances. « Je reviens du Canada. La peine de mort n’existe pas là-bas. Que vous tuiez une ou dix personnes, vous faites une longue peine de prison. Alors tant qu’à faire autant en tuer dix. Vous imaginez être emprisonnés pour un seul meurtre, comme une tapette, alors que les autres en ont commis plein ? » Le mode est cynique en diable, souvent outrancier. Il scande certains mots. Les reprends quand ils gênent, scrute la salle, réenfonce le clou. Ne cherche pas à désamorcer. Sauf à un moment : « Ok, je sens que je vous perds, courage, c’est presque fini ».

Sa saillie la plus plaisante reste peut-être celle qu’il fit en début de show, à contre-pied des habituelles flatteries sur le lieu d’accueil. Transcription sommaire de ses propos : « C’est la première fois que je viens à Bruxelles. Je n’aime pas. Cette ville ne me plaît pas. Je me suis promené, les magasins sont des boutiques, minuscules… Rien à voir avec nos “stores” américains où on voit du monde. Ici, quand vous entrez, vous êtes seul avec la patronne. Vous êtes fait comme un rat, vous ne pouvez pas ressortir, un tête à tête s’engage : “Oh, je vois, vous bricolez ces objets fascinants au lieu de vous suicider ». 

Louis C.K. n’a pas déçu les purs et durs, les fidèles de la première heure. Pour les novices ce fut peut-être une autre histoire. Le même soir se produisait au Cirque royal de Bruxelles un de ses fans, le génial Guillermo Guiz. Le choix du show fut cornélien.

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