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Jamel Debbouze : « La France est une vieille dame qu’il ne faut pas trop bousculer, mais ça avance »

Portrait de Jamel Debbouze à l'hotel Es Saadi Palace de Marrakech.

Portrait de Jamel Debbouze à l'hotel Es Saadi Palace de Marrakech. | © Ilan Deutsch / Paris Match.

Art et Scène

Après une entrevue à Paris, nous avons suivi le roi du stand-up à Marrakech. Rencontre avec un drôle de personnage.

D’après un article Paris Match France de Clémence Duranton

Paris Match. Vous jouez souvent au Jamel Comedy Club ?
Jamel Debbouze. Entre 4 et 400 fois par an. Selon mon humeur. Il faut que les planètes s’alignent : être en forme, avoir quelque chose à raconter. À mon niveau, quand je dis que je vais monter sur scène, c’est toute une mécanique qui se met en place. Et ça gâche l’effet de surprise. Alors que c’est l’essence même de notre métier de surprendre. Je fais des apparitions ici et dans d’autres cafés-théâtres pour entretenir ça. J’aime que les gens ne m’attendent pas.

Vous avez un rapport complexe à votre image ?
J’ai d’autres tares, mais pas celle de prêter attention à la perception qu’ont les gens de mon physique. Depuis que je suis sorti du ventre de ma mère, on m’a donné une mauvaise note ! [Il rit.] Chez les comiques, on a un rapport moins narcissique à nous-mêmes. C’est presque une force d’être un peu cabossé, de travers, un peu moche. Je m’en mets plein la tronche et, à travers moi, j’espère que le public se retrouve. Moins on est bien avec soi, plus la matière est intéressante.

Pourtant, les nouveaux humoristes font beaucoup plus attention à leur apparence qu’à vos débuts…
Ah, c’est sûr que Waly Dia, Fary… ils sont magnifiques ! On vit dans l’ère du style. Instagram nous a imposé ça. Il faut être beau, se mettre en valeur au maximum. Popeck ne se posait pas ce genre de question, Coluche non plus. Les nouveaux venus sont plus beaux mais, surtout, meilleurs que nous quand ils démarrent. Ils ont cent fois plus d’outils qu’à mon époque. Ils sont équipés, redoutables, avant même leur premier passage.

Leur propos aussi est différent ?
Considérablement. Ils sont d’une arrogance extraordinaire, ils s’autorisent tout. D’ailleurs, parfois, c’est trop. Quand tu as insulté le Pape le lundi, qu’est-ce qu’il te reste le vendredi ? Il m’arrive de calmer leurs ardeurs, mais jamais de les censurer. Ils me font penser aux petits prodiges au foot, tu les vois faire des mouvements incroyables et tu te dis : « C’est fou qu’ils se le permettent face à ce gardien de génie ». J’ai la même sensation ici. Je vois arriver des gamins avec un point de vue incroyable, une conscience politique, une liberté dingue.

Vous leur donnez beaucoup de conseils ?
Jamais. La salle du Comedy Club fait le boulot. On l’a conçue pour qu’elle soit difficile. Normalement, sur scène, on ne perçoit que les deux premiers rangs. Là, on voit tout le monde, c’est très perturbant. C’est à force de jouer ici que les humoristes se bonifient. Surtout que le public déteste être éclairé. C’est un frein pour le rire. Personne n’a envie d’être vu en train de rire à gorge déployée. Donc si toi, comédien, tu arrives à surprendre le spectateur au point qu’il s’oublie ici, tu y arriveras partout ailleurs.

La concurrence est rude. Il y a de plus en plus de gamins qui veulent devenir humoristes.

Comment recrutez-vous ceux qui intègrent votre troupe ?
On a une scène ouverte et on sillonne les cafés-théâtres pour trouver les perles rares. Si l’humoriste est bon, il a des chances d’intégrer la troupe et d’être payé 120 euros les cinq minutes. S’il est encore meilleur, on l’emmène en tournée. S’il fait ses preuves, il descend à Marrakech. Et là, il n’a plus besoin de nous. Ahmed Sylla, Alban Ivanov, Malik Bentalha, Inès Reg, Waly Dia… La plupart ont passé cinq ou six ans à jouer au Comedy Club avant de faire le Marrakech du rire. Après y être passés, ils ont changé de vie. Je pourrais mettre un panneau sur la porte : « Attention, si vous entrez ici, vous risquez de devenir riche et célèbre. » Certains liront « riche et célèbre », d’autres « attention ». Et c’est ce qui fait la différence, parce qu’il faut beaucoup taffer pour réussir dans ce job.

Vous avez l’impression qu’on perçoit votre métier comme « facile » ?
Une chose est sûre : ça ne l’est pas. La roulette de Zidane ne l’est pas non plus. Ce sont des années de travail avant que n’importe quoi ait l’air « facile ». Rien n’est inné pour personne. Ce job est une remise en question permanente. Même avec l’expérience. Parce que je suis Jamel, on m’attend encore plus au tournant. Pour durer, il faut user d’imagination toute sa vie.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le dernier numéro de Paris Match Belgique.

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