Paris Match Belgique

Guillermo Guiz au TTO : Le charme surfait de la procréation

Guillermo Guiz, bête de scène, au TTO jusqu'au 29 février. Sold-out hélas mais reprise du spectacle en juin.

Art et Scène

Le nouveau one-man-show de Guillermo Guiz au TTO parle virées alcoolisées, sexe of course, éducation mâle, paternité, procréation, sexisme, filiation, pédophilie, transmission. Il est question aussi de sanitaires, à Anderlecht ou avec Vincent Cassel en mode Actor’s Studio, et du visage de madone de Marion Cotillard. Enfin, on schématise un brin. L’ensemble est intimiste, épidermique, pétaradant. Complet jusque fin février mais de retour au Théâtre Molière à Bruxelles du 22 au 26 juin. Réservations dès la fin de cette semaine. Le countdown est lancé.

Guy Verstraeten de son vrai nom, tombeur malgré lui, sapé comme pour un stand-up new-yorkais, éblouit la salle. Dans Au suivant !, il aborde des phénomènes sociétaux qui touchent à l’intime. Ils sont passés au broyeur, assaisonnés par quelques traumas de l’enfance. Il est question notamment de reproduction, d’enfants à reconnaître. Ou pas. Et de sac banane, de renard, de basilic. On se souvient que ces trois derniers éléments sont extraits de phrases qui nous a fait pouffer grassement.

« Dites : Je jure que je ne coucherai pas avec Guillermo Guiz après le spectacle », lance en gros, dans une solennité qui provoque une onde d’extase chez les aficionados, Gaetan Delferière, le jeune humoriste qui assure la première partie du roi de la vanne. Guillermo va débarquer, bourreau des cœurs malgré lui. Il a beau se vêtir à la hussarde, sans une once d’artifice visible, un peu dans l’esprit des rois du stand-up américains dont Louis CK qu’il vénère de longue date, il a beau s’auto-flageller en permanence, avec l’aisance des faux timides, son verbe, son regard, sa dégaine tombent les foules. Guillermo Guiz se déplace pourtant sans emphase ni chorégraphie visible. C’est un understatement ambulant. T-shirt mou à encolure ample, baskets, pantalon brun. Pas l’ombre d’une coquetterie apparente à part bien sûr cette signature : moustache de pré-ado et coupe de joli cœur à mèche qui renvoie mine de rien, dans l’inconscient collectif, à son précédent statut de footballeur. Et ce doux visage qui rappelle Marion Cotillard à qui on l’a, semble-t-il suggérer, parfois comparé (pour les traits, pas pour sa façon de mourir dans Batman mais on s’éloigne du sujet).

Père fondateur

Guillermo Guiz se décrit comme un gringalet par rapport à son père qui avait la stature imposante. Ce défunt paternel qu’il a follement aimé, qu’il aime beaufiser à tout crin. Ce père, décédé il y a quelque temps, qui n’a pas pu suivre les rebondissements de la carrière de son fils.  « Il n’a vu que le début de mon travail de journaliste. C’est quelqu’un qui a sacrifié sa vie pour moi. Quand on est père célibataire, il ne faut pas compter sur une vie sociale normale. » Il l’évoque toujours avec la même ferveur mais détaille davantage dans ce deuxième spectacle le profil de ce père fondateur, personnage récurrent dans les deux shows, qui l’a élevé seul dans les volutes de blondes et le culte des livres, dans cet appartement où régnait une certaine latitude quant à l’usage des éviers-urinoirs. « Il fumait un paquet de cigarettes par jour intra muros. C’était assez dingo car on savait déjà que le tabagisme, c’était pas terrible pour les gosses ! »

Lire aussi > Guillermo Guiz : The muscles from Brussels

Ce père qui lui lançait des onomatopées et quelques borborygmes en guise de conseils psy. Un homme à la fois cultivé et rugueux, féministe et misogyne, convaincu de « l’inexistence de Dieu, mais pas du temps de cuisson des œufs mollets ». Ce père, qui n’osait pas se prononcer pour des conseils au quotidien, mais qui avait acquis, à force de plongée dans des écrits religieux, des certitudes profondes, était friand de paradoxes. Ce personnage récurrent chez Guillermo Guiz, une référence forcément, était un faux-beauf nous expliquait en 2017 celui qui se définissait comme un « geek du stand-up ». « Mon père m’a fait regarder les Monty Python, et Canal+ au berceau ou presque.»

guillermo guiz
« Mon père m’a fait regarder les Monty Python, et Canal+ au berceau ou presque. » ©TTO – Théâtre de la Toison d’Or

Il a « beaufisé » ce père dans ses sketches. On l’imaginait au départ vaguement entre Cabu et Bidochon. Alors qu’en fait, non. « Mon père, c’était un mystère », nous dit Guillermo, en 2017 toujours. « Mais il n’était pas beauf. Pas du tout. Il était généreux, instruit et doux. C’était quelqu’un de complexe. Il était à la fois manuel et passionné de religion. Il connaissait tout sur les origines du christianisme, tout de tout, il jonglait entre les remarques les plus pointues sur les forums des premières sectes chrétiennes. Il a écrit mille pages de texte sur les origines de la chrétienté. C’était aussi un handicapé social, il fuyait les autres. Il avait été tellement déçu par les femmes qu’il en était devenu un peu misogyne. C’est lui qui m’a rendu curieux et avide des choses de la vie, qui m’a donné envie de lire. Il n’était pas social, même assez agoraphobe mais il faisait, de temps à autre, une exception pour le Samoka du Shopping Center… Quand on vient d’Anderlecht, c’est un peu le passage obligé pour moi ! C’est un endroit ouvert, il n’y a pas d’intimité. Ça le rendait discret. Il n’aimait pas faire de bruit, se signaler». Guillermo Guiz se signale sur scène, mais il est discret aussi dans la vie. Après le spectacle, sa longue silhouette se fond dans la foule. Il évoque aussi, dans Au suivant ! les funérailles de sa mère, alcoolique, disparue tôt. Où il tenta (vérité vraie dit-on) quelques blagues qui eurent, dit-il, un succès tout relatif.

Lire aussi > Louis C.K., #MeToo etc : Comment le king du stand-up US a aguiché Bruxelles

Sur les planches du TTO, Guillermo Guiz débite son monologue à la mitraillette, cultive son accent belge sans en faire des tonnes. Du terroir bonne franquette mais avec la distance induite par un esprit vif qui domine, mine de rien, son monde. Un séducteur finaud qui provoque sans choquer, anticipe les réactions d’un regard en coin, vif, désamorce tout sans avoir l’air d’y toucher. Rodé, paré, pro, blindé. Tranquillement mobile. Confiant mais « investi » dans le show. Il est face à un public, comme on dit, conquis. Qui se gausse dès qu’il ouvre la bouche, on capte ça et là quelques cris de groupies.

Il parle progéniture, évoque sa hantise des enfants – enfin de les engendrer et de se les farcir ensuite pour le traduire sommairement. Bon, on schématise sa ligne de pensée, c’est beaucoup plus drôle en vrai. Il parle de pédophilie et de regard sur les enfants. « Il n’y en a aucun pour qui je ferais de la prison ». La salle se gausse évidemment. « Aucun risque que je devienne pédophile de toute façon, j’aime trop les seins. » Les vannes s’enchaînent full speed, enlevées par l’auteur, trash ou ciselées, remaniées dans un échange de regards constant avec le public. Les liens sont vifs comme l’éclair, inattendus souvent.

Lire aussi > Kings of Comedy Club : Guillermo Guiz et Alex Vizorek s’associent pour stimuler le stand-up à Bruxelles

Dans Au suivant !, il est beaucoup question de transmission. Prenons Clint Eastwood, 89 ans « et son enfant caché de 65 ans » (Laurie Murray, adoptée à la naissance, elle n’apprendra l’identité de ses parents qu’à 30 ans et des poussières, grâce au travail d’un détective privé. Aujourd’hui l’acteur et sa fille « partagent ensemble une passion pour le golf » dit la bio). Bref. On sait aussi qu’Eastwood en tant que réalisateur a ausculté les liens familiaux, la transmission des valeurs à la progéniture. Guillermo Guiz évoque ce trait sur le mode « à 94 ans, on en a du bagage à transmettre ! » mais là aussi on a oublié les termes exacts du monologue. On se souvient juste qu’on s’est tapé sur les cuisses.

Vincent Cassel intime

On apprend encore dans le spectacle que Vincent Cassel a flashé sur Guillermo, l’a contacté par voie électronique et invité à le rejoindre dans sa maison à Biarritz. L’Anderlechtois raconte qu’il se voyait déjà encadré de créatures magiques incarnant le 7e art et tout le bazar de l’entertainment haut de gamme, avant de se retrouver, chez Cassel donc, en famille stricto sensu. Suit un délire délicieux sur les craintes qui viennent alors à l’esprit de Guillermo : ce séjour intime, n’est-ce pas inquiétant ? Et si Vincent Cassel avait pour habitude de convoquer des humoristes et de les occire discrètement dans l’antre familial ? Enfin, on raconte ça avec nos mots. Guillermo Guiz le dit évidemment beaucoup mieux. On s’était dit qu’on noterait les meilleurs passages et puis tout s’est bousculé.

Lire aussi > Rongione dans « Homo Sapiens » : Grand sage à l’italienne

Il y a tout de même quelques phrases géniales qu’on a retenues, dans le désordre et hors contexte : « La société est un peu à cran sur le consentement (sexuel) », « Coucher avec ma mère, j’en suis revenu ». Ou le divin « Quand je couche avec une femme, ça l’occupe. »
Le secret de la recette qui marche tient à la mesure. Une subtile alchimie qui permet d’éviter la nausée à une audience fluide. « Je m’autocensure souvent car l’humour, c’est une question de contexte. Il faut doser, faire appel à l’intuition. J’utilise des mots crus, c’est vrai mais j’essaie de veiller à cet équilibre. Je ne pense pas faire du Bigard, avec tout le respect que je lui dois. Je peux être grossier mais j’espère ne pas être vulgaire ».

guillermo guiz
« Le secret de la recette qui marche tient à la mesure. Une subtile alchimie qui permet d’éviter la nausée à une audience fluide. « Je m’autocensure souvent car l’humour, c’est une question de contexte. Il faut doser, faire appel à l’intuition.  » ©TTO.

Diplômé en sciences politiques et en journalisme, le surprenant Guy Verstraeten fut manager de boîte de nuit, chroniqueur au Vif et jeune espoir du football belge. Humoriste, acteur, scénariste, fine plume et toujours DJ dans l’âme, il domine sur les planches, sur France Inter, Canal+ (Le roi de la vanne, featuring les superbes Laurence Bibot et Fred Jannin : pur régal) et sur La Première. On raffole aussi de ses duels musicaux avec l’excellent Bernard Dobbeleer dans Entrez sans Frapper, l’émission de Jérôme Colin.

Anderlecht champion

Au Suivant ! démarre avec Brel en fond sonore. Entrée en scène du presque quadragénaire à la dégaine de post-ado qui fait se tordre la France. Le spectacle est universel, il y a aussi les racines bruxelloises dont il tire une fierté sans en faire non plus un fromage.
La première fois qu’on avait rencontré Guillermo Guiz, c’était au Shopping Center d’Anderlecht. Rendez-vous avait été donné face à la statue de Jean-Claude Van Damme. Il jouait alors Guillermo Guiz a un bon fond, au TTO. Déjà à guichets fermés. Dans ce premier spectacle, le prodige multitâches qui dut renoncer à sa carrière dans le foot à cause d’articulations « en mousse » évoquait notamment une virée avec une jouvencelle liégeoise édentée et quelques pince-fesses huppés. Mais bon, on s’égare.

Lire aussi > Kody, grand seigneur de la vanne
« Jean-Claude, c’est Jean-Claude quoi ! C’est formidable. Mais que fait-il ici, je vous le demande ? » Nous sommes boulevard Sylvain Dupuis à Anderlecht face à la sculpture en bronze de JCVD, inaugurée le 21 octobre 2012 pour les 40 ans du Westland Shopping Center, en présence de l’acteur qui avait fait une apparition impériale sur tapis rouge et sur l’air de We are the Champions. Si tous deux ont changé de nom, avons-nous envie de rappeler, ils n’ont pas eu le même type d’élan. Jean-Claude Van Varenberg devenant Van Damme, c’est un peu comme si Guy Verstraeten (ce nom « d’urologue des années 70 » qu’il porte comme une croix) avait décidé, au lieu de prendre le pseudo exotico-conquérant de Guillermo Guiz, de s’appeler Michel Demeesmaecker. Mais soit. Nous mettons le cap franco sur le Shopping center, âme de la commune. On fera une halte au Samoka, que Guillermo Guiz a fréquenté des années durant avec son père, l’omniprésent.

Au Suivant ! GuillermoGuiz. Théâtre de la Toison d’Or, galerie de la Toison d’Or, 1050 Ixelles jusqu’au 29 février. Complet hélas.
Et au Théâtre Molière (Ixelles), du 22 au 26 juin. La billetterie sera ouverte prochainement pour ces dates (fin de cette semaine normalement). Infos 02.510.05.10 etwww.ttotheatre.be

CIM Internet