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Olivia Ruiz : « l’art c’est dire à celui qui nous écoute ‘Tu n’es pas seul' »

Olivia Ruiz fait de sa vie un grand roman épique et fougueux, plein de chansons et de poésie, de gestes et de sourires. | © Sydney Carron

Art et Scène

Quand on discute avec Olivia Ruiz, la langue se fait gourmande. Les mots rebondissent avec précision. Aussi intense sur scène pour chanter l’exil et la puissance du courage que dans l’écriture de ses romans, la jeune femme nous raconte le livre de sa vie.


C’est une fille du sud qui a grandi avec le soleil au cœur, dans le village de Marseillette, dans l’Aude, là où tout le monde se connaît. Ceux d’ici et ceux d’ailleurs, ayant fui cette Espagne franquiste, comme l’ont fait ses grands-parents. Olivia Ruiz fait de sa vie un grand roman épique et fougueux, plein de chansons et de poésie, de gestes et de sourires.

Elle a du pain sur les planches : le spectacle « Bouches cousues » à Bruxelles fin de ce mois, un deuxième roman « Écoute la pluie tomber », deux BD adaptées de ses livres, la préparation d’un nouvel album… « Avec la rentrée, il faut retrouver le rythme serré qu’est celui d’une maman mais c’est avant tout de la joie » dit-elle de sa voix ondulante.

Paris Match. Si vous donnez l’impression de mener toujours plusieurs projets à la fois, tout fait sens et s’avère lié.
Olivia Ruiz. Il m’a fallu arriver à la quarantaine pour réaliser à quel point tout ce que j’ai fait, de mes albums à ma comédie musicale « Volver » en passant par le téléfilm « États d’urgence » où je joue une femme flic au bout de sa vie et jusqu’à ce spectacle « Bouches cousues », convergeait vers un même point, un même sujet : l’autre et la place qu’il occupe dans notre vie. En fait, je pourrais résumer ma carrière par le titre d’un très joli film « Ce qui nous lie ». Le lien habite tous mes projets, aussi différents soient-ils.

Y a-t-il une quête de soi dans cet élan vers l’autre ?
Malgré le silence familial du côté de mes grands-parents, lié à leur exil, je ne me suis pas sentie en peine identitaire. Je suis née française, dans un foyer chaleureux et une famille aimante, et sûrement dysfonctionnelle comme le sont toutes les familles du monde d’ailleurs. Très jeune, j’ai senti cette Espagne en moi. Mais plutôt qu’une recherche d’identité, c’est ma curiosité qui m’a permis de me trouver. Je ne me suis pas sentie prisonnière de leur mutisme et de leur souffrance, j’ai tracé ma route en exprimant mon attachement à l’idée du lien. Bien sûr, à force de recherches, j’en ai appris plus sur le mystère de mon attirance innée vers l’Espagne, je me suis documentée sur la psychogénéalogie. Qu’est-ce qui fait que je suis toujours attirée vers l’étranger ? Est-ce un simple trait de ma personnalité ou un legs ? Je trouve passionnant de décortiquer les êtres, de déceler ce qui leur appartient, de voir comment nos ancêtres conditionnent notre vie. Je suis encore étonnée de voir comment cette Espagne s’est mise à vivre en moi. Une culture rencontrée enfant, vers l’âge de 10 ans, et je ne parle pas seulement du repas annuel chez les cousins du pays lors de la Semaine sainte.

Ce goût du partage et de l’autre vient-il du café familial et de votre papa musicien et chanteur ?
J’ai en effet connu un style de vie en communauté, comme c’est souvent le cas dans les familles immigrées qui ont tendance à adopter une forme de repli sur soi mais qui se révèle aussi très beau et généreux. Et chez moi, les liens de la famille s’étendaient à tout un village. En grandissant dans le café de mes grands-parents maternels – mes parents bossaient beaucoup – j’ai très tôt été confrontée à la différence. De plus, j’ai des parents géniaux en termes de tolérance, ils sont extraordinaires, ouverts, curieux. Je crois qu’au contact de mes grands-parents, avec qui je passais le plus clair de mon temps, j’ai eu très vite l’envie de les soigner de leur exil, dans une attitude très spontanée et enfantine. Finalement, l’art c’est dire à celui qui nous écoute, vient nous voir en spectacle ou nous lit : « Tu n’es pas seul ». Ma vocation vient sans doute de mon enfance. Mais bon, ce sont les petites histoires que je me raconte, ma petite mythologie personnelle.

 

©Sydney Carron

Exaltation du corps et de l’esprit

Vos paroles, vos spectacles et vos romans démontrent une éloquence naturelle et riche. Les mots priment-ils sur tout ?
J’ai été bercée par Nougaro, Bécaud, Montand, Brel… De grands amoureux des mots dont j’ai eu la beauté dans les oreilles grâce à mes parents. Mais je me rends compte qu’avec l’écriture, de plus en plus essentielle dans ma vie, le corps devient crucial. La pulsation, la chair, la vibration, la danse ont toujours été présents. Bizarrement, l’écriture me rapproche du corps de par son rythme. D’ailleurs, le personnage principal de mon roman, Carmen, vit sa libération à travers l’expression de son corps. Men sana in corpore sano : si mon corps vibre, je vis !

Dès vos débuts, on a remarqué votre façon d’occuper l’espace, votre gestuelle, une certaine sensualité.
Mon côté sudiste y est pour quelque chose. Dès qu’il y a emballement, les mains se mettent en mouvement. Le temps, et l’éloignement d’avec ma région, renforcent encore ce geste dont la force me manque à Paris. Quand le corps accompagne les mots, on y met tout son cœur aussi. Cette verve, ce petit grain de folie propres aux gens proches de la Méditerranée m’amuse et me fascine. J’y trouve beaucoup de poésie et de sincérité. J’ai choisi de vivre à Montmartre. Paris dégage une telle énergie qu’elle engendre du stress et flirte souvent avec un culte de l’individualisme. C’est un peu difficile quand on a grandi comme moi dans le partage et l’esprit de communauté. Je retrouve cet esprit en tournée, et à Montmartre plus que partout ailleurs dans la capitale.

« J’ai conscience que la vie va vite alors j’aurai sauvé ça, dire aux gens que j’aime que je les aime. »

« Bouches cousues » parle d’exil et de la résistance espagnole à travers des chants révolutionnaires mais aussi une partie de votre répertoire.
Ce spectacle dit le drame de notre société actuelle mais aussi l’espoir qui peut s’en dégager si on ose affronter la situation. Et se tourner vers le passé aide à regarder avec plus de clarté et de clairvoyance l’avenir. Le drame de l’exil que je raconte aide, je l’espère, à mieux comprendre l’autre. On y parle de bienveillance, de richesse, et de courage bien sûr. Celui des Espagnols qui ont combattu la dictature si longtemps. L’endroit où je me rapproche le plus de moi-même est la scène et m’y voir est la meilleure façon pour le public de savoir qui je suis. Même si aujourd’hui on peut aussi me lire. J’ai écrit ce spectacle par étapes, dans le plaisir total de retrouver mes équipes. Chef de bande est un rôle qui me va très bien et rien ne se fait dans la douleur. J’adore mon rôle de manager, aller chercher le meilleur d’une personne en la rendant la plus épanouie possible. Lors de la première, quand je me suis mise à danser, j’ai vu les musiciens au bord des larmes. Là ce sont des cadeaux de la vie. Mais toute seule devant mon ordinateur à écrire mon roman, je connais le trac, le doute, le désespoir. Surtout quand j’écris les épisodes douloureux de certains personnages. Et je peux m’en vouloir de leur faire vivre tant de drames.

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Les mots que vous employez artistiquement viennent-ils aussi facilement au quotidien ?
Oh oui, je parle très, voire trop librement avec ma famille ! J’ai cette capacité à dire les choses telles que je les ressens, et surtout à dire « Je t’aime ». Je le dis tout le temps, à mes proches, à mon fils, à mes amis. J’ai choisi de banaliser le « Je t’aime » dans ma vie, pas de le vulgariser, qu’il soit facile d’accès. J’ai conscience que la vie va vite alors j’aurai sauvé ça, dire aux gens que j’aime que je les aime. Avec joie et gaieté. Je sais qu’il y a urgence à vivre les choses. Et puis c’est ma personnalité d’être joyeuse, joueuse. J’adore faire rire mes amis et j’ai une bande de copines qui me ressemble.

Le succès énorme de votre premier roman vous-t-il mis la pression ou au contraire vous a permis d’aborder celui-ci avec légèreté ?
Ne vous méprenez pas, je suis du genre à me mettre tout le temps la pression. Je me surprends à me juger et à m’empêcher, les mécanismes de l’écriture sont des phénomènes très complexes. Mais je ne crois pas que le succès a changé la donne même si je ne voulais pas décevoir les lecteurs qui ont aimé « La Commode aux tiroirs de couleur ».

 

©Sydney Carron

Quel est votre mot préféré ?
Le mot « sororité » semble avoir été inventé pour moi, ma famille, mes amis. Et il y a un mot qui, depuis l’enfance, me tracasse. Il m’a happée au détour d’un livre, c’est « presbytère ». Si je suis de culture catholique, je ne suis pas très croyante. Mais je le trouve mystérieux, mystique bien sûr. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans ma tête d’enfant ?

Quel est votre rapport à la mode et au style ?
Le vêtement a toujours été, à mes yeux, un moyen d’expression. J’avais un peu mis de côté mon style du fait de ma maternité mais là j’y reviens. Très jeune, je trouvais des pièces dans les fripes. Des amies me parlent encore de mon look de l’époque, je ne suivais pas la mode. Mais aujourd’hui, j’apprécie de nombreux créateurs comme Ann Demeulemester, Jacquemus, Carven, Miu Miu… Et j’aime justement mixer un vêtement d’il y a 25 ans avec une pièce de grand créateur. Ma fibre écolo sans aucun doute. Les cinq premières années de mon fils, j’avais d’autres préoccupations que la mode : prendre soin de lui et écrire. C’est désormais un grand garçon, je retrouve du temps pour m’amuser avec les vêtements.

À quoi aimez-vous consacrer votre temps libre ?
À la lecture et la cuisine. Je cuisine bio, je fais attention à ce qu’on mange et c’est un bonheur d’éduquer le palais de mon fils. À bientôt 7 ans, Nino ne rechigne jamais à goûter quoi que ce soit et mange aussi bien de la seiche à la provençale qu’un aïoli. Certes, comme tous les enfants, il aime les pâtes au jambon et les pizzas mais il est curieux.

Spectacle « Bouches cousues » le 30 septembre au W:Hall à Woluwé-Saint-Pierre
Livre : Olivia Ruiz, Écoute la pluie tomber, éditions JCLattès

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