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Seulement assoupie, La Peste peut se réveiller en chacun de nous

La Peste d'Albert Camus au Théâtre des Galeries est servie par huit comédiens au total. | © Isabelle De Beir

Art et Scène

L’oeuvre d’Albert Camus est actuellement adaptée en pièce sur la scène du Théâtre Royal des Galeries à Bruxelles. De facture classique, la mise en place de La Peste donne toujours à réflechir plus de septante ans après la parution du livre. Et ce ne sont en effet pas les raisons qui manquent en 2019…

 

Par Laurent Depré

« Ce que l’on apprend au milieu des fléaux, c’est qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » Cette phrase tirée de La Peste d’Albert Camus ouvre le spectacle d’1h40 et le referme. Elle est un résumé fort des évenements qui vont toucher la cité portuaire d’Oran, en Algérie. Une peste affreuse s’y répend pour faire des milliers de victimes en quelques mois. Elle n’éparge aucune génération et aucune couche sociale. Elle s’abat sur des familles entières pour ne laisser, parfois, qu’un unique survivant.

Pour raison sanitaire évidente, la ville est fermée à l’extérieur. Personne n’y entre et personne ne la quitte. C’est donc en vase clos que les habitants vont affronter cette terrible maladie révélant les personnalités les plus viles ou les héros ordinaires. Chacun l’affronte avec ses propres croyances, certains l’accueillent même comme une délivrance… Beaucoup ne veulent rien voir au début, ignorent les mises en garde, n’acceptent pas l’évidence, repoussent l’inéluctable… On touche ici au coeur de l’absurdité de la vie, pierre angulaire de la conception du mouvement existensialiste par Camus.

Ils sont huit comédiens sur scène accompagnés d’un musicien pour porter l’oeuvre de Camus. L’interprétation la plus répandue est celle de l’analogie avec la peste brune qu’est la nazisme vu l’année de diffusion de l’écrit (1947). Dans les années 50, Camus s’en expliquait : « La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins».

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Bernard Rieux (Sébastien Hébrant) est un médecin qui lutte contre la peste. Homme sensible et humaniste qui ne baisse pas les bras. Debout, Jean Tarrou (David Leclercq) ne croit qu’en l’homme, son unique morale est la compréhension. Il cherche à atteindre un idéal de saint laïque. Son engagement est le symbole de la résistance. ©Isabelle De Beir

La scénographie est composée en différentes lucarnes qui découpent l’entiereté de l’espace en « petites scènes ». Ce qui dynamise vraiment un propos assez sérieux et intellectuel. Les comédiens restituent avec justesse l’état de chaque personnages clés du livre. Le metteur en scène Fabrice Gardin explique sa volonté en montant La Peste. « Monter ‘La Peste’, c’est, à la suite de Camus, ne pas s’inscrire dans le ‘silence déraisonnable du monde’ mais plutôt s’ancrer dans un mouvement de réflexion et de mise en garde pour les générations futures. ‘La Peste’ prône l’engagement dans l’action collective en raison même de l’absurdité du sort qui accable les hommes. Face à une fatalité unique, le roman collectionne la multiplicité des points de vue individuels pour faire sentir la nécessité de cette force du collectif. »

Le jeu majoritairement statitique des comédiens, pour mettre en valeur le coeur du message de Camus, demande de la concentration. Mais quel plaisir de retisser un lien avec un livre à mettre en toute les mains, et dans celles des plus jeunes, sans tarder… En ces heures sombres où le populisme et le rejet gagnent toujours plus de terrain en Europe et ailleurs, ces quelques mots du prix Nobel 1957 résonnent de façon assourdissante.

« Écoutant les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparait jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

La Peste
Au Théâtre Royal des Galeries jusqu’au dimanche 17 novembre 2019.

©Isabelle De Beir

 

 

 

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