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Julien Frison, nouveau pensionnaire de la Comédie-Française

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Julien Frison, acteur brabançon de 23 ans, a été repéré et engagé il y a quelques mois par la Comédie-Française alors qu’il était au Conservatoire à Paris et sévissait encore dans Nos chers voisins, série de TF1. Il faisait alors, comme il dit, le grand écart entre Corneille et les plateaux télé.

Après des études secondaires à l’athénée royal de Rixensart, Julien Frison commence la bio à l’UCL mais un stage au cours Florent changera sa vie. Il débarque dans la capitale française à 19 ans et y accède directement en troisième année. En 2013, il entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Trois ans plus tard, la Comédie-Française le repère et le débauche. Depuis un an, il y est pensionnaire.

Nous l’avons vu sur les planches dans le très beau « Lucrèce Borgia », mis en scène par Denis Podalydès (jusqu’au 28 mai). Et nous l’avons rencontré longuement dans la Maison de Molière où il passe aujourd’hui le plus clair de son temps. L’occasion d’un repo rtage dans le temple. Il nous y guide tout en nous parlant de sa belgitude, de ses passions et aspirations. Et de ce rêve : tourner un jour pour Bouli Lanners dont il vénère le style.

Le « Français » vu de jour

Une odeur de poudre parfumée. Des bruissements. Une faune empressée se dispute discrètement les strapontins. Le théâtre Richelieu est bondé. Des sièges de velours rouge, des dorures et le charme implacable du théâtre à l’italienne. Nous sommes au cœur du bâtiment de la Comédie-Française, place Colette à Paris. La foule est plutôt éclectique en termes d’âge.
Sur les planches, un décor magistral, dans les bleu nuit, aquatique et presque ondoyant. « Lucrèce Borgia » de Victor Hugo, mis en scène par Denis Podalydès, se joue en alternance – une spécificité du Français, par ailleurs seule troupe permanente de cette envergure dans l’Hexagone.

« Lucrèce Borgia » est un drame romantique et un thriller aux accents psychanalytiques. Au cœur de l’affaire bien sûr, le « monstre moral », une mère criminelle et incestueuse ; et le tableau « caravagesque » comme l’a décrit lui-même Denis Podalydès, « d’une époque ténébreuse, faite par des hommes ténébreux (…) ».

Le personnage de Lucrèce Borgia était incarné lors de sa création en 2015 par Guillaume Gallienne, une grande figure de la Maison, tandis que Suliane Brahim incarnait le personnage de Gennaro. Aujourd’hui, ce sont Elsa Lepoivre en Lucrèce et Gaël Kamilindi en Gennaro qui officient. Autour d’eux, une pléiade de comédiens aux visages puissants, prolongés parfois par des masques de cire. Dont Julien Frison, très présent. Il joue le rôle de Maffio Orsini. Les costumes aux lignes fortes eux aussi, sont signés Christian Lacroix.

Le lendemain, rendez-vous est fixé à l’entrée des artistes et du personnel, discrète, galerie de Chartres. Julien Frison apparaît, bondissant et sec comme un alpiniste, ce qu’il est en vrai.
Cap d’abord sur la salle Richelieu. Un vrai cadeau : elle est rarement accessible, largement mobilisée par la technique. Chaque jour, huit techniciens démontent le décor de la veille, ensuite montent celui de la répétition d’un autre spectacle qui sera répété l’après-midi. À 17 heures, ils démontent le décor des répétitions et montent celui de la pièce du soir qui, selon la loi de la maison, diffère du programme de la veille.

Les spectacles de la Comédie-Française sont montrés dans trois salles à Paris – salle Richelieu, théâtre du Vieux-Colombier et Studio-Théâtre, la Richelieu proposant les pièces en alternance. Certaines pièces font l’objet de tournées en province ou à l’étranger. Les pensionnaires et sociétaires (choisis parmi les pensionnaires ayant au moins une année d’engagement) sont des salariés de la profession. Avec les obligations liées. Leur priorité, c’est la Comédie-Française. “S’ils souhaitent participer à un travail, tournage ou autre, à l’extérieur, cela ne doit pas empiéter sur leur office de base. À la Comédie-Française, il faut cultiver l’esprit de corps et conserver ses particularités. “Simul et singulis”, telle est la devise de la Maison.

Pause backgammon

Nous traversons des couloirs décorés d’œuvres d’art – le Théâtre de Molière est un « musée vivant »-, nous rendons ensuite au « foyer des artistes », une pièce lumineuse et feutrée, ornées d’œuvres diverses dont des portraits de la tragédienne Rachel et de Sarah Bernhardt, le monstre sacré. Grande vue sur la place Colette, traversée par des grappes de touristes asiatiques qui se dirigent vers Le Louvre. Sur la table, un jeu d’échecs, un magazine Barbie, abandonné par un enfant d’acteur, un piano, une télé, une cafetière, des gobelets.

Les comédiens y font la pause entre deux apparitions sur scène.
Le lieu est ludique et apaisant. Aux échecs, Julien Frison préfère le backgammon. Au piano, le violon, qu’il joue. « Si on a une pause de quarante minutes, on ne va pas rester à se prendre la tête », précise-t-il, pragmatique. « Sauf si on a un morceau de bravoure à assurer après ! ».

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Entre Corneille et TF1

Originaire du Brabant wallon, Julien Frison fréquente les bancs de l’athénée royal de Rixensart. Sa mère l’inscrit très tôt dans une agence de pub et il joue dès 2006 dans un film tourné en Belgique, Odette Toulemonde d’Éric-Emmanuel Schmitt, avec Catherine Frot et Albert Dupontel. Ensuite dans Big City de Djamel Bensalah, en 2007, et Un monde à nous de Frédéric Balekdjian en 2008. En 2009, il est aux côtés de Jean-Pierre Marielle dans Rondo, d’Olivier van Malderghem. En 2009, c’est Une ange à la mer de Frédéric Dumont et en 2016, il est à l’affiche du dernier film de Yann Samuell, Le Fantôme de Canterville.

Il apparaîtra également dans des séries télévisées, dont Revivre, diffusée sur Arte (en 2008), À tort ou à raison, d’Alain Brunard, sur un scénario de Marc Uyttendaele (en 2009), Mes amis, mes amours, mes emmerdes… de Jérôme Navarro (de 2009 à 2015) et la très populaire Nos chers voisins sur TF1 (dès 2012). Il y incarnait jusqu’il y a peu Jacques-Etienne, l’aîné de la famille Dubernet-Carton, qui peine à faire son coming-out.

L’expérience de Nos chers voisins sur TF1 a-t-elle été fondatrice ? « Il y avait un paquet de minutes utiles par jour. Le petit écran est formateur à un autre endroit. En télé, ça va très vite. Il faut être « bon », ou non, très vite ».

Il raconte des journées contrastées, aux accents parfois folkloriques. « Lorsque je travaillais pour la série, je jouais du Corneille le matin et pouvais me mettre en slip l’après-midi pour « Nos chers voisins » ! On aime les étiquettes. Au Conservatoire, on me taquinait sur le fait que je faisais de la télé pour une série très populaire de TF1 alors qu’eux étaient dans un délire intellectuel du renouveau théâtral de demain !  J’ai travaillé sur cette série pendant quatre ans. Il y avait beaucoup d’indisponibilités avec le Conservatoire mais j’y ai appris un tas de choses ».

En 2013, le Belge s’inscrit en classe libre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où il poursuit sa formation aux planches.

En 2016, il est repéré et débauché par la Comédie-Française. Au printemps de la même année, il intègre la troupe en tant que pensionnaire. Il y interprétera son premier rôle dans Un chapeau de paille d’Italie de Labiche.

Les clichés théâtreux

Son statut de plus ancienne institution théâtrale de France fait de la Maison de Molière la référence absolue pour les uns, le symbole d’un travail convenu, voire compassé pour les autres.

La scène, ce n’était pas un fantasme pour le jeune Brabançon qui a démarré au cinéma. “Je n’étais pas allé beaucoup au théâtre, que je trouvais assommant dans 95% des cas ! J’avais des idées préconçues sur le genre, je m’y suis beaucoup ennuyé. J’avais des préjugés sur l’institution. Je l’imaginais figée alors qu’elle est ouverte. Il y a une vraie volonté de travailler avec des metteurs en scène contemporains jeunes et hyper doués comme Christiane Jatahy (metteuse en scène brésilienne), Ivo van Hove (le Belge qui créa notamment « Lazarus » de David Bowie, et triompha à Avignon avec « Les Damnés ». NDLR), Clément Hervieu-Léger (de la Comédie-Française)… C’est le travail de l’administrateur-général, Eric Ruf. Il invite ces géants, c’est tellement jouissif !”

Les préjugés sur la scène sont liés selon lui, aux prescriptions scolaires, véritables tue-l’amour. “L‘école n’aide pas à sensibiliser les jeunes au théâtre. Le programmes académiques sont souvent gelés, les choix ne tiennent pas compte non plus de la mise en scène. C’est une erreur. Je n’imaginais pas que beaucoup de jeunes allaient à la Comédie-Française ! Or il y a des groupes scolaires, beaucoup d’autres aussi, et puis j’ai des copains qui viennent me voir de Bruxelles, ils sont ravis du spectacle. Après on fait la fête.”
Son prochain spectacle sera du Feydeau, “L’hôtel du libre échange”, du Vaudeville pur sucre. “C’est mis en scène par Isabelle Nanty avec une super équipe. Vraiment, j’ai le cul bordé de nouilles !”

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Bouli Lanners, ce géant

Il y a aujourd’hui dans la troupe de la Comédie-Française six Belges : Thierry Hancisse, Françoise Gillard et Christian Hecq (ils sont sociétaires), Elliot Jenicot, Anna Cervinka et Julien Frison (pensionnaires). “Nous sommes un vrai petit vivier, on se fait taquiner. Christian est de Nivelles et moi de Genappe. Il a grandi à cinq kilomètres de chez moi, est arrivé à Paris plutôt tard. Ca crée des liens, forcément”.

Au cinéma, le Brabançon aime Spike Jonze, Paul Thomas Anderson, Paolo Sorrentino et bien d’autres. Et, en Belgique, Bouli Lanners synthétise ses envies. « J’adorerais tourner avec lui. J’en suis fou ! Tout le monde parle des frères Dardenne mais lui aussi fait un travail grandiose. « Eldorado », j’ai trouvé ça magnifique, tellement fort. Et « Les Premiers, les Derniers », avec Albert Dupontel… Je les ai tous vus. Je vais vous faire une confidence, j’avais passé le casting pour jouer dans « Les Géants ». Je n’ai pas été retenu, c’était un grand regret mais je ne désespère pas ! J’ai longtemps hésité à lui envoyer un email lui disant simplement que j’étais comédien et que je rêvais de travailler avec lui. Mais je suis sûr qu’un jour on se rencontrera ».

 

L’intégralité du reportage à lire jeudi 30 mars dans l’édition print de Paris Match.

 

 

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