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Dan Gagnon : « Je veux qu’un spectacle d’humour soit aussi beau qu’un album de Leonard Cohen »

Dan Gagnon repart en tournée dès septembre pour sa "Première tournée d'adieu". | © Renaud Coppens

Scène

Quand derrière l’humoriste, il y a un homme et derrière les vannes, la vie toute crue, c’est que Dan Gagnon est dans le coin. Rencontre avec le trublion de l’humour belgo-canadien, en garde alternée entre le plat pays et le Québec.

 

L’annonce de son départ avait sonné comme une terrible séparation, un vilain divorce où chaque partie reprend tout ce qu’elle avait donné – le chien, ses plus belles années et la capacité à se faire encore rire. Pourtant, embourbé dans une nouvelle série de dates de sa « Première tournée d’adieu », Dan Gagnon semble ne plus vraiment avoir le mal du pays. À la question de savoir quand il décollera enfin des planches belges, l’humoriste québécois répond vaillamment : « Jamais ! Il y a quelques années, je voulais quitter la Belgique, mais en vrai, ça m’ennuyait de me dire que j’avais passé autant d’années ici, que j’avais créé autant de connexions, pour finir par fermer le livre définitivement. Je ne voulais pas que ce soit juste un chapitre de ma vie ».

Pour la première fois cette année, Dan Gagnon s’est alors essayé à la garde alternée, entre une mère patrie frileuse et un père bonhomme – et un peu trop imbibé à son goût. « Certains font ça entre la France et la Belgique : il suffit de remplacer le Thalys par un avion », lance-t-il, optimiste. Le Canada pour l’écriture, les matchs de hockey sur glace, ses chiens et les longues nuits. La Belgique pour la scène, les marrades travaillées et les tournées où l’on revient toujours chez soi le soir. « Le meilleur des deux mondes », assure, sérieux, le blagueur.

Je viens du Canada, mais je suis né professionnellement en Belgique.

C’est que, s’il était resté au Québec plutôt que de s’expatrier à la fin de ses études « pour une fille », Dan Gagnon ne serait pas Dan Gagnon. Bien sûr, il porterait sûrement cette casquette ricaine, cette barbe broussailleuse et un certain sens de l’humour en bandoulière. Mais il ne serait peut-être pas ce « mais si, tu sais, Dan Gagnon ! L’humoriste à l’accent québécois« . Plutôt que le rêve américain, son pays d’adoption lui a donné un sacré terrain d’expression et de jeu, doublé d’une bienveillance presque sans limites. « La Belgique est un pays excessivement désorganisé, mais de cette désorganisation peut naitre tellement de belles choses si on a de l’audace et qu’on n’attend pas qu’on nous prenne par la main. À chaque fois que j’ai voulu faire quelque chose, on ne m’a jamais mis de bâton dans les roues, parce que ce qui est différent ne brise aucune règle », avoue-t-il, reconnaissant.

©Arnaud Laurent

Le goût du risque maîtrisé

Une décennie plus tard, difficile pourtant pour Dan Gagnon de se départir de son costume de « Yes man » typiquement nord-américain, de cet american way of life enthousiaste aux dents blanches. « S’il y a une chose que je trouve déficiente en Belgique, c’est la culture du risque : il y a une passion pour le statu quo, qui est contre-productive », blâme gentiment le fonceur à tête baissée. On n’ose pas assez. On a peur de se planter. Pas Dan Gagnon, qui se lance chaque année mille défis, qu’il relève toujours. Mais « c’est de la triche », confesse-t-il. « Si on veut se lancer un défi, il ne faut pas choisir un défi qui ne soit pas assez grand. S’il est assez gros et si on réussit, on passe pour quelqu’un qui y est arrivé, et si on échoue, on passe pour quelqu’un qui a eu les couilles d’essayer. Si le fil du funambule est à 30 centimètres au-dessus du sol, ça ne vaut rien. S’il essaye de traverser le grand canyon, tout le monde le regarde ».

Humoriste, c’est le genre de métier où il faut dix ans pour être bon du jour au lendemain.

Son dernier pari en date l’a lâché sur la scène du Kings of Comedy Club, sans filet, et même sans spectacle. Durant chacune des six dates de son tour de chauffe, il y a aiguisé son bon esprit sur les rires d’un public curieux, avant de balancer le tout sans filtre dans une série de podcasts. « L’inspiration, c’est ce qui arrive quand on se plante devant son ordinateur et qu’on reste là pendant huit heures en espérant obtenir quelque chose. Moi, je me suis rendu compte que mon cerveau fonctionnait plus vite quand j’étais en live. (…) Encore une fois, c’est un faux risque : si je ne suis pas drôle pendant quinze minutes, le public ne m’en voudra pas, il sait que c’est le contrat qu’il a signé », assume Gagnon. « J’aimerais que les gens se disent que si j’ai pu y arriver, ils peuvent aussi le faire. Je n’ai pas plus de talent qu’un autre, venez me regarder me planter ! On ne peut pas être bon si on n’a pas d’expérience ».

©Arnaud Laurent – Dan Gagnon au Kings of Comedy Club.

Et les risques financiers de la vie d’une tête brûlée, il les balaye de la main. Pirater son propre DVD ? C’est déjà en ligne. Lancer des podcasts où on invite des humoristes, juste pour le fun ? Deal. Des spectacle où l’on ne paye qu’à la fin ? Vendu. Mais Dan Gagnon en est persuadé : « Il n’y a personne qui est doué et qui plait, qui ne vive pas de ce qu’il fait ». Plutôt qu’enchainer sans plaisir les dates selon un planning financier bien pensé, le showman-caribou veut « transmettre, inspirer, [s’]amuser, grandir. Je suis convaincu qu’il est plus intelligent de demander aux gens de payer à la fin : au lieu de payer une promesse, un résultat, on vend une émotion. Les gens vont souvent oublier ce que j’ai dit, mais ils ne vont jamais oublier comment je les ai fait se sentir. Je veux qu’un spectacle d’humour soit aussi beau qu’un album de Leonard Cohen ».

Aveu de force

À 34 ans, bien dans son t-shirt et dans sa carrière, Dan Gagnon est « heureux ». C’est lui qui le dit, avec tout le réalisme de ceux qui savent ce que c’est, être malheureux – même quand ils ne savent pas forcément pourquoi. Sur les réseaux sociaux ou derrière son micro, il ne s’en n’est pas caché : l’humoriste est passé par la dépression. Une fois la maladie vaincue, il a regardé derrière lui pour retrouver des spectateurs et amis terrifiés par ce vilain mot, qu’il avait osé sortir en public. « En tant qu’homme et humoriste, pour qui tout va bien, je devais dire que ça n’avait pas été. Si on a tout pour être heureux, et qu’on se sent encore comme de la merde, il faut s’inquiéter », se souvient Dan Gagnon, avant de poursuivre : « Il y a une question dans mon nouveau spectacle qui met tout le monde mal à l’aise : ‘Qui a déjà eu une maladie mentale ?’ Et ce n’est pas normal. Si on demande ‘qui a déjà eu une pneumonie’, on n’hésite pas une demi-seconde ».

©Arnaud Laurent

Le show devient alors une occasion de sensibiliser et la scène un lieu d’éducation, face au monstre dont-il-faut-taire-le-nom. Dan Gagnon veut faire tomber le tabou et la honte associés à la maladie mentale, qu’on confond encore trop avec de la « faiblesse ». « Ça changera un jour, et quand on dira à nos enfants qu’avant, on avait un médecin de famille, mais qu’on n’avait pas un psy de famille, ils trouveront ça insensé qu’on n’aie eu aucune ressource pour notre cerveau pendant longtemps ».

Je n’ai jamais reçu autant de messages que quand j’ai parlé de la dépression. Je trouve ça vraiment beau. Moi, j’ai dû attendre 32 ans avant de résoudre mes problèmes.

Alors, façon Tig Notaro, Dan Gagnon balance tout : le cancer de sa mère, la dépression, et même la dangereuse relation des Belges avec l’alcool. « Je me fous que les gens soient mal à l’aise pendans trois minutes, parce que je suis prêt à les sacrifier pour qu’ils se sentent mieux après. Les gens pensent encore qu’ils peuvent guérir la dépression eux-mêmes. Vous avez déjà entendu quelqu’un dire : ‘J’ai le cancer, mais je vais apprendre à me calmer’ ? J’essaie de faire en sorte que ça devienne une discussion nationale ».

Et si Dan Gagnon se réfère souvent dans son discours à la pyramide de Maslow, c’est parce qu’il sait qu’il est tout en haut. « J’ai la chance d’avoir comblé tous mes besoins. Aujourd’hui, si je ne donne pas et je n’aide pas, cela fait de moi une mauvaise personne, parce que je brise la chaine des gens qui en aident d’autres », estime celui qui a fait de « Aucun homme n’est une île » son poème préféré. Pour l’humoriste engagé, faire semblant, c’est être hypocrite. « Et je suis encore hypocrite, malheureusement », concède-t-il sneakers aux pieds, avant d’ajouter : « Bref, je ne sais rien à rien, mais je me pose des questions ! »

Ce soir-là pourtant, il ne s’était pas longtemps posé la question avant de faire monter sur scène la mère d’une jeune femme atteinte de la maladie de Lyme. Le spectacle lui était dédié, de même que le prix des entrées. Après un « ration meal challenge » et une levée de fonds pour le bus d’une école accueillant des autistes, on peut dire que ce n’était pas la première fois. « Je fais beaucoup de caritatif, mais… je le connais, le spectacle ! Je dois juste donner une heure de mon temps », assure-t-il, avant de lever les épaules. Une blague plus tard, il s’ébroue d’un rire sonore, comme si de rien n’était. Mais on n’a pas oublié. On n’a pas oublié que Dan Gagnon a un cœur à l’américaine et des vannes bien de chez nous.

 

Dan Gagnon poursuit sa tournée à travers la Belgique du 22 septembre au 3 décembre 2017.

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