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Vizorek l’élégant : son nouveau show de la mort qui tue

Face à l’illustration des thèmes, on se dit que ce roi du crachoir que la France entière nous envie, et nous a en partie ravi, ferait un carton dans les auditoires des grandes facultés. La mort était un challenge de taille. Un brin casse-gueule. Mais l’humoriste n’en a cure. Il envoie, tranquille, garde son style. | © Photo LP / Fred Dugit

Art et Scène

C’est son “tome 2”. Après l’inoxydable «Alex Vizorek est une œuvre d’art», l’humoriste belge formé à Solvay régale avec son nouveau seul en scène : «Ad Vitam», une ode à la vie de la mort qui tue. Il a choisi le TTO à Bruxelles pour créer ce spectacle en «exclusivité interplanétaire». Avant Avignon et une tournée française. S’y ruer entre deux vagues est un must. Viral.

Sur les écrans géants du théâtre, des phrases de philosophes et d’écrivains, sacrée mise en bouche avant la mise en bière. Celle d’Alex Vizorek du moins, point chaud de ce one-man-show qui plante la grande faucheuse en vedette américaine.

Ad Vitam, le Vizorek tout chaud, devait se jouer au printemps 2020. Et puis une nouvelle vague virale a anéanti la scène, raflant sur son passage tous les espoirs de divertissement.
Le « comédien le plus prolifique du paysage audiovisuel franco-belge », comme le décrit le Théâtre est enfin de retour, en exclu intersidérale donc, pour le TTO. Parenthèse : on s’y trouve fort bien installé, le bar est fermé mais les boissons sont servies dans la salle, aérée, sièges amples, ce confort rare.
Avant de s’improviser en macchabée loquace, un Vizorek fringant, nous y parle donc de la mort qui tue. Sans ambages ni foi ni loi mais en passant par quelques parenthèses philosophico-littéraires et académico-enchanteresses, histoire de ménager son public. De le cultiver si besoin était. Vizorek occupe l’espace comme un chef. Sans arrogance, avec l’aisance d’un cerveau bien fichu.

« Jürgen Conings est-il dans la salle? Non? Pas aujourd’hui ? Dommage. » Notons que lors de cette séance sur les planches, l’homme des bois menaçant, le militaire en vadrouille armé jusqu’aux dents, n’a pas encore été repéré. Un parterre de spectateurs plutôt mature à vue de nez, se marre. «Je dirais, public de La Première », lance l’humoriste avec un sourire radieux.

Il évoque, en maître atout de l’abstinence procréatrice, l’empreinte carbone de nos chérubins. Le message en substance : pourquoi avoir des enfants sachant qu’ils sont éminemment pollueurs? A ce titre, Vizorek lance un trait hardi : finalement, à y bien réfléchir, Fourniret, œuvrerait davantage pour la planète qu’une Greta.

Au centre du spectacle, il met en scène ses propres funérailles, qu’il commente. Il s interroge devant un écran, dos au public. Celui-ci suit son visage en gros plan. Il évoque le pourcentage constant des gens qui « ne nous aiment pas, ceux qui pensent du mal de nous devraient le dire aux enterrements ». Ça mettrait un brin de gaîté, ça donnerait du peps à la cérémonie, souvent fort convenue il faut l’avouer.
Il y a aussi cet autre truc, ce sympathique pendant à la mort : la vie, qui lui colle aux basques. Explication de texte tirée de la brochure : « A travers la philosophie, la biologie et l’orgasme, appelé aussi la petite mort, je souhaitais proposer un spectacle sur la mort, oui, mais portant avant tout sur la vie. »

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Un point d’orgue, ce passage sur les atouts et inconvénients de la progéniture. L’utilité des enfants, par A plus B, dias de marketing à l’appui. Car quoi, finalement, la pension alimentaire, qu’est-ce si ce n’est un vulgaire dédommagement pour s’être farci la garde des nains farceurs ?
Il évoque aussi, en maître atout de l’abstinence procréatrice, l’empreint carbone de nos chérubins. Le message en substance : pourquoi en avoir des enfants sachant qu’ils sont éminemment pollueurs? A ce titre, Vizorek lance un trait hardi : finalement, à y bien réfléchir, Fourniret, œuvrerait davantage pour la planète qu’une Greta.

« La plupart des grands sont morts. Depuis la naissance de l’humanité, 108 milliards d’individus ont mis l’arme à gauche, on fait partie de la minorité chanceuse qui est toujours en vie. » Bon, ce ne sont pas ses termes exacts mais voilà le concept.
Le show de Vizorek multiplie les paramètres et parvient à un équilibre improbable : humour noir et élégance, saillies au premier degré et envolées philosophiques où il est question au passage de lions vegan friands de graines de chia et d’un tas d’autres détails qu’on aurait dû enregistrer. Il faut revoir ce spectacle, il est riche.

Que ceux qui redoutent l’anecdote insolite à tout prix se rassurent et ravalent leurs a priori. La poilade made in USA, en salves nourries, n’est pas une obligation. Alex Vizorek crée un équilibre salvateur, habile, dirait-on, s’il n’était aussi fragmenté, cassé par des temps plus longs. Il alterne volontairement blagues crasses et humour finaud. ©Fahd Zidouh

Son thème est classique et audacieux : le concept mortuaire est galvaudé, plutôt risqué. On pourrait aller plus loin dans la noirceur, bien sûr, mais Vizorek n’en a cure. Il y a quelques boutades bien trempées, dont il s’excuse presque en pouffant. On songe à du Bedos, en plus souple et moins frétillant.

Il ponctue l’ensemble de diapositives – des slides en vérité – guillerettes représentant des penseurs anciens ou contemporains, égyptiens, grecs, romains, musulmans, chrétiens. Un panel déicieusement encyclopédico-lyrique. Face à l’illustration des thèmes, on se dit que ce roi du crachoir que la France entière nous envie, et nous a en partie ravi, ferait un carton dans les auditoires des grandes facultés. “J’ai tout fait pour que mon spectacle soit documenté. De cette façon, je me dis qu’au moins, si vous n’avez pas ri, vous aurez appris quelque chose” , dit-il en exergue de la brochure du TTO.
Que ceux qui redoutent l’anecdote insolite à tout prix se rassurent et ravalent leurs a priori. La poilade made in USA, en salves nourries, n’est pas une obligation. Alex Vizorek crée un équilibre salvateur, habile, dirait-on, s’il n’était aussi fragmenté, cassé par des temps plus longs. Il alterne volontairement blagues crasses et humour finaud. L’ensemble est mouvant, sans rechercher à tout prix le rythme à l’américaine, montre en main. C’est enlevé et ça vibre néanmoins.

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On le voit comme une sculpture sur pied, à la fois mobile et installée, avec un visage de penseur concentré, le regard vif et latéral. L’homme est aussi un sacré plumitif qui ne prend ni la tangente ni la ligne de front. Enfin, ça dépend. Mais souvent il évolue de biais, tout en ondoiements veloutés.

“La thanatothérapie constitue un effet psychologique sur une personne simulant une mort calme. Cette méthode a été développée pour faciliter la mort de patients gravement malades”, apprend-on par ailleurs sur le web. La technique Ad Vitam du professeur Vizorek n’a nullement cette ambition déprimante, dieu soit loué. Elle vise au contraire à ouvrir les chakras de chacun, à éreinter les chagrins lancinants, à relaxer les muscles du cerveau, à apporter le rire salvateur. Celui par lequel tout arrive.

Le risky business du deuxième show

Formé à Solvay, et en journalisme à l’ULB, Alexandre Wieczorek , c’est son vrai nom, qu’on préfère personnellement à celui de l’artiste, fait partie d’une moisson de grosses têtes bien faites et séduisantes qui font se gondoler les foules. Ils ne sont pas légion partout mais fleurissent entre autres outre-Manche et outre-Atlantique. Ici, il y a ce plus. Solvay, la fluidité, l’adaptabilité, l’impression qu’il pourrait faire cinquante autres métiers tout aussi brillamment.
On savait par ailleurs qu’il était un œuvre d’art, titre de son précédents seul en scène, ce best-seller qui l’emmena par monts et par vaux des années ans durant. Il entendait alors “faire rire les plus connaisseurs comme les plus sceptiques”. Le spectacle a “tourbillonné dans toute la francophonie », avec une explosion finale, un feu d’artifice à l’Olympia.
“Pour ce nouveau spectacle, il fallait un challenge de taille”, dit encore Vizorek sur la brochure. La mort en était un. Marcher sur les terres des mandarins de l’humour noir était risky. Un brin casse-gueule. Mais l’humoriste n’en a cure. Il envoie, tranquille, garde son style. « Je suis parti du postulat qu’un tel sujet pouvait concerner pas mal de gens.” Et si la crise sanitaire l’a fait un brin hésiter, elle raflera finalement son adhésion. Rire est un must. Vital.
Assurer le suivi, après le statut culte atteint par Alex Vizorek est une œuvre d’art relevait donc de la gageure. Kamikaze comme un deuxième roman, en pire. Pour un livre raté, ou qui ne rencontre plus, comme on dit, son public, l’auteur essuie au pire une blessure profonde. Mais elle reste discrète, tapie dans l’ombre. Les critiques se font rares, tiédasses. Pour un stand-up en revanche, l’affaire est d’une autre ampleur. Se louper en deuxième vague, c’est beaucoup plus physique. Une salle silencieuse ou qui rit jaune de façon sporadique, ça vous marque un homme.
Rien de tout cela ici. Ad vitam se mate comme on déguste un bonbon poivré mais fondant dans la bouche. Bien écrit, rythmé sans trahir le travail en coulisse ni flairer la sueur. Drôlement délectable.
Vizorek est un champion multi catégories, on l’a dit, un homme orchestre, que le TTO qualifie d’”outrageusement sympathique”. On se trouve conforté dans cette impression en le voyant papillonner et tailler une petite bavette à la sortie du spectacle avec les grappes de spectateurs à l’affût. Aimable, drôle, pétillant. Outrageusement sympathique donc, le constat semble exact mais aussi, on le pressent, terriblement insuffisant.

Ad Vitam, de et avec Alex Vizorek. Mise en scène Stéphanie Bataille. Production TTO, avec ULB Culture. Au TTO jusqu’au 26 juin, puis du 16 au 29 août 2021. Au Théâtre Molière du 16 au 19 sep­tembre 2021. Réservation : 02/510 0 510 | www.ttotheatre.be

Il se produit aussi en France au Festival d’Avignon. Ensuite au Spotlight de Lille les 02 et 03/10/21, au Centre culturel communal Charlie Chaplin de Vaulx en Velin le 09/10/21, au Théâtre de l’Oeuvre à Paris du 13/10/21 au 08/01/22, au Théâtre Decourneau d’Agen le 15/01/22. Etc, etc.

(*) Né à Bruxelles le 21 septembre 1981, Alexandre Wieczorek, plus connu sous le nom d’Alex Vizorek, est un humoriste, co­médien et animateur belge d’origine polonaise. Après des études de gestion à la presti­gieuse école de commerce Solvay et de journalisme à l’Université libre de Bruxelles, il choisit finalement d’assouvir sa passion pour la comédie. Il intègre le Cours Florent en 2005 et fera ses premiers pas sur les planches parisiennes, avant de rejoindre le Kings of Comedy à Bruxelles. Sa car­rière décolle lors du festival de Montreux en 2009, grâce à son spectacle Alex Vizorek est une oeuvre d’art. Il co-anime actuellement une émission sur France Inter avec Char­line Vanhoenacker et tient une chronique dans une émission de Thierry Ardisson sur C8.

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