Paris Match Belgique

Le Magic Land en voie d’extinction : « Vous faites du théâtre populaire, donc vous ne valez rien »

Magic Land Theatre

Le Magic Land Théâtre ne sera plus subventionné à partir de 2018. | © Facebook : Jean Gervasi / LivePhotoEvent

Scène

Dès 2018, l’équipe du Magic Land Théâtre ne recevra plus de subsides. La nouvelle est tombée comme une bombe et menace le lieu de devoir fermer ses portes.

 

La nouvelle était complètement inattendue. « Quand on a déposé notre dossier, on était totalement confiants et on pensait que l’on nous écouterait encore. » Exclu du club select des bénéficiaires de contrats-programmes et privé de ses 130 000 euros annuels, le Magic Land reste assommé par le coup de massue reçu ce jeudi 23 novembre.

« C’est une catastrophe », entend-t-on depuis les coulisses du théâtre de la rue d’Hoogvorst à Scharbeek. « Une telle décision qui tombe comme ça met tout le monde en porte-à-faux », estime une comédienne de la troupe Christelle Delbrouck. La décision prise par la ministre Alda Greoli de ne pas retenir la candidature du Magic Land pour la période 2018-2022 demeure incomprise dans les rangs de la compagnie qui craint sa propre extinction.

Trop populaire ?

Temple de l’humour où se sont toujours mélangés visiteurs et comédiens autant que petits et grands, le Magic Land Théâtre attire les foules métissées et bigarrées depuis 25 ans. À partir de l’année prochaine, la compagnie se verra privée des subsides qu’elle recevait chaque année depuis sept ans. Un « coup fatal » porté à une compagnie « déjà confrontée à une situation financière précaire », estime-t-on au sein de sa direction.

Lire aussi > Contrats-programmes : l’acharnement inédit de l’Atelier 210 a payé

N’ayant pour seule devise le rire, le Magic Land n’est plus vraiment d’humeur. Malgré les faux-pas qui justifient leur perte de subsides, les équipes critiquent en premier lieu l’absence du ministère sur les chaises du café théâtre. « Personne du cabinet de la Ministre ou des membres de la Commission n’a jamais mis les pieds au Magic Land. Ils ne savent même pas ce que c’est et ne se rendent pas compte de l’investissement qui est mis en place ni de l’ambiance que l’on offre au public », explique Christelle Delbrouck. À tel point qu’au sein de la compagnie, on soupçonne que le côté « trop populaire » du lieu soit à l’origine de leur mise sur la touche. « Nous sommes un lieu complètement atypique, et ceci explique peut-être cela », déclarait son directeur artistique Patrick Chaboud au micro de La Première.

Des gens qui ne nous ont jamais vu sont en train de nous dire : « Vous faites du théâtre populaire donc vous ne valez rien ».

Du côté de la ministre de la culture, « populaire » ne fait pas partie des cases cochées par l’administration. Parmi les critères à respecter pour prétendre à l’enveloppe des contrats-programme, c’est la création artistique, l’emploi et les recettes propres qui priment. « Nous nous basons sur le rapport de l’administration qui a conclu une évaluation négative du Magic Land Théâtre », précise ainsi le porte-parole du ministère Jérôme Hardy, sans donner plus de détails.

Partage du gâteau

Si aux sein du Magic Land, on reconnaît certains défauts de gestion et un « bricolage nécessaire étant donné le manque de moyens », on reproche également aux décideurs de « demander aux petites structures comme le Magic Land de remplir les même cases qu’une grande comme le Varia ou le Théâtre National ». Si l’idée n’est pas d’en vouloir aux heureux élus des contrats-programmes, elle est de dénoncer un partage du gâteau « absurde » et inégal entre les différents acteurs du paysage culturel bruxellois. « On n’a pas envie de taper sur ceux qui ont reçu des subsides. On est vraiment ravis car ce sont des gens qui travaillent depuis des années pour obtenir ce financement », précise Mme Delbrouck. « Mais on ne comprend pas comment ils font pour encore augmenter des théâtres qui ont déjà des budgets faramineux. »

Une réaction parfaitement entendue par le ministère de la culture qui rappelle toutefois qu’il ne s’agit en rien de favoritisme mais bel et bien d’un non-respect des consignes. « L’idée n’est absolument pas d’instaurer un théâtre à deux vitesses », insiste Jérôme Hardy. Pourtant, l’enjeu est de mise pour la compagnie. « Cette subvention représentait le tiers de nos rentrées (…) Sans ce tiers-là, je dois licencier toute l’équipe qui fait vivre le théâtre au quotidien, soit 4 ou 5 personnes », regrette Patrick Chaboud. Car la crainte qui occupe tous les esprits, c’est celle de devoir mettre la clé sous la porte et d’arrêter une saison qui avait pourtant bien commencé. « Les subsides s’arrêtent alors que l’on a fait salle comble tous les soirs du mois d’octobre et que l’on était en train de préparer une nouvelle création. Dans ces conditions, se dire qu’il faut tenir tout le mois de décembre et préparer cette pièce en sachant que ce sera peut-être la dernière, ce n’est vraiment pas évident », ajoute-t-on dans les coulisses des répétitions.

Extrait de la pièce « Les Mutinés du Fish and Ship ». © Facebook : Magic Land Théâtre

Bouée de sauvetage

Depuis l’annonce officielle, témoignages et commentaires affluent sur la page Facebook du théâtre menacé d’exctinction. En lançant une pétition « Sauvons le Magic Land Théâtre », les équipes tentent de mobiliser les signatures pour dire « Non » à la disparition d’une compagnie vieille de 40 ans. « Ca fait énormément de bien de se sentir soutenus dans cette période où l’on a un peu l’impression d’être en deuil », déclare Christelle Delbrouck pour qui l’horizon professionnel est menacé.

Quoi que l’on fasse, ce sera dans le désespoir le plus total.

Si le Magic Land devait fermer ses portes, « ça risque de faire des mois sans travail pour les comédiens, sans compter le licenciements des personnes qui travaillent dans nos bureaux », explique la comédienne. Mais pour elle comme pour d’autres, c’est aussi la séparation d’une grande famille. « À force de bosser ensemble, à l’arrache et dans un endroit relativement réduit pour essayer d’avoir des spectacles de qualité, on s’attache forcément. On a tous mis énormément d’énergie dans ce projet. »

Alors qu’elle s’apprête à rencontrer le ministre Alda Greoli pour connaître ses arguments et envisager les solutions de son propre sauvetage, la compagnie tente de rester optimiste. « Tant que l’on aura pas une réponse claire et définitive par rapport à ce qu’il va nous arriver, on ne saura pas très bien quoi faire », avance-t-on. « Peut-être que l’on descendra dans les rues, comme on l’a fait en 2010. On n’en sait rien. » Dans l’attente d’un compte-rendu officiel, le ministère se veut rassurant : « Nous envisagerons ensemble les alternatives qui s’offre au Magic Land pour se tourner vers d’autres types de financement », affirme M. Hardy. Car si la compagnie est désormais chassée du paquebot des aides culturels, les contrats-programmes sont loin d’être la seule option, ajoute-t-on, « certes, le cadre sera différent mais toutefois non négligeable ».

Une chose reste sûre, cependant. Celle que « si le Magic Land doit disparaitre », conclut Christelle Delbrouck, « il ne le fera pas dans le silence ». Et que l’affaire reste à suivre.

CIM Internet