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Contrats-programmes : l’acharnement inédit de l’Atelier 210 a payé

L'Atelier 210 ressort gagnant de cette nouvelle salve de contrats-programmes, avec 575 000 euros par an. | © Gaël Maleux

Scène

L’annonce des nouveaux contrats-programmes de la Fédération Wallonie-Bruxelles fait au moins un (très) heureux : l’Atelier 210 de Bruxelles. Après douze années sans aides structurelles, il s’apprête à signer pour près de trois millions d’euros. Mais face à une euphorie bien compréhensible, le parcours difficile du 210 est aussi désormais ce qui attend les treize opérateurs dont le subventionnement n’a pas été reconduit.

 

« En Belgique, il n’y a aucune structure qui a le parcours qui est le nôtre. Qui a dû attendre aussi longtemps, qui a cette taille et qui propose ce qu’on fait. C’est un cas inédit et hallucinant ». Posé par la voix grave de François Custers, le constat prend le poids de ses mots. L’Atelier 210, dont il est le responsable de la communication et de la programmation des concerts, revient de loin. Et la bonne nouvelle n’est lâchée que dans un souffle, jamais vraiment prononcée comme pour ne pas attirer le mauvais œil : tout ça, c’est fini. En tout cas, c’est ce que dit la presse, par laquelle ils ont découvert le joli pot aux roses. Cette salle de spectacle pluridisciplinaire nichée au cœur d’Etterbeek, jamais structurellement subsidée, bénéficiera bientôt de 575 000 euros par an jusqu’en 2022. De zéro à 575 000 en une minute, ça fait beaucoup pour ce projet de douze ans déjà.

La salle de concert et de théâtre – mais pas seulement – fait partie des 236 dossiers retenus par la ministre de la culture Alda Greoli (cdH), mais surtout des 18% d’entre eux à être soutenus financièrement pour la première fois. Soit 93 millions d’euros à diviser en 236 « petits paquets » – sur les 295 candidats. Forcément, il y a des déçus, mais aussi quelques très heureux. « On sait qu’in fine, c’est qu’ils voient dans le 210 un lieu de création contemporaine à tous les niveaux. On a montré notre hargne et notre capacité à développer un public. C’est un symbole de confiance », réagit à chaud François Custers, encore groggy d’une soirée à célébrer la nouvelle. Lui et son équipe n’ont pas encore reçu la lettre de la ministre qui justifie son choix, mais ils le savent déjà, le futur sera plus serein. « C’est tellement énorme », lâche-t-il.

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©Atelier 210

Né sous la mauvaise étoile

C’est la magie des contrats-programmes, à laquelle « le 210 » ne croyait plus beaucoup, il faut le dire. La structure enclavée dans l’Institut Saint-Stanislas s’est installée en 2005. Benoît Roland est alors la cheville ouvrière d’un projet un peu fou – aujourd’hui, les deux le sont toujours. Il n’a que 24 ans et vient de rendre un mémoire sur la création d’espaces culturels à Bruxelles. L’accomplissement et la naïveté, mais aussi une certaine passion pour le théâtre doivent jouer pour beaucoup dans la décision qu’il prend alors : monter sa propre salle de spectacle. Avec quelques sièges en cuir rouge sous le bras, il crée avec une poignée d’amis l’Atelier 210. « Le pari assez dingue d’un gars qui n’a alors rien d’autre que son ambition », raconte François, qui fait partie de la « jeune génération » du lieu.

Il n’y a pas une saison au 210 qu’on n’ait pas considéré comme potentiellement la dernière.

Sauf que la naissance du 210 coïncide avec une décision unilatérale de la ministre de la culture d’alors, Fadila Laanan. L’adoption d’un « moratoire » au subventionnement des nouveaux lieux culturels, jamais acté légalement, mais qui empêche alors Benoit Roland de postuler à un subside structurel. Si au fil des années l’Atelier 210 hérite bien ponctuellement de quelques dizaines de milliers d’euros de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ils sont loin de subvenir aux besoins logistiques et humain de la salle etterbeekoise.

©Michel Boermans pour l’Atelier 210

Fort du soutien apporté à de nombreuses troupes théâtrales et groupes, la structure ose finalement poser sa candidature pour un contrat-programme lors de la passation de pouvoir au cabinet. « Mais de Joëlle Milquel, on n’a jamais vraiment eu de réponse » structurelle, explique François Custers. La situation échappe d’ailleurs alors à tout contrôle, tandis que la nouvelle ministre multiplie les avenants aux contrats sans jamais redistribuer les cartes. Et avec le retrait de Joëlle Milquet, « tout le processus s’est cassé la gueule », ose le programmateur musical.

« Do it yourself », inévitablement

En juin 2016, Benoit Roland et les autres sont prêts à déposer les armes. Le budget prévisionnel de la saison suivante accuse déjà 30 000 euros de déficit. L’équipe lance alors une ultime campagne de sauvetage, mêlant appel au mécennage, aux abonnements et crowdfunding. « Ça a aussi été une manière de communiquer de manière positive sur la situation précaire du 210. Beaucoup ne savaient pas que le lieu survivait comme ça », rappelle François Custers. « Comme ça », c’est avec 110 000 euros de subsides ces deux dernières années, qui ne permettent pas à la salle de se projeter dans l’avenir.

©Facebook/Atelier 210 – La salle est également un lieu de rencontre pour de nombreuses initiatives indépendantes.

Impossible d’investir dans l’emploi, tout d’abord : les conditions de travail sont alors difficiles au 210 et les arrangements ne suffisent parfois pas à sauvegarder la motivation des nombreux bénévoles et quelques rares employés. Avec deux postes de direction à assumer, François cumule presque l’équivalent de deux temps-plein. La pression est énorme, quitte à parfois surpasser la passion. Les heures supplémentaires tombent dans l’oubli, inabordables pour la structure et compliquées à récupérer, puisque chaque absence creuse un retard dans les tâches à accomplir. « Sur 2017, j’ai dépassé le mois d’heures supplémentaires. À un moment, on ne compte plus, ça ne sert à rien », soupire François Custers.

Quand des choses sont dégradées, elles sont dégradées à vie. C’est comme ça, on n’a pas les moyens de remplacer les choses.

Mais depuis trois ans, il est resté. Malgré les fins de mois en bout de ficelle, le lieu jamais repeint, le matériel impossible à remplacer, les artistes accueillis dans « des conditions de misère ». Parce que « la seule chose qu’on a et sur laquelle on peut compter, c’est une certaine visibilité et un public qui nous suit. Une salle très chouette aussi, qu’on apprécie à l’étranger, avec une ambiance qu’on ne retrouve pas ailleurs ». Et sur ce point-là, il n’y a pas à tergiverser : l’Atelier 210 déplace des montagnes et les groupes avec presque rien, et offre chaque semaine un spectacle différent dans sa salle pentue – et à son bar inoubliable. D’ailleurs, le bon rendement de ce dernier est essentiel à la survie du lieu : « le bar, c’est notre salaire », rappelle aujourd’hui douloureusement François.

©Facebook/Atelier 210 – Quand la fête n’est pas dans la salle hybride, elle est forcément au bar.

L’union fait encore la force

Sauf que l’annonce de ce 23 novembre permet d’envisager enfin un véritable avenir au sein du 210. Pourtant, ces derniers jours ont été de véritables « montagnes russes émotionnelles », selon le mélomane. La veille encore, l’équipe devait composer avec l’idée d’un contrôle des budgets impromptu, exigé par l’Inspection des Finances de la Fédération avant toute communication. Une demande que la ministre a jugé injustifiée, assurant que sa décision n’entrainerait « aucun risque d’un point de vue juridique ». On a alors dû entendre des cris de joie Chaussée Saint-Pierre. On s’y pince d’ailleurs toujours un peu pour réaliser.

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L’équipe peut aussi se féliciter de son intégrité, elle qui n’a jamais envisagé une carte de parti comme une solution. « À travers les années, on nous a souvent dit : ‘Ça pourrait aller plus vite en faisant comme ça, en adhérant à tel parti…’ On a toujours refusé ça, on voulait rester inépendants et on est heureux que ce soit un choix qui se soit avéré payant. Notre lieu ne pourra pas se retrouver au milieu d’une vengeance politique ou bénéficier d’une faveur particulière », décrypte François Custers.

Même si tout le monde défend sa petite chapelle, on prêche tous pour la culture.

Ce qui n’empêche l’équipe de se serrer les coudes avec ceux qui ont perdu parfois beaucoup, parfois tout. Malgré les dix millions supplémentaires alloués aux contrats-programmes, treize opérateurs disparaissent de la liste des subventions. D’autres « petits nouveaux » ont reçu un avis négatif et certains voient leur enveloppe maigrir à en donner des sueurs froides aux directeurs de salles. « On veut que tout le monde puisse être financé comme il le mérite, à la hauteur qu’il mérite. On partage cette idée qui veut qu’on est plus forts ensemble. Même si tout le monde défend sa petite chapelle, on prêche tous pour la culture ».

©Facebook/Atelier 210

Et maintenant ? On s’attable et rediscute, de tout. Les près de trois millions de contrat-programme alloués à l’Atelier 210 ont beau être salvateurs, ils ne correspondent pas aux besoins réels (750 000 euros) du lieu pour mener tous ses projets à bien. Alors, avant tout, une bonne partie de la somme annuelle va servir à normaliser la situation du lieu. « Faire le boulot qu’on faisait déjà, mais dans des conditions décentes ». Repeindre les murs, sûrement, et rêver un peu plus fort à l’avenir artistique interdisciplinaire du 210. « On va enfin se donner les moyens de nos ambitions ».

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