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« Tout ça ne nous rendra pas Noël » : Le TTO prolonge la fête

Cuisine et dépendances. Odile Mathieu et Pierre Lafleur reçoivent. © Gabriel Balaguera -TTO

Art et Scène

« Quand Tintin au Congo s’invite sous le sapin » : voici l’accroche de « Tout ça ne nous rendra pas Noël », un spectacle enlevé signé Albert Maizel sur une mise en scène trépidante de Nathalie Uffner. Des échanges en famille élargie qui tournent au vinaigre et font valdinguer les plus nobles causes.

 

Du gris métal, plan de travail ample, peaux de mouton sur les chaises. Un rocker sur le retour (Fred Nyssen, parfait). Vestige de houppette, légères rouflaquettes, tatouages, pantalon latex, ceinturon clouté, ébauches de santiags. On apprendra qu’il oscille, en termes d’idoles, entre Sid Vicious et Jim Morrison – ce ne serait donc pas un punk pur sang mais il date d’une époque “où les mâles hétéros et blancs” avaient encore leur mot à dire. Enfin c’est dit beaucoup mieux par l’auteur, Albert Maizel, dans un texte si joliment érudit que l’on est constamment torturé à l’idée de n’avoir pas le droit de saisir son portable pour noter quelques perles.

Au côté du presque punk has been, un post-ado placide, blasé mais pas contraire. Un modèle à mèche tendance bon chic (Thibault Packeu), chemise blanche, omni-ployé sur un laptop orné de stickers. C’est le neveu du rocker à accent brusseleir. Ce dernier a fait dans le passé du baby-sitting lors de festival allumés, abandonnant ce neveu, encore poupon, sous des baffles crachant du métal hurlant. Enfin, c’est dit beaucoup plus drôlement.
La sœur du rebelle sans cause apparaît. Belle plante blonde et perchée qui partage son anxiété entre deux tâches culinaires. La maîtresse de maison donc (Odile Mathieu, désopilante) entame la marche en mode petit bourgeois avant de lancer quelques exhortations à un engagement planétaire. Elle est flanquée de son époux, bien de sa personne, costume sans luxe, agent de joueurs (Pierre Lafleur).
En invités du soir, le couple formé par cet intellectuel pontifiant (Thibaut Neve, suprême), accent kéké, mèche de philosophe, humaniste immature, caviar tendance candide et encore intègre. Sa femme Ariane (Bwanga Pilipili) est dans la haute finance. Elle rutile dans une veste cintrée en cuir caramel tout en pianotant sur son portable. On apprend qu’elle entend changer de métier durant la soirée. Silencieuse, absente, royale, elle prend plus tard son envol dans un monologue altier et soudain furieusement engagé.

Odile Mathieu et Pierre Lafleur en hôtes du jour. © Gabriel Balaguera -TTO

Au fil des agapes et vitupérations émerge l’une ou l’autre fixette des convives. La maîtresse de maison ne supporte pas qu’on prononce le nom d’Anna, l’ex-épouse, défunte, de son conjoint, feu la mère du post-ado et ex aussi des mâles présents, grosso modo. Elle se fend alors d’un rictus nerveux accompagné d’un borborygme délicieux, gimmick sonore du show.
Le jeune à chevelure soignée affiche un pragmatisme désabusé, comme l’impose la boucle de réaction intergénérationnelle. Individualiste en diable, voire carrément droitisé, dixit le parrain rocker, il vomit les boomers bien sûr et voue un culte aux success stories sonnantes et trébuchantes. Enfin, là aussi on schématise.

En cadeau à son oncle, il a emballé distraitement un livre, souvenir de famille pioché sur une étagère poussiéreuse. Ce trésor caché est une bombe à retardement, Tintin au Congo, ce monument qui sent le soufre, évidemment.
L’album en accessoire furibard fera basculer le spectacle dans une farce engagée où s’échangent quelques noms d’oiseaux autour de cette bible des grands maux. Parmi les mots, l’inévitable mention candido-condescendante d’une « autre époque » pour aborder le passé colonialiste. Cela et tant d’autres choses enflamment naturellement le personnage incarné par Thibaut Nève.
Au cœur du cyclone, ce profil magnifique penché sur son portable, la somptueuse Ariane à la voix de stentor. Mais la tradeuse au flegme impérial est-elle la première vraie victime de cette BD d’un autre siècle ? La belle semble avoir d’autres chats à fouetter – et pour cause, elle est en train de basculer en quelques appels de l’ultralibéralisme plastifié vers un poste à vocation humanitaire. Enfin on schématise encore.

Évoquer Hergé, le colonialisme, Tintin au Congo, c’était fort de café. Risqué, touchy, sensible. Il fallait éviter le paternalisme, la tarte à la crème, entre fondue et pousse-café. Albert Maizel a voulu, précise-t-il en note dans la présentation du spectacle, éviter à tout prix de «victimiser» le personnage d’Ariane. « J’en ai fait quelqu’un de dur, dominateur, au sommet de la chaîne alimentaire sur le plan professionnel, et je lui ai assigné un enjeu personnel à résoudre sine die : devoir négocier avant minuit sa sortie de sa boîte contre un gros paquet de fric. (..) Ariane est un sujet, pas un objet, on ne lui donne pas la parole, elle la prend. Au bout du compte, toute Africaine qu’elle puisse être, le surgissement de Tintin au Congo lors d’un dîner entre amis ne l’oblige à rien, tant son droit le plus basique est celui du droit à l’indifférence et du refus de l’essentialisation. Peu importent, à cet instant, les regards fixés sur elle- en ce compris ceux des convives qui seraient tentés de l’instrumentaliser au profit de l’affichage public de leur propre vertu… »

Albert Maizel, auteur du spectacle et créateur, avec Alain et Viviane Benyacar, Sylvie Rager et Nathalie Uffner, duThéâtre de la Toison d’Or, voué à la comédie. © TTO

Albert Maizel a écrit sa première pièce, Coups bas, en 1993. Elle sera jouée au café-théâtre La Samaritaine avec un trio d’enfer : Soda, Laurence Bibot, Nathalie Uffner. En 1995, il s’associe avec ses amis Alain et Viviane Benyacar, Sylvie Rager et Nathalie Uffner et crée le Théâtre de la Toison d’Or, voué à la comédie. Il est l’auteur aussi, entre autres, de Sisters (2019). Coécrite avec Myriam Leroy et Mehdi Bayad, la pièce interroge la place des femmes dans les trois grandes religions monothéistes. Un joli morceau de bravoure.

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Sa langue est dense et n’hésite pas à tout embrasser. Satire du politiquement correct exacerbé, réflexions désabusées sur quelques excès du jour, diatribes sur l’exploitation de la femme, sur les genres, ultralibéralisme, mercantilisation ultime, destruction de la planète, sexisme, racisme, exploitation des minorités à tout va. Et colonialisme donc, au cœur de la soirée. « S’il y a une dimension éducative ou pédagogique à ce spectacle », explique-t-il encore dans sa note, « elle ressort, à mes yeux, de cette tension dans laquelle le spectateur et les personnages se trouvent pris. Qui n’est pas tant la tension de savoir quoi penser de notre passé colonial ou comment se positionner par rapport à lui, mais de savoir quand et comment réagir lorsqu’on y est inopinément et socialement confronté. (…) Une façon de « prendre à contre-pied ceux qui pourraient me reprocher d’être moralisateur sur la question du colonialisme, cela correspondait aussi à ma propre expérience personnelle du racisme en société : ça vous tombe toujours dessus quand vous avez vraiment mais vraiment autre chose à faire ou que les circonstances ne s’y prêtent absolument pas… »

Nathalie Uffner, auteure, comédienne, metteur en scène et directrice artistique du TTO, a mis en scène le spectacle. Structuré et tourbillonnant. © TTO

Les basculements, au propre comme au figuré, évoquent une bande dessinée sur les planches, les vraies. Une ligne claire qui fait quelques boucles. Rebondit dans le marivaudage. Le temps a fait son œuvre. Les uns et les autres ont évolué vers des modèles joyeusement douteux. Chaque personnage est une caricature de lui-même, et puis finalement non.
Derrière un menu aux allures convenues, les échanges épiques d’une tribu chatoyante tiennent le rythme. En cerise sur le Christmas pudding, la mise en scène structurée et virevoltante de Nathalie Uffner, les costumes emballants (signés Laurence Van H) et une bande-son pétaradante. Les diatribes piquent les convives au vif ou les saisissent aux tripes. Le spectateur lui se gausse.
Les thèmes sont expédiés, saisis au vol, renvoyés en boomerang. Les dossiers chauds s’accumulent à la grosse louche, entre possible dinde et petits-fours invisibles. Armes de distraction massive de ces rendez-vous qui affichent ce que les familles au sens large ont de plus précieux : leur fabuleuse diversité.

Le spectacle, créé en 2021, est visible jusqu’au 28 janvier.
« Tout ça ne nous rendra pas Noël » d’Albert Maizel. Mise en scène Nathalie Uffner. Au TTO, galerie de la Toison d’Or, 1050 Ixelles Jusqu’au 28/01/23. Le mercredi à 19h30, du jeudi au samedi à 20h30 – Infos/réservations www.ttotheatre.be – 02 5100510

 

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