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« La Brèche », le premier opéra belge joué en Espagne

Le Teatro romano de Sagunto prestigieux décor de ce grand événement | © Le Teatro romano de Sagunto prestigieux décor de ce grand événement

Scène

Très bel événement en vue pour le monde culturel belge avec « La Brèche ». Une création sur l’amour et la mort terminée avant la tragédie terroriste de Barcelone…

Avec « La Brèche », une oeuvre composée par Jacques-Alphonse De Zeegant sur un livret de Marguerite de Werszowec Rey, un opéra du Plat Pays s’apprête, pour la première fois, à s’exporter jusqu’en Espagne. Traversant les frontières, la création sera en effet jouée début septembre dansla région de Valence, sur les rives de la mer Méditerranée, pour la clôture du 34e festival Sagunt a Escena. Ceux qui ont donné corps à ce projet aussi unique qu’exaltant piaffent d’impatience à l’idée de découvrir les réactions du public qui aura la chance de savourer cette création belge dans le cadre unique d’un théâtre romain datant du premier siècle après Jésus-Christ.

Une amitié magique

« La Brèche » est surtout l’histoire d’amis liés par une même passion : la musique. « La Brèche », c’est leur fierté, leur « bébé ». Ils n’ont qu’une hâte : voir enfin cet opéra – qu’ils ont pensé et qu’ils vont créer en un temps record de quatre mois – sur scène, le 3 septembre, au sud de l’Espagne. Eux, ce sont Palmo Venneri, directeur artistique qui, pour le spectacle, assurera la direction de l’orchestre symphonique et des chœurs de Hulencourt, Jacques-A lphonse De Zeegant, son compositeur en résidence, ainsi que Marguerite de Werszowec Rey, librettiste (comprendre : l’auteure de l’histoire de l’opéra). Ils aiment se retrouver autour d’une tasse de thé au club de golf de Hulencourt, fondé par Patrick Solvay. La sérénité du site, dont l’histoire remonte à 930, leur plaît beaucoup. Elle leur va bien. Grâce à eux, la Belgique, terre de  réativité, sera mise en avant et présente sur la côte espagnole dans le cadre d’un grand festival estival renommé, et pourra exporter et exposer son savoir-faire musical.

Ils se donneront les moyens de faire de « La Brèche » un succès international. La musique leur apporte tant d’énergie

L’initiative repose sur une exceptionnelle confiance mutuelle. Pour cette création d’une heure et trente minutes (durée relativement courte dans le monde du spectacle), Marguerite de Werszowec Rey a pris la plume avant que Jacques-Alphonse De Zeegant ne s’attelle à la composition musicale. Il savait qu’il pouvait lui faire entière confiance, qu’elle saurait trouver les mots justes pour toucher le public au coeur, pour le séduire, le ravir. Surtout, il était certain que de ses phrases à elle, son inspiration à lui viendrait tout naturellement. Il ne s’est pas trompé : lui laisser carte blanche pour l’écriture était une excellente idée. Toutefois, quand Marguerite de Werszowec Rey s’est vu proposer le rôle clé de librettiste, elle a d’abord hésité – « Je suis une littéraire, certes, mais pour moi, écrire un opéra, c’était une grande première ! » – avant
d’accepter, non sans se demander dans quelle folle aventure elle s’apprêtait à se lancer : « Je me suis dit : “Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ?” Dans un opéra, on ne peut pas raconter tout et n’importe quoi ! » Quelques mois plus tard, la folle aventure a des allures de  magnifique épopée : le grand soir n’a jamais été aussi proche. Tous sont un peu fébriles, et débordent d’énergie. « Je ne pense qu’à cela », sourit Jacques-Alphonse De Zeegant, qui se prête à l’exercice de l’opéra pour la première fois. Mais ce « compositeur passionné », de ceux qui « aiment la musique pour ce qu’elle est » – c’est ainsi qu’il se décrit – a déjà trente compositions dont deux symphonies à son actif : « Le Chemin des Dames », ainsi que « Les Deux Colombes ». Pour « La Brèche », le mélomane ne veut surtout rien laisser au hasard. Il suit les
répétitions des interprètes, explore chaque point de détail. Quant aux auditions des chœurs et des solistes, elles se sont multipliées aux quatre coins de l’Espagne sous la houlette de Palmo Venneri, le directeur artistique. Sur place, les derniers détails techniques sont réglés, ou presque. « Avec l’orchestre symphonique et les choeurs d’Hulencourt, nous jouerons dans le théâtre romain de Sagunto », éclaire encore Palmo Venneri. Quand il liste les solistes – la grande soprano russe Veronika Dzhioeva, les deux contre-ténors Flavio Oliver et David Azurza et les ténors Luis Damaso et Alberto Guardiola –, ses yeux pétillent. Fier du chemin déjà parcouru, il ajoute : « L’opportunité d’écouter un opéra en plein air dans un tel cadre est absolument historique. » Le lieu est donc à la hauteur du défi qui s’apprête à être relevé.

Chair de poule

L’opéra « La Brèche » est pensé autour de deux thèmes parfaitement communs à tous les êtres humains : la mort et l’amour. « L’amour, surtout ! » s’exclame Jacques-Alphonse De Zeegant. Ses yeux à lui aussi brillent. Dans le texte de Marguerite de Werszowec Rey, le compositeur a trouvé exactement ce qu’il recherchait : la passion, l’exaltation. « Cet opéra témoigne de la force de l’amour », traduit encore la librettiste. Ses deux compères, Jacques-Alphonse De Zeegant et Palmo Venneri, acquiescent : « A la lecture du manuscrit, on a eu la chair de poule, l’un comme l’autre. » La musique – assurée, donc, par l’orchestre et les chœurs de Hulencourt, composés de trente-cinq solistes professionnels – ajoutent plus de profondeur encore au texte. « Ce n’est pas un ensemble choral comme les autres », précise Palmo Venneri, séduit par l’effet
de résonance permanente produit par de tels choix artistiques.

Grâce à ces artistes, la Belgique, terre de créativité, sera mise en avant, pourra exporter et exposer son savoir-faire musical

« Il y a de nombreux passages où l’on est vraiment pris aux tripes », constate Jacques-Alphonse De Zeegant. « Au moment de l’assassinat de Francesco, on atteint des sommets ! Le spectateur devra s’accrocher à son siège. » Dans l’histoire inventée par Marguerite de Werszowec
Rey – un travail effectué chez elle, au calme, loin de toute distraction ou préoccupation –, Francesco n’est autre qu’un jeune orphelin qui mendie sur la plage. Madina, l’héroïne de l’opéra, lui offre son châle, dans lequel il passera ses nuits. Madina devient rapidement la mère adoptive de cet enfant qui n’a jamais connu la chaleur maternelle. Mais bientôt, une bande de malfaiteurs ordonne à Francesco de la tuer. Il refuse. Le drame ne se fait pas attendre : Francesco est assassiné. « C’est vraiment un texte très émouvant », témoigne Jacques-Alphonse De Zeegant, qui ne jure que par « l’esprit de collaboration » qui règne au sein du groupe.

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« Seul, on ne sait rien faire »

Pour mettre le récit en musique, le professionnel en a modifié certains passages, mais jamais sans en discuter au préalable avec son auteure. « Il y a forcément une confrontation entre le librettiste et le compositeur », ne cache pas Jacques-Alphonse De Zeegant. « D’ailleurs », lance-t-il, passionné, « saviez-vous que le librettiste de Claude Debussy avait lancé une véritable cabale contre ce dernier car il était furieux d’avoir vu son texte modifié ? » Mais entre lui et Marguerite de Werszowec Rey, hors de question d’en arriver à de tels extrêmes. Les deux travaillent en bonne intelligence : « La musique a ses exigences : je laisse le soin à Jacques-Alphonse de modifier mes mots comme il l’entend », explique Marguerite de Werszowec Rey, grande amatrice de musiques sacrées. De celles qui, selon elle, « font vibrer l’âme ». « J’aime l’écriture de Marguerite », expose simplement Jacques-Alphonse De Zeegant. « Elle ne dira pas : “Il est mort.” Au contraire, elle écrira : “Le souffle de vie n’est plus.” C’est d’ailleurs la première phrase de notre opéra. Marguerite a une plume incroyable. » En face de lui, l’intéressée, qui n’a jamais tu son vif intérêt pour les tragédies grecques, secoue la tête, cache son visage derrière une tasse de thé fumante, et, modestement, déclare : « Un opéra, c’est avant tout le mélange de plusieurs regards. Seul, on ne sait rien faire… »

Palmo Venneri a été très touché par l’exceptionnel accueil qui a été réservé à « La Brèche » par le maire de la ville de Sagunto, Quico Fernandez, par les autorités de la région de Valence, son festival, ses mécènes, et par l’ambassade de Belgique en Espagne. « Nous sommes extrêmement reconnaissants de pouvoir clôturer le festival Sagunt a Escena avec notre création », sourit celui qui, ces dernières semaines, a multiplié les allers-retours entre Bruxelles et Valence pour retrouver le choeur
dirigé par Francesco Gamon Olmo, les solistes et toute l’équipe de Paco Azorin, metteur en scène de pièces contemporaines très recherchées en Espagne. Mais pour ses amis belges, il sait toujours ménager un peu de temps, constamment animé par la volonté de monter de nouveaux concerts et autres projets musicaux.

La grande soprano russe Veronika Dzhioeva.

Car après la représentation de « La Brèche » à Valence, tous espèrent pouvoir offrir à cet opéra un futur à la hauteur de leurs ambitions. Palmo Venneri imagine facilement la création jouée au Liban ou en Egypte, mais ne veut pas brûler les étapes. Chaque chose en son temps. «Nous attendrons qu’on vienne frapper à notre porte », explique ce natif de Vérone, ville qui compte elle aussi un amphithéâtre romain. Quant à des représentations en Belgique ? Tous en rêvent. A la Monnaie à Bruxelles, ou ailleurs.
Une seule certitude : ils se donneront les moyens de faire de « La Brèche » un succès international et ne relâcheront pas leurs efforts. La musique leur apporte tant d’énergie. Elle les transporte, les illumine. Elle les rapproche, gomme leurs faiblesses. Loin d’eux alors l’idée de battre en brèche…

La Brèche, la lutte entre le héros et l’antihéros

Opéra de Jacques-Alphonse De Zeegant, sur un livret de Marguerite de Werszowec Rey, mis en scène par Paco Azorin, avec l’orchestre de Hulencourt et son directeur artistique Palmo Venneri, « La Brèche » sera présenté dans le cadre du Festival Sagunt a Escena le 3 septembre 2017 à Valence, en Espagne, et clôt cette importante manifestation culturelle dédiée au thème de la lutte entre le héros et l’antihéros.

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