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Du hip-hop à Bozar : un choc des cultures qui réveille la tentation de l’entre-soi

Le 27 juin avait lieu le vernissage de la nouvelle expo de Bozar, qui durera tout l'été. L'occasion de glâner les premières impressions. | © E.Debourse

Scène

En retraçant l’histoire du hip-hop bruxellois dans une exposition, Bozar a tenté l’impossible. Forcément, les mécontents le font savoir, allant jusqu’à retirer leurs billes du jeu complexe. Aperçu de la tentative « muséale » et de ses chuchotements critiques.

 

Face à face, à l’étage surplombant un parterre de journalistes écoutant semi-religieusement le directeur artistique de Bozar, ils se regardent. Tous les deux viennent de livrer une prestation de beatboxing à quelques oreilles distraites, et c’est désormais aux pontes de la culture de prendre la parole. L’un gonfle ses joues dans un soupir fatigué, pour finir par sourire. Le clin d’œil blasé incarne toutes les inquiétudes entourant « Yo », la nouvelle exposition de Bozar sur la scène hip-hop bruxelloise : les cultures urbaines sont-elles faites pour être affichées en galerie ? L’institution érudite, mais classique peut-elle se poser en experte du rap belge ? Son public saura-t-il apprécier l’art du graffiti comme celui d’Yves Klein ? Peut-on danser sereinement là où on n’a jamais voulu de vous ? Et pourquoi, finalement, vouloir à tout prix réunir ce que tout oppose ?

©Elisabeth. Debourse

À la tribune et à la tête de Bozar, Paul Dujardin anticipe les interrogations et tente de rassurer : « On ne cherche pas à sortir le hip-hop de la rue où il est né. C’est la culture hip-hop qui ramène Bozar dans la rue ». De toute façon, « ceci n’est pas une exposition », lâche l’une des responsables, Sophie Lauwers. Si ce n’est pas une exposition, nous ne sommes donc pas dans un « musée ». Le terrain de jeu deviendrait-il tout à coup plus fréquentable ? Et si Bozar n’a pas monté une rétrospective muséale, qu’a-t-il donc tenté de faire ?

Au début, on voyait ça comme une mission impossible. – Paul Dujardin

« C’est une expérience totale », précise Paul Dujardin, « un projet collaboratif » avec la scène hip-hop bruxelloise. Et si par « totale », le gourou de Bozar entend « multiple », on ne peut le contredire, tant le programme de l’été est chargé. Tous les jeudis soirs déjà, en dehors de l’exposition, on y retrouvera des performances gratuites : une Bruzz Night radiophonique, un showcase de beatboxing, des sessions freestyle prononcées ou bougées. S’y ajoutent des rencontres et conférences autour du graffiti, du renouvellement de la langue bruxelloise par le hip-hop, de la danse (avec le chorégraphe Yassin Mrabtifi), du rap (avec l’homme à textes de la scène, Veence Hanao) et de l’image (avec l’artiste-peintre Rage). Gravitent encore autour une multitude de projections, de concerts, de workshops, de stages et de visites, comme autant de signes d’une envie de bien faire.

©E.Debourse

Peut (toujours) mieux faire

Mais dans les rangs de ceux qui assistaient au vernissage de la non-exposition, pièce maîtresse de l’été bozarien, vouloir bien faire n’est pas assez. On croise ici l’attitude fermée d’un haut-représentant du hip-hop bruxellois, là un commentaire dur sur la scénographie du parcours. Au fur et à mesure de la soirée, les langues se délient.

Où est par exemple passé l’hommage à CNN, collectif mythique des années 90 ? Dans l’après-midi, l’une des vitrines s’est éteinte définitivement, délestée de son contenu. Aux côtés de Starflam et de De Puta Madre, les Criminels Non Négligeables, se sont sentis négligés, justement. L’exposition se fera donc sans eux, qui iront voir ailleurs si les vraies stars du hip-hop s’y trouvent. Et les autocollants posés sauvagement dans et autour de Bozar prennent tout leur sens : « Fuck Yo », crachent-ils.

©E. Debourse – Un sticker « Fuck Yo » aux abords de la gare centrale.

L’institution culturelle a-t-elle tenté d’encadrer ce qui est par définition indomptable ? Dans les premières pièces, on retrouve bien des objets et des coupures de presse. Mais par la suite, l’humilité du temps présent est incarnée par davantage de projections, plutôt que des objets pas encore cultes – on salue d’ailleurs la présence d’esprit de conditionner Roméo Elvis et ses comparses dans une seule pièce, de quoi recontextualiser leur apport récent dans une histoire belge qui a débuté dans les années 80, après tout.

Manifestement non, ce n’est pas ça. On entend même bouder à la fin de l’exposition sur le manque de cartels théoriques. Bozar avait voulu créer une expérience vivante, comme la scène hip-hop, et on lui reproche de ne pas avoir osé l’anthologie, de ne pas avoir montré patte blanche en faisant étalage de ses connaissances. L’institution a-t-elle voulu se protéger en présentant « juste » une galerie de souvenirs, en ne voulant pas s’imposer en docteur ès hip-hop ? Le public du vernissage est-il quant à lui passé à côté de la proposition globale, relativement intéressante ?

La vindicte plus ou moins générale se retourne contre les commissaires de « Yo ». Ils sont deux à avoir voulu accomplir l’inévitable impossible : Benoît Quittelier et Adrien Grimmeau. L’un est géographe, auteur d’une étude sur la géographie bruxelloise du hip-hop, quand l’autre est un historien de l’art calé en graffitis, un curateur et un jeune conférencier. Des « mecs qui n’y connaissent rien », comme on entend ici et là ? Des réalités différentes, en tout cas.

©E.Debourse – Les lyrics raturés de « Mickey Mouse » de Veence Hanao, tiré du second album du rappeur, Loweina Laurae.

Ce que l’on comprend surtout, en filigranes, c’est que chacun devrait continuer à s’occuper de ses affaires, et le hip-hop sera bien gardé. Les théoriciens dans d’obscurs bouquins mal illustrés et les acteurs du milieu dans une rue forcément plus accueillante. Si on a bien saisi : rien de tel que l’entre-soi et tant pis si le milieu reste incompris, peu subventionné et élitiste dans un sens ? Mais après tout, toutes les scènes ne tirent-elles pas leur fierté de leur impossible définition, puisque cela prouve qu’elles sont vivantes ?

En croisant les acteurs de différentes époques farouchement antagonistes – Benny B qui a ressorti pour l’occasion sa veste Chicago Bulls, un Akro bougon, de jeunes danseurs anonymes, les starlettes du rap d’aujourd’hui et les fantômes des absents -, force est de constater qu’il doit être bien difficile de s’accorder sur ce qu’est vraiment le hip-hop, même pour eux. Pas de chance, Bozar a essayé. Mais après tout, qui ne tente rien, n’a rien.

 

« Yo. Brussels Hip-Hop Generations » à Bozar, du 28 juin au 17 septembre 2017.

 

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