Paris Match Belgique

Éric-Emmanuel Schmitt se penche sur les chefs-d’œuvre du BRAFA

L'écrivain, en matière d'art, a une passion pour deux peintres, Watteau et Monet. | © PHOTO Alexandre MARCHI

Art et Scène

Habitué de la Brafa, l’écrivain français le plus lu – il est traduit en 46 langues – et le plus joué au monde délivre ses choix.

 

La 65e édition de la Brussels Art Fair (Brafa) s’est ouverte ce dimanche 26 janvier, et pour une semaine, sur le site de Tour & Taxis à Bruxelles. La formule a été raccourcie d’une journée pour satisfaire à la demande des exposants. Le nombre de visiteurs a doublé en 10 ans, passant de 30 000 personnes en 2010 à plus de 66 000 personnes lors de l’édition précédente.

Paris Match Belgique. Philosophe, essayiste, romancier, auteur de pièces, de livres d’opéra, directeur du théâtre Rive Gauche à Paris, metteur en scène, comédien, réalisateur et j’en passe, comment arrivez-vous à endosser tant de rôles à la fois ?

Éric-Emmanuel Schmitt. La joie de faire qui décuple le pouvoir que nous avons d’entreprendre, de réaliser… c’est ce que disait le philosophe Spinoza et c’est ce que je constate dans la vie. Je fais beaucoup plus de choses aujourd’hui à 59 ans grâce à ce critère et du coup, j’arrive à me démultiplier d’une façon inattendue.

Parmi ces multiples activités, y en a-t-il une dont vous ne pourriez pas vous passer ?
Écrire. Quand j’étais enfant et que je rentrais, j’écrivais et pendant plusieurs décennies, j’ai été persuadé que chaque petit garçon et petite fille faisait la même chose. J’ai découvert assez récemment que non.

Vous avez écrit « Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran », mais vous jouez également la pièce. C’est plutôt inhabituel …
Je suis devenu comédien par hasard, même si le hasard n’existe pas. L’acteur Francis Lalanne qui jouait Monsieur Ibrahim ne pouvait pas être sur scène certains soirs et on m’a proposé le rôle. Ça c’est merveilleusement passé avec le public et je n’ai plus arrêté. Bien sur, j’étale les représentations sur l’année parce que j’écris et les jours où je joue, je n’écris pas. Ce sont deux énergies totalement différentes. Écrire, c’est se retirer du temps pour réinventer le monde tandis que jouer, c’est s’exposer au monde et brûler.

Avez-vous dû vous exercer pour ce rôle ?
J’ai beaucoup travaillé, notamment ma voix et mon articulation. Mais je suis l’acteur de mes textes et je me sens légitime. J’ai joué dans un film pour la télévision et là aussi, ça c’est très bien passé. Dans ma vie, je me suis beaucoup déplacé de discipline en discipline, chaque fois, il a fallu convaincre. Dans les années 90, j’ai été reconnu comme auteur de théâtre et quand je suis passé au roman certains n’ont pas cru en moi, mais je me suis imposé. Après, j’ai fait du cinéma avec Oscar et la Dame Rose et l’histoire s’est répétée. Peut-être qu’on accepte finalement ma caractéristique de touche-à-tout.

Une caractéristique qui s’étend aux Arts plastiques ?
Oui. J’ai d’ailleurs écrit un roman qui s’intitulait « Lorsque j’étais une oeuvre d’art » qui est l’histoire d’un garçon qui veut se suicider, mais qu’un artiste arrête en lui faisant miroiter un nouveau corps idéal. C’est un livre sur l’esthétique, l’Art contemporain, la confusion entre l’Art et la performance, la façon dont on perçoit son corps et comment celui-ci est perçu par les autres. J’aime les arts visuels et particulièrement la sculpture parce qu’elle est mouvement et qu’elle change sous les différentes lumières. Je vois le dessin en dessous, donc pour moi, c’est un art à la fois en deux et trois dimensions.

En parlant d’Art, vous avez dit que le XXe s. avait apporté beaucoup, mais plus au discours, à la philosophie et à la théorie sur l’Art qu’à l’Art lui-même. C’est toujours votre position ?
Ce qui différencie le XXe s. c’est que le discours sur l’art a pris une place aussi importante que l’œuvre. En mettant un urinoir dans un musée, Marcel Duchamp incite à regarder le monde différemment. Je trouve ça philosophiquement intéressant, mais pas forcément artistiquement intéressant. Donc je dirais que Marcel Duchamp est un philosophe qui m’intéresse, mais l’artiste ne m’intéresse pas.

Êtes-vous un habitué de Brafa ?
J’y suis allé plusieurs fois. Par curiosité, pour découvrir, mais aussi pour être avec des amis des proches et discuter de ce que nous voyons parce que c’est très enrichissant de placer plus de deux yeux sur une œuvre.

Avez-vous un artiste privilégié ?
J’ai une passion pour deux peintres, Watteau et Monet. Ce qui m’éblouit chez eux, c’est la saisie de la lumière, la manière dont ils captent la grâce d’un instant souvent dans la nature ou sur un visage, cette façon d’éterniser l’éphémère en éternisant la lumière et en la fixant sur la toile.

Y a-t-il un objet d’art que vous aimeriez posséder ?
J’avoue avoir passé des heures devant « La gamme d’amour » (The Love Song) de Watteau.

Les oeuvres d’Eric-Emmanuel Schmitt

 

©CentoAnniPigeon d’Écosse, vers 1930-1934. Joël et Jean Martel (Nantes 1896-1966 Bois-de-Céné). Bronze à patine noire. 28 x 26 x 16 cm. Monogrammé sur la jambe gauche. Timbre de fonderie : La Stelle. Galerie Cento Anni. Stand 99d

« Ce pigeon symbolise le renouveau de la sculpture dans les années 1920-1930. La simplification des volumes et ce gout pour le lisse font que pour moi c’est une jouissance sensuelle et intellectuelle. On sent le dessin réalisé à l’aide d’un compas et à l’arrière, il y a un grand classicisme, la recherche de la proportion parfaite ».

 

©DR

Torse d’un jeune. Asie Mineure, Ionie, Smyrne, période hellénistique, 3e siècle av. J.-C.. Argile rougeâtre. H 11,5 cm. Galerie Cybèle. Stand 17d

« Ce qui m’émeut c’est que la chair, la souplesse et la fragilité du corps sont exprimés par une matière solide. Il y a aussi deux auteurs dans cette œuvre. C’est une collaboration entre le sculpteur et le temps qui a cassé l’œuvre, pour dire l’éphémère ».

 

©DR

Le baigneur, 1910. Léon Spilliaert (Ostende 1881-1946 Bruxelles). Aquarelle, encre et pastel sur papier. 37,8 x 30,3 cm. Harold t’Kint de Roodenbeke. Stand 27c

« Je suis touché par son sens de la couleur, les volumes incroyables et sa façon de représenter les espaces qui crée chez moi un lieu pour la rêverie. Une de ses oeuvres habille l’édition de poche de mon livre “La Rêveuse d’Ostende”.

 

©DR

Shikami Akujo, masque de théâtre Noh. Attribué à la famille de maîtres sculpteurs Echizen Deme. Japon, période Momoyama, vers la fin du XVIe siècle. Bois (camphre).
H 20,2 cm. Yann Ferrandin. Stand 80c

« Je suis frappé par la force de cette mimique et par les qualités plastiques du travail du masque. Ce qui est extraordinaire aussi c’est qu’on peut avec un œil d’aujourd’hui voir quelque chose du travail du théâtre au XVIe s. au Japon alors que quand on joue sur scène, on écrit sur l’eau, le théâtre s’évanouit ».

 

©DR

10.04.70, 1970. Zao Wou-Ki (Pékin 1920-2013 Nyon). Huile sur toile. 46 x 55 cm. Omer Tiroche Gallery. Stand 10c

« C’est à la fois un peintre chinois dans la grande tradition et un peintre européen d’aujourd’hui parce qu’il participe de la modernité et la définit et j’aime ce croisement. C’est aussi le peintre du secret parce qu’il nous montre qu’il y en a un, mais ne nous dit pas lequel. Enfin, il y a cette espèce d’intensité vibrante qui me touche beaucoup ».

 

Son actualité

Son dernier livre Le Journal d’un Amour Perdu sorti en septembre est dans la liste des best-sellers en Belgique. Il raconte « comment on se remet de la perte d’un être cher qui vous a tout donné et comment on reconquiert progressivement la joie de vivre alors qu’on est que tristesse. C’est un livre de lumière même s’il parle d’un événement tragique ». Ed.Albin-Michel

En Belgique, Éric-Emmanuel Schmitt montera pour la dernière fois sur scène avec Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran. Ce sera le 1er février au Forum de Liège.

 

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