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Jean-Luc Lemoine : « Je pense que l’on peut rire de tout, par contre, c’est plus dangereux »

Jean-Luc Lemoine : « Je pense que l'on peut rire de tout, par contre, c'est plus dangereux »

"Il y a plein de choses qui me font rire en Belgique, comme les panneaux solaires sur vos maisons. C'est fabuleux, vous avez une dose d'optimisme que nous on n'aura jamais." | © Pascal Ito

Art et Scène

Il viendra jouer son cinquième spectacle Brut en février 2022 pour trois dates en Belgique.

 

Avec son humour grinçant, Jean-Luc Lemoine est devenu une référence dans le milieu de l’humour… mais également de la télévision. Il revient aujourd’hui avec son cinquième spectacle Brut, dans lequel il se lâche complètement et n’a pas peur d’aborder tous les sujets qui sont normalement « interdits ». Rencontre entre ironie et sincérité.

Qu’est-ce que ça fait de remonter sur scène après ces multiples confinements ?

Je suis très heureux. Je sais que tout ça est fragile, on est toujours dépendant des dernières annonces. Là j’ai eu la chance de pouvoir enchaîner quelques spectacles et ça m’a fait un bien fou. Pour être très honnête, je crois que je m’étais interdit de me demander si ça me manquait autant que ça. Et là, je me suis rendu compte à quel point c’était vital. J’ai besoin de la scène, et ça m’avait manqué plus que je l’imaginais. Et d’après les échanges que j’ai eu avec le public, j’ai l’impression que c’était réciproque.

Vous avez pensé à faire des vidéos sur internet pendant le confinement, comme certains humoristes ?

J’en ai fait quelques-unes sur Instagram, mais c’était principalement pour occuper mes enfants. J’en parle dans le spectacle brièvement, mais le confinement avec des enfants, c’est comme essayer de faire un mikado avec des cocaïnomanes. C’est-à-dire que ça a beaucoup trop d’énergie et il faut trouver des choses pour les occuper. Je les ai aussi beaucoup mis à la peinture, ils ont repeint toute la maison. Donc c’était très bien au niveau de la main-d’oeuvre.

« Il n’y a rien de plus chiant que le bonheur »

Et vous avez dû faire l’école aussi à la maison ?

Oui… Alors la bonne nouvelle, quand j’ai fait l’école à mes enfants, c’est que je me suis aperçu que je passais en sixième (sixième primaire, ndlr), et la mauvaise nouvelle, c’est que j’allais redoubler la quatrième (deuxième secondaire, ndlr). Je m’y suis replongé comme tous les parents, et je me suis rendu compte que ce n’était pas si simple. Il y a eu des petits moments de solitude et puis finalement ça s’est bien passé, et surtout, c’était des chouettes moments d’échange avec mes enfants.
Dans le spectacle, je n’aime pas raconter les choses qui se passent bien. Il n’y a rien de plus chiant que le bonheur, donc je préfère parler des choses qui ne vont pas et noircir un peu le tableau. C’est très libérateur surtout. Quand je parle de mes problèmes de famille, je sens que les gens dans la salle, ça leur fait un bien fou.
Pour revenir sur l’école à la maison, ce qui était difficile c’est que je ne suis pas pédagogue. Je me suis rendu compte que je comprenais les exercices, mais j’avais du mal à transmettre ça à mes enfants… donc comme j’ai vu que je n’arrivais pas à leur transmettre, je me suis juste moqué d’eux. Comme ça, ils savent qui est le patron.

Dans votre spectacle, vous parlez d’histoires de votre quotidien. Ce sont de vraies anecdotes ?

Il y a des choses qui me sont arrivées, d’autres moins. C’est vrai que j’extrapole souvent. À l’époque, j’emmenais ma fille de 8 ans à des compétitions de gym et il y avait des gens qui venaient me voir parce qu’ils m’avaient reconnu de la télé. Et c’était toujours un moment de flottement parce que les gens ont l’impression de me connaitre, et en même temps, ils ne savent pas quoi me dire… Et du coup, on se retrouve avec des conversations du genre : « vous faites quoi ici, votre fille fait la compète ? » Et dans ma tête, je me suis dit « bah non, si je suis là c’est parce que j’aime bien regarder les petites filles de 8 ans en justaucorps ». Évidemment que je ne l’ai pas dit, parce que sinon ça aurait créé un très gros malaise. Les gens ne sont pas prêts… donc je l’ai gardé pour le spectacle.

Dans votre spectacle, vous faites une blague sur Jean Castex (le Premier ministre français). Est-ce que vous adaptez votre spectacle selon le pays où vous jouez ?

Quand je suis en Belgique, j’essaye toujours d’adapter un petit peu et de voir les spécificités du pays. Alors vous, au niveau politique, c’est quand même un best of permanent. Franchement, en France, on est noyés par plein d’aberrations administratives, mais vous, c’est encore autre chose ! C’est mon bonheur quand on m’explique toutes les règles entre les différentes régions, les différentes lois : d’un côté de la rue ce ne sera pas pareil que le trottoir d’en face… (rires). Tout me fascine en Belgique.
Mais en plus, ce qui est bien avec les Belges contrairement aux Français, c’est que vous avez de l’autodérision. Nous, c’est un peu plus compliqué, les gens se vexent beaucoup plus facilement. Alors que quand je viens en Belgique et que je mets le doigt sur une aberration, j’ai l’impression que ça amuse tout le monde, alors j’en profite à mort. Il y a plein de choses qui me font rire en Belgique, comme les panneaux solaires sur vos maisons. C’est fabuleux, vous avez une dose d’optimisme que nous on n’aura jamais.

Dans votre spectacle, vous dites qu’on ne peut plus rire de tout. Vous le pensez vraiment ?

Honnêtement, je pense que l’on peut rire de tout. Par contre, c’est plus dangereux. Mais ça l’a toujours été. La vérité, c’est que l’on a tendance à dire que ça s’est dégradé. Je pense que tous les humoristes qui ont fait un humour un peu touchy ont eu du courage. On prend souvent en référence Coluche, Bedos, Desproges… mais ce sont des gens qui ont eu des soucis avec ce qu’ils disaient sur scène. C’est des gens qui ont bousculé l’ordre établi, qui ont été mis au placard parce qu’ils étaient contre la couleur politique au pouvoir. Donc c’est toujours courageux. La petite différence maintenant, c’est qu’on a plein de petites vigies, avec les réseaux sociaux, qui guettent nos moindres faux-pas. Ce qui m’embête vraiment, c’est quand quelqu’un sort une phrase de son contexte, d’un spectacle d’un humoriste, et la jette en pâture sur les réseaux sociaux. Ça peut vite s’enflammer et devenir une chasse aux sorcières. Quand vous êtes humoriste, il faut s’attendre à un moment à ce que vous soyez obligé de vous justifier, d’expliquer vos vannes… ce qui est toujours un échec fabuleux, parce que normalement une vanne ne doit pas s’expliquer.

Vous pensez à la réaction des gens et aux réseaux sociaux quand vous écrivez votre spectacle ou quand vous vous exprimez à la télévision ?

J’ai participé pendant 7 ans à « Touche pas à mon poste », et on était à chaque fois sur le fil. Ce que vous dites, c’est dans l’instant, c’est une réaction à chaud. C’est compliqué, on fait attention. Le problème, ce n’est pas tant ce que vous dites, mais comment ça va être repris. Alors autant des fois c’est sur les réseaux sociaux, mais parfois, c’est sur des sites de magazines beaucoup plus sérieux qui pour faire plus de cliques vont faire un titre « pute à clique », un peu mensonger et plus accrocheur.

« Mon vrai métier reste vraiment la scène »

Vous étiez chroniqueur pour « Touche pas à mon poste » mais aussi pour Laurent Ruquier, que ce soit en télé ou en radio. Qu’est-ce que ce métier vous apporte en plus de votre travail d’humoriste ?

La télé est un média tellement puissant que ça donne une image très partielle de vous. Et moi, quand je suis dans une émission, je suis au service de l’émission. Puis en spectacle, je développe mes propres idées et je vais beaucoup plus loin. Ce que je dis en spectacle, je le passe à la télé, je suis radié en deux semaines. On n’a pas le temps de faire ça. Ça apporte une médiatisation, mais en même temps, ça peut fausser un petit peu votre image.

Comment vous vivez le fait de multiplier les casquettes d’humoriste, chroniqueur et animateur ?

Ça serait indécent de se plaindre parce que j’ai pu travailler dans plein de domaines différents : que ce soit la radio, l’écriture, la scène ou la télé. Mais c’est vrai que c’est parfois difficile d’être mis dans une case… Mon vrai métier reste vraiment la scène. Surtout que je me suis jamais autant lâché que dans ce spectacle, ça va très loin. Même ceux qui me connaissent très bien ont été surpris, donc c’était vraiment nécessaire de remettre les pendules à l’heure.

Jean-Luc Lemoine sera le 24 février 2022 au Trocadéro de Liège, le 25 février 2022 au Théatre de Namur et le 26 février 2022 au Centre Culturel d’Auderghem.

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