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Patrick Chesnais : « J’ai souffert du Covid… J’ai vécu des moments très difficiles »

« Je ne voyais pas le bout de mon calvaire. C’était comme si une bête était à l’intérieur de moi. La galère totale ! » | © Jerome Domine/ABACAPRESS.COM

Art et Scène

Miraculé du Covid et moteur depuis la mort de son premier fils d’une association qui alerte sur les dangers de l’alcool au volant, l’acteur Patrick Chesnais ne mâche pas ses mots face aux dérives du monde.

 


Par Christian Marchand

Paris Match. Victime du Covid, vous revenez au premier plan avec « L’Invitation », une irrésistible pièce de boulevard. L’enfer est derrière vous ?
Patrick Chesnais. Je l’espère. J’ai été contaminé au tout début de la pandémie. Pendant trois à quatre semaines, j’ai vécu des moments très difficiles. La fatigue était incommensurable. Je ne voyais pas le bout de mon calvaire. C’était comme si une bête était à l’intérieur de moi. La galère totale ! J’ai eu beaucoup de mal à respirer. J’avais au bout du doigt, en permanence, un contrôleur d’oxygène dans le sang. Tous les jours, les toubibs se succédaient au téléphone. À un moment, j’ai senti qu’ils n’en savaient pas trop sur ce virus. Comme la plupart, d’ailleurs… Certains me conseillaient de prendre de la cortisone, d’autres surtout pas. Je discutais avec six médecins sur écran et mon état n’évoluait pas. C’était dément.

Dans ces moments, à quoi pensiez-vous ?
C’était tellement violent que je me demandais si j’allais arriver au bout. Autour de nous, bon nombre de gens y restaient. Il m’a fallu un mois pour me dire que mon état commençait à s’améliorer.

Vous étiez très en colère contre les antivax, surtout lorsqu’ils ont employé le mot « dictature ».
Ce sont toujours les mêmes qu’on retrouve à chanter cet impossible refrain : des complotistes, des extrémistes. Des gens qui sont dans la frustration et la colère. Je peux le comprendre. Sauf que c’était quand même une question de vie ou de mort pour la société.

Vous revenez sur scène dans des moments particuliers. Faire rire dans ce climat anxiogène est-il facile ?
Il faut bien dire qu’on ne parvient pas à sortir de cette période assez éprouvante. Les Gilets jaunes, les grèves des transports, la réforme des retraites, le Covid, et maintenant la guerre en Ukraine ! Comme vous dites, il est difficile de rire de tout, mais le théâtre est une façon d’éviter d’en pleurer tellement c’est triste… Le public a besoin de positivité. À Paris, pendant la Dernière Guerre mondiale, les théâtres étaient archi-bourrés. Ils n’ont jamais aussi bien fonctionné. Les gens avaient besoin de s’évader, de se retrouver, de rire ensemble. C’est une démarche salvatrice. Aujourd’hui plus que jamais.

Notre démocratie est bien vivante. Est-elle plus fragile qu’avant ?
Oui. J’en parlais à mon dernier fils il y a deux jours. On sent que la société se délite un peu. Que chacun donne son avis. Évidemment, le summum de la démocratie, c’est lorsque tout le monde peut s’exprimer. Mais, du coup, on entend énormément de conneries. Des trucs affreux. C’est la version de l’humain pas très fréquentable. Résultat : tout part en vrille. Il y a quelques années, on disait : « Il faudrait une bonne guerre pour remettre tout ça en place ! » Et voilà qu’elle nous arrive.

Y a-t-il une menace pour l’Europe ?
Personne ne peut le dire. Et ce n’est donc pas moi, Patrick Chesnais, qui le dirai. Méfions-nous cependant de ce qu’on pense qui n’arrivera jamais. Au début de la pandémie, je me souviens très bien que nous avions arrêté de jouer du jour au lendemain. J’avais dit à ma partenaire : « Rendez-vous dans quinze jours, ce sera fini ! » Et ça a duré deux ans. J’étais loin du compte. Dans le cas de l’Ukraine, j’ai l’impression que les combats vont se ralentir après un certain temps. Le pays va être occupé, la résistance va s’organiser en coulisses, ça va s’embourber, comme on dit. Il va y avoir des négociations et puis on va passer à autre chose. Mais ça, c’est la version optimiste. La pessimiste est bien différente, avec l’autre fou furieux.

On dit que Poutine est le fils de Staline. Jusqu’où peut-il aller?
Oui, c’est le digne successeur de Staline. Ça, c’est sûr. Il a travaillé au KGB. Je pense qu’il est capable de beaucoup de destruction. C’est un gars isolé, paranoïaque. Quand il organise des réunions au sommet, les mecs sont à quinze mètres tellement la table est grande ! Il souffre de phobies. Il est également mégalomane. Il s’est fait réélire jusqu’en 2036. C’est un dictateur, et un dictateur acculé est capable de tout. Heureusement, il ne peut pas appuyer tout seul sur le bouton nucléaire. L’espoir du monde, c’est de voir le peuple russe se soulever. Que l’armée s’arrête. Qu’il y ait une révolution. Comme jadis, quand un mec avait essayé de tuer Hitler dans un attentat. Pourquoi pas ici ?

 

Patrick Chesnais triomphant sur scène avec Estelle Lefébure dans « L’Invitation » : « Le public a besoin de positivité. À Paris, pendant la Dernière Guerre mondiale, les théâtres étaient archi-bourrés. Ils n’ont jamais aussi bien fonctionné. » ©Isopix

Croyez-vous qu’on arrivera un jour à un monde sans guerre ?
Un monde meilleur ? Peut-être. Je l’espère, en tous cas. Mais l’homme est une drôle d’espèce. Au plus profond de lui, il possède une part de violence, d’agressivité. Individuellement, sa volonté de pouvoir est constante. Depuis la Dernière Guerre mondiale, on pensait que tout cela était fini. Qu’on passerait à autre chose. On a eu droit à de petites révolutions, Mai 68, quelques guerres civiles pour essayer d’instaurer un pouvoir plus ou moins juste. Mais les guerres frontales, énormes, mondiales, on pensait que c’était terminé. Nous n’en sommes pas encore là. Mais craindre, c’est réfléchir. Il y a un moment où l’on va devoir se poser des questions. Sur l’entrée en guerre de l’OTAN, de l’Europe. Il y a des moments où il faut dire « stop » aux paranoïaques et psychopathes. Agir mettrait les points sur les « i ». Ce que je dis est peut-être une connerie, mais je le dis quand même.

Quand vous voyez ces images d’enfants touchés, de mamans déchirées qui fuient l’Ukraine, laissant leur mari se battre pour leur pays, ou encore des panneaux avec « Bienvenue en enfer », vous n’avez pas envie de hurler ?
Je ne sais pas qui disait « L’homme est un loup pour l’homme », mais il y a un peu de cela. Le pire ennemi de l’homme, c’est lui-même. Ces enfants et ces femmes qui souffrent nous ressemblent comme deux gouttes d’eau. Les guerres en Syrie ou au Rwanda sont aussi affreuses, mais, à nos yeux, elles proviennent d’une autre culture. Cela nous paraît si loin. Ces conflits-là sont pourtant aussi terribles. Et je ne parle même pas de Daech. Mais ici, avec l’Ukraine, on a l’impression de voir souffrir sa voisine de palier. Ma cousine, les petits enfants, c’est moi quand j’étais petit. On a envie de hurler que cela cesse. J’ai vu les images de ce gosse qui a parcouru plus de 1 000 kilomètres afin de survivre loin de ses parents. J’ai repensé aussi à ce petit réfugié qui est mort la tête dans l’eau. Ce sont des images bouleversantes, indélébiles.

« Avec l’Ukraine, on a l’impression de voir souffrir sa voisine de palier. Ma cousine, les petits enfants, c’est moi quand j’étais petit. Et on a envie de crier que cela cesse »

L’avenir vous fait-il de plus en plus peur en avançant en âge ?
Oui, l’avenir fait peur. C’est ce que je me dis en ce moment. Je pense qu’on n’en sortira jamais. Quand ce n’est pas Daech, c’est Poutine. Et après, c’est quoi ? Les Chinois ? Je n’aurais pas aimé avoir 20 ans aujourd’hui. Ce sera bientôt l’âge de mon fils. Je me dis que j’ai quand même eu de la chance. Lui, il se pose beaucoup de questions. Que faire dans la vie ? Que va-t-on devenir plus tard ? De plus, je trouve qu’il y a une espèce d’accélération par le trop-plein d’informations, cette espèce de volonté de parler, de clasher entre les pour et les contre pour faire monter les audiences.

Vous pourriez faire de la politique ? On a dit à un moment que vous pourriez devenir ministre de la Culture ou des Transports.
Je n’en aurais pas eu les capacités. Ensuite, c’est une fake news. C’est paru dans la presse, mais c’est une intox. En 2007, j’ai créé l’association Ferdinand, du nom de mon fils décédé (*). Elle lutte contre l’alcool au volant et se bat pour sensibiliser le grand public et plus particulièrement les jeunes aux dangers de la conduite sous l’emprise de l’alcool. Donc, j’ai travaillé un peu avec la Sécurité routière, qui dépend du ministère des Transports. Un jour, un journaliste m’a posé la question : « Si vous étiez ministre, vous voudriez être ministre de quoi ? ». Et j’ai répondu ministre des Transports. Voilà comment tout est parti. Maintenant, je pourrais faire ce que je fais dans les instances où je suis un grand témoin aux côtés de sociologues, de politiques : je donne mon avis, je m’exprime. Je peux être de bon conseil, m’immiscer ou discuter, mais de là à avoir la responsabilité politique et prendre des décisions pour la société, non. Ce n’est pas mon truc.

Vous poursuivez votre combat avec votre association ?
Elle a été un peu mise en sourdine, mais on va reprendre notre travail. Je produis des films avec de belles signatures du cinéma français. Ils sont diffusés dans les salles de cinéma et sur les grandes chaînes. C’est très suivi.

Que pensez-vous de la candidature d’Emmanuel Macron, à un mois des élections ?
Heureusement qu’il s’est déclaré candidat. Car face à lui, il n’y a personne, personne ! Lui, il a quand même cinq années d’expérience, entre les Gilets jaunes et tout le reste. Il en a pris, des décisions. Nous ne sommes pas encore en guerre, mais la guerre, on la fait derrière le chef. Moi, j’ai voté Macron.

Si vous aviez une baguette magique, quel vœu exauceriez-vous dans cette vie tellement riche ?
Revenir trente ans en arrière et faire des choix. Puis, ne plus avoir mal aux genoux, au dos. Avoir un ventre plat. Pouvoir boire deux litres de vin et le lendemain ne rien ressentir. Mais, avant tout, j’aimerais qu’on construise enfin la paix.

(*) En septembre 2008, après la mort de son premier fils Ferdinand, il a publié aux éditions Michel Lafon « Il est où Ferdinand ? Journal d’un père orphelin », un livre bouleversant rappelant la tragédie de son enfant.

 

©DR

 

 

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