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Rongione dans « Homo Sapiens » : Grand sage à l’italienne

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Fabrizio Rongione, parfait en Romain d'apparat, renoue dans "Homo Sapiens" avec ce goût pour l'histoire qu'il partage avec Samuel Tilman. ©TTO

Art et Scène

Il parle de Jules César, de Hitler ou de Dieu le père. Il évoque aussi, dans le désordre féminisme, homosexualité, populisme, écologie, racisme, technologie ou piétonnier. Dans Homo Sapiens, co-écrit avec Samuel Tilman, Fabrizio Rongione, intarissable, offre un one-man-show historico-costaud un peu comme au bistrot. Mais en mille fois mieux puisqu’on est au TTO. Entre homme moderne et grand sage à l’italienne.

La toge et la couronne de laurier lui vont à ravir, voir bien sûr la très belle affiche du Théâtre de la Toison d’or, en mode selfie. Il y a ces traits à couper au couteau, ce nez à la romaine, ces yeux qui roulent et coulent sur les côtés façon Lino Ventura, il y a cette coiffure discrètement impériale – entre Néron et humble page. On songe à C’était Bonaparte de Robert Hossein, grandiloquent comme prévu, qu’on avait vu à Paris en 2003. Rongione y était, malgré le côté pompeux de l’affaire, merveilleux, avec sa tête de Napoléon, son profil droit, son teint blafard. Et cette voix métallique, magnifique. Vers la même époque, au début des années 2000, on l’avait interviewé dans le restaurant de ses parents à Schaerbeek. Il respirait la même confiance réservée, pratiquait déjà la mauvaise foi cocasse et l’autodérision.

On le retrouve bavard et pas fanfaron. On songe à la toge donc. De toge, ou de savant drapé, il est question d’ailleurs dans les péripéties historiques évoquées sans façon. Le one-man-show dépeigné gambade, en roue libre, sur les traces de quelques ancêtres fameux. L’homme seul en scène oscille entre grand sage revisité et homme moderne un rien contrarié. Avec l’histoire en toile de fond et dans une joie bougonne, il entend montrer que les tares humaines et failles de tout poil – mépris, pulsions de domination, désastres annoncés, renoncements minables, plus ou moins ajustables et autres vicissitudes à impact variable ne sont parfois que cela : un éternel recommencement.

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Fabrizio Rongione fait profil bas sur la scène du TTO. Pas d’esbroufe, ni d’effort apparent. Eclairage sobre. Pas d’effets spéciaux à part quelques images sur écran géant, distillées ça et là durant le spectacle. Tranquille, fluide. Le visage sensible. Le nez frémissant. Le regard latéral, omniprésent. Incarnation à l’italienne. Sans machisme, avec au contraire cette fibre féministe pudique de l’homme né avant MeToo certes mais qui serait dans son élément au cœur d’un gynécée. Une démonstration anti-sexiste présentée à l’ancienne mais qui va à l’essentiel.

Grand sage devant l’éternel, Fabrizio Rongione occupe l’espace tout en se fondant dans le décor. © Gabriel Balaguera / TTO.

Bref. Il attaque les hostilités avec des commentaires qui ne paient pas de mine sur le trafic, la chaussée d’Ixelles piétonnière par moments, ces pièges qu’on lui tend. Les automobilistes qui rongent leur frein. 30 à l’heure, quand même, est-ce bien humain. Il ne le dit pas ou plutôt il le dit autrement. Quand il parle de voitures et de circulation, c’est un poème. D’Ixelles aussi. Uccle est ringardisée, enfin il le dit beaucoup mieux. Les rires sont concentrés.

Vercingétorix et tutti quanti

« Saviez-vous », dit le pitch du TTO, « que Jules César était le roi des fake news ? (…) Dans ce nouveau spectacle, Fabrizio Rongione, convoque l’Histoire, ses figures marquantes et ses personnages de l’ombre pour tenter d’éclairer le présent. Passage en revue des petites lâchetés, des trahisons, des mensonges, des coups tordus de ceux qui nous dirigent depuis 4000 ans. »
Le comédien ratisse large. Il balaie l’histoire dans tous les sens, aborde quelques névroses au goût du jour, dans le désordre. Les thèmes les plus gros s’enchaînent sans effort. Il passe du coq à l’âne dans l’allégresse. Domination culturelle, capitalisme, populisme, racisme, écologie, technologie, féminisme (l’accouchement douloureux voulu par Dieu, à moins qu’il ne s’agisse du Christ, est un joli trait). Le chapitre homosexualité est l’occasion d’énumérer, sur un mode un brin monomaniaque, les grandes figures gay de l’histoire. Quelque Celte arc-en-ciel est brandi. Vercingétorix et tutti quant sont de la revue. Belle démonstration face au traditionalisme absurde revendiqué par quelques mouvances figées dans ce formol qui se trompe d’objet. Il le dit aussi, mais mieux.

On pourrait trouver la perspective trop large ou trouver les postures un peu convenues mais ce serait ignorer lâchement le énième degré de son approche. C’est ce qui fait le charme de l’affaire : la démonstration n’est pas obligatoire, Rongione s’en moque. L’homme n’a rien à prouver et ceux qui l’aiment le suivent dans un monologue tranquillement balancé.

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Les enchaînement sont bien écrits, dits avec un tel naturel qu’on s’incline. Quelques séquences sont à se tordre. La salle d’ailleurs réagit dans une belle osmose. Hitler par exemple – car non, il ne redoute pas le cliché foireux ni le gag périlleux. Hitler et ce bras qui s’élève mécaniquement, Hitler “avec son petit tapis de yoga” et son grognement en éructation spontanée lors d’une séance zen est, contre toute attente, poilant.

Fabrizo Rongione se raconte comme s’il sévissait dans un bar ou chez des copains avant la poire. Silhouette fluide, il capte les ondes tout en se fondant dans le décor. Il s’estompe sans se perdre. Il a l’œil vif et capte son monde. Il avait songé aussi lancer son one-man-show en immersion dans la salle, noyé dans le public. Un stand-up en mode sit-up.

Une histoire vraie

Homme de cinéma, de télé, de théâtre, d’humour, Rongione fut « Riquet » dans le sacré Rosetta, première Palme d’or des Dardenne. Pour les frères de Seraing il a joué aussi dans Le Silence de Lorna, L’Enfant, Le Gamin au vélo, ou Deux jours, une nuit, avec Marion Cotillard, qui lui vaut le Magritte du meilleur acteur en 2015. En télé, il sévit dans les séries Un Village français et Mafiosa, le clan. En 2005, il fonde, avec Samuel Tilman notamment, une maison de production, Eklektik. Elle fait de la fiction, du documentaire ou de l’animation. Plus largement, il officie entre Belgique, France et Italie.

7 février 2015, cérémonie des Magritte à Bruxelles. Fabrizio Rongione reçoit le Magritte du meilleur acteur pour son rôle dans Deux jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne – Magritte du meilleur film et du meilleur réalisateur. © Laurie Dieffembacq / Belga.

Il s’est beaucoup nourri pour ce spectacle au TTO – des lectures fleuves dont il parle avec gourmandise. Il partage avec Samuel Tilman une formation universitaire en histoire qui donne une belle aisance dans les thèmes abordés, le goût du travail bien fait et l’humour toujours. Dans les années 90, encore étudiants à l’ULB (Fabrizio rejoindra ensuite le Conservatoire), ils forment un duo à vocation comique, Les Fléaux, avec lequel il joueront, déjà, au TTO. Ensemble ils ont co-écrit avant Homo Sapiens deux one-man-shows : A genoux en 2002, Prix du Théâtre du meilleur seul en scène. Les névroses d’un homme, les incohérences de son univers y sont brossées entre comique de situation – la rencontre fortuite de l’anti-héros avec une pléiade de figures qui animent son quotidien – et stand-up pur sucre lorsqu’il apostrophe le public à grand bruit. Et, en 2009, On vit peu mais on meurt longtemps.

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Samuel Tilman a un master à l’Université d’Oxford et un doctorat en histoire à l’ULB. Il se voue ensuite à sa passion, artistique. Il signe la série documentaire Kongo en 2010, vendue à l’international comme on dit, dans plus de quinze pays, et Le dernier Gaulois, qui a fait un tabac sur France 2 en 2015. Il coscénarise et produit Ça rend heureux, de Joachim Lafosse. Son deuxième court métrage, Nuit blanche, remporte le Magritte du genre en 2011. Son premier film, Une part d’ombre, sort en 2018. C’est un thriller psychologique dans lequel jouent Natacha Régnier et Fabrizio Rongione.

Quand on demande à ce dernier combien de temps dure Homo Sapiens, il répond du tac au tac, en mode carré : « Une heure trente ». Il a raison, on s’est mal exprimé. On voulait dire : combien de temps reste-t-il à l’affiche. « Ah, trois semaines au total ! Ensuite je tourne un film », s’excuse-t-il. On peut le voir sur les planches jusqu’au 9 novembre. D’urgence donc. Après, l’homme moderne entre dans une autre dimension.

Homo Sapiens de Fabrizio Rongione et Samuel Tilman. Création Théâtre de la Toison d’Or. Au TTO jusqu’au 09/11/19, du mercredi au samedi à 20h30. Galerie de la Toison d’Or, 1050 Ixelles. Réservations : Www.ttotheatre.com – 02 / 510 0510

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