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Théâtre filmé pour la RTBF : L’éthylisme divin selon Viripaev

Théâtre filmé pour la RTBF : L'éthylisme divin selon Viripaev

Soutenir les arts de la scène via la captation vidéo, c'est d'une sacrée modernité. Le texte de Viripaev, « enfant maudit » de la Russie post-soviétique est à la fois réaliste et flamboyant, à l’image de son auteur, qui fut comparé à ses heures à un Tarantino et au réalisateur russe Andrei Tarkovsky. | © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Art et Scène

Soutenir le théâtre par la captation vidéo, c’est d’une sacrée modernité. Nous avons assisté à l’enregistrement de la pièce « Les Enivrés », destiné à la diffusion sur la plateforme auvio de la RTBF. Création à Bruxelles de la pièce flamboyante de l’auteur russe contemporain Ivan Viripaev, le show est charnel et festif, obsessionnel et convulsif.

Sur la scène de l’espace Lumen à Ixelles déboule une troupe de jeunes comédiens épatants au ton juste, au geste précis. Des scènes d’ivresse collective aux accents mystiques, de grosses envolées pseudo-lyriques qui questionnent la liberté. Une chorégraphie aux mouvements amples, qui ondoie de gauche à droite, comme les longues vagues floues de l’ébriété. Un texte drôle, burlesque, oscillant entre philo de comptoir et non-sense prosaïque. Les voix prennent parfois de curieuses intonations de séries américaines doublées en mode fleuri. Le texte de Viripaev, « enfant maudit » de la Russie post-soviétique est à la fois réaliste et flamboyant, à l’image de son auteur, qui fut comparé à ses heures à un Tarantino et au réalisateur russe Andrei Tarkovsky. Ses personnages ont les excès parfois de ceux de Dostoïevski. Un régal de finesse, d’humour. Le tout pimenté par une sorte de spiritualité inclusive.

Viripaev fustige la pseudo-liberté, les faux-semblants de la société contemporaine, le bordel mental du monde, le baratin à toutes les sauces,

Un fil conducteur, la quête de foi ou de soi – christianisme, chamanisme, hérésie, tout est bon chez Viripaev pour capter et vilipender l’âme humaine. « Le Seigneur parle avec la langue de ceux qui sont ivres. (Il) s’adresse au monde à travers les enivrés. » In vino veritas en quelque sorte. Avec, en réponse ultime à la métaphysique des êtres, l’amour. Une quête sublime dans la dérision imbibée d’alcool ou de foi brûlante.  « Je ne boirai plus jamais mais ne dessaoulerai pas. » Des échanges farfelus, allumés par une sorte de tout-puissant qui aurait transmis sa présence divine à l’être éméché fait de chair et de sang, à cette humanité profonde, viscérale qui, dans l’exubérance comme dans la chute, reste en quête d’amour. « Aimez, soyez forts, vivez aussi honnêtement que vous le pouvez et ne vous pissez pas dessus de trouille », dit le pouvoir divin. « Tout est amour », reprend le profane.

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Viripaev fustige la pseudo-liberté, les faux-semblants de la société contemporaine, le bordel mental du monde, le baratin à toutes les sauces, cet « horrible flan à la con ». La liberté, c’est, dit un des personnage en substance, de s’accomplir dans une forme de contrainte, « quand ton cœur est déjà donné, quand il ne t’appartient pas de droit ». Plonger le bras dans la mouise pour aller saisir la perle. Et rendre ce qu’on a donné car « Dieu est comme in boss de la mafia cosmique a qui on aurait vole de l’argent. » Dans une interview relayée il y a quelques années sur la plateforme Théâtrecontemporain.net, Tsernaev disait « Parler de Dieu veut dire se parler à soi-même. Peu importe que vous soyez croyant ou pas. Je suis athée, mais j’aime Dieu plus que tout au monde. Aucun autre sujet ne m’intéresse! »

« Quand le Titanic a coulé, il restait la musique sur le pont »

La captation a lieu en présence notamment de Bénédicte Linard, ministre de la Santé, de la Culture et des Médias au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de Jean-Paul Philippot, directeur de la Rtbf, d’Hakima Darhmouch, responsable du pôle culture et musique à la RTBF, dûment disséminés dans la salle, dans le respect des mesures sanitaires.

Le spectacle, qui évoque ce besoin d’expression, de liberté, qui aborde cette pulsion festive, ces interrogations existentielles propres à l’humain, a une résonance particulière dans le cadre de la crise sanitaire. Le reconfinement partiel a mis, comme on sait, un coup d’arrêt aux représentations théâtrales, aux concerts…

Deux micro-perches et trois vidéastes évoluent autour de la scène. Les comédiens nous expliquent les difficultés que cela engendre : absence de publique qui impose de porter la voix différemment, de se soutenir en symbiose, de recréer l’esprit de groupe car les techniciens, qui connaissent le texte par cœur, ne peuvent plus réagir comme le ferait une audience vierge. © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

« Nous avons répondu aux propositions des compagnies. Ici ce qui nous a particulièrement séduits c’est la présence de nombreux jeunes sur scène. Et la promesse de cette énergie sur scène alors qu’on est isolés les uns des autres et assez enfermés. De voir cette énergie prometteuse avec tout ce monde sur scène », nous dit Carine Bratzlavsky, responsable des Arts de la scène à la RTBF. Elle a cette image comme une eau-forte : « Quand le Titanic a coulé, il restait la musique sur le pont. Depuis le mois de mars, le virus c’est un peu le Titanic pour la société entière et singulièrement pour les arts de la scène. Je suis heureuse qu’une dotation exceptionnelle nous a permis de rester sur le mont aux côtés des acteurs de la scène pour leur offrir, même si ce n’est pas grand chose au regard de ce qu’ils traversent, la possibilité d’exercer leur métier. Et d’offrir au public privé de salle, un regard questionnant sur le monde.»

L’idée d’une saine ivresse, d’une forme de fête salvatrice, était particulièrement séduisante sans doute dans le cadre de lockdown que les jeunes vivent souvent difficilement et durant lequel ils réclament à cor et à cris ce droit à la vie. « Par les temps qui courent, il y a, dans ce spectacle, quelque chose d’aventureux et de joyeux. » Le fait qu’il s’agisse d’un auteur russe assez atypique, rebelle dans l’âme n’est sans doute pas le fait d’un hasard. Même si son propos a été quelque peu adapté, en écartant, nous dira un membre de la troupe, les propos les plus politiques et en en conservant essentiellement les interrogations existentielles globales. « Le multilatéralisme et l’ouverture sur le monde sont au coeur même du théâtre ».

Un travail hybride, entre cinéma et théâtre, « mais autrement »

La préparation d’une captation ressemble à une fourmilière. Deux micro-perches et trois vidéastes évoluent autour de la scène.  Les comédiens nous expliquent les difficultés que cela engendre : absence de public qui impose de porter la voix différemment, de se soutenir en symbiose, de recréer l’esprit de groupe car les techniciens, qui connaissent le texte par cœur, ne peuvent plus réagir comme le ferait une audience vierge.

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Les regards aussi, l’attitude scénique peuvent varier dans ce travail hybride entre cinéma et théâtre, mais autrement. « Nous avons dû nous entraîner à jeter des regards aux caméras », nous explique Irma Morin, assistante à la mise en scène. « En revanche nous devons faire attention à ne pas nous trouver dans le chemin de ces caméras qui souvent se font face et projettent de l’ombre sur les planches. »
« Je mesure la chance que nous avons eu ce soir d’assister à un spectacle », commente Jean-Paul Philippot. La pièce lui a été chaudement recommandée pour son écriture notamment et il ne semble pas déçu. Il se dit intrigué par ailleurs par l’ambiguïté du propos mystique ou religieux du sujet. Il souligne le fait que des métiers extérieurs, des indépendants, ont participé à l’ouvrage. « Nous avions bien sûr des techniciens qui auraient pu s’en charger dans la maison mais l’idée ici était de faire travailler ceux qui n’avaient plus d’emploi. » Ces nouvelles habitudes de diffusion pourrait-il présager de réflexions au sein de la chaîne publique pour une suite dans l’après pandémie ? « Nous allons nous réunir au printemps. Il y aura une belle matière à discuter dans le cadre de ce qui sera aussi une évaluation et un brainstorming. Des idées en émergeront sans nul doute », confirme le boss de la RTBF. 

Les Enivrés d’Ivan Viripaev, traduit par Tania Moguilevskaia & Gilles Morel. Mise en scène Sarah Siré. Scénographie : Aline Breucker. Un spectacle de Violetta Production & Pola Asbl – Production déléguée – Vincent de Launoit.

Dossier dans Paris Match Belgique, édition du 11/02/21. Dont l’interview de Bénédicte Linard, ministre de la Santé, de la Culture et des Médias au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

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