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Dans le secret du Bureau des légendes

Dans le secret du "Bureau des légendes" © Patrick Fouque/Paris Match

Séries télé

À l’occasion de la diffusion de la quatrième saison de la série, le réalisateur Eric Rochant et ses acteurs nous en dévoilent les coulisses.

Salle de crise du Bureau des légendes : l’ambiance est tendue. Malotru est toujours incontrôlable. Marie-Jeanne tente de se justifier. Mais JJA, nouveau venu pour remettre de l’ordre au sein du Bureau, demande des comptes. Autour de la table, Florence Loiret-Caille et Mathieu Amalric jouent au chat et à la souris à coups de remarques narquoises. Le duel entre les deux acteurs est réglé au millimètre. Mais Eric Rochant demande une nouvelle prise. Il bondit sur le plateau, glisse quelques éléments sur leurs personnages aux acteurs. Mais surtout règle le mouvement compliqué d’une des deux caméras qui doit flotter dans le décor de cette salle de crise aux fauteuils confortables et au charme très administratif. Sur le mur, la carte d’une région indéterminée trône sous des horloges qui égrènent l’heure de diverses capitales. Créateur du Bureau des légendes et grand manitou de la série, Eric Rochant est revenu derrière la caméra pour réaliser les deux derniers épisodes de cette quatrième saison.

L’équipe se niche dans les bureaux érigés sur un plateau de la Cité du cinéma à Saint-Denis, près de Paris. Conservés à l’année vu l’ampleur du décor dans lequel on se promène. Le goût du détail est porté à son paroxysme, jusqu’aux autocollants « ministère de la Défense » sur les téléphones. L’effet miroir avec la série est saisissant en déambulant dans cette salle de crise ou dans ces bureaux devenus familiers en trois saisons. Tout comme ces agents français de la DGSE et leurs surnoms, tous issus du vocabulaire du capitaine Haddock dans Tintin. « Détrompez-vous, lance Eric Rochant. On ne fait pas toujours autant de prises. Mais cette scène nécessitait un mouvement de caméra fluide difficile à mettre en place ». Champs et contrechamps seront tournés dans la matinée, saupoudrée de quelques pauses-cigarette pour les acteurs sous un soleil printanier. Un peu de lumière dans un monde sombre.

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Daech, l’influence de la Russie et la cybercriminalité

Déjeuner à la cantine du studio, le seul moment pour se poser avec Rochant, intarissable sur cette série qu’il porte à bout de bras et dont il est à la fois “showrunner”, scénariste et réalisateur. « La pression est telle que j’ai dû prendre du large et demander à d’autres réalisateurs de venir m’épauler ». Comme cette année Pascale Ferran, signature du cinéma d’auteur français (« Petits arrangements avec les morts »), mais fan ultime de la série. « Je réalise deux épisodes mais j’ai tourné beaucoup de scènes distillées dans d’autres. Et je supervise le montage tout en travaillant déjà sur la suite », poursuit le cinéaste, auteur de quelques films emblématiques comme Un monde sans pitié, Les patriotes ou Möbius. Qui avoue cependant ne pas être fan de cinéma d’espionnage. « Non, c’est le monde qui m’intéresse », confie-t-il. Daech, l’influence de la Russie et la cybercriminalité font la force de la dernière saison de cette série imaginée avec le producteur Alex Berger et devenue culte grâce à des personnages attachants et une écriture au cordeau. « Nous ne sommes pas en rapport avec la DGSE. Mais nous rencontrons beaucoup d’experts en géopolitique pour nourrir nos intrigues. Et puis nous nous sommes rendu compte qu’on trouve beaucoup d’informations sur l’espionnage en allant simplement surfer sur Internet », sourit Rochant en avalant manu militari son dessert.

Jamais je ne transigerai sur l’écriture et le casting.

Les recettes du succès du Bureau des légendes selon lui ? « L’écriture et le casting sont essentiels. Jamais je ne transigerai sur ces deux points. C’est la force de la série ». Série qui confirme qu’aujourd’hui l’audace créative se trouve souvent sur le petit écran, de HBO à Netflix ou Canal+, des entités qui ont trouvé leur identité, qui donnent le temps et des moyens à des auteurs, loin d’un cinéma trop cher et trop corseté. Le bureau des légendes a ainsi été vendu à 95 pays dans le monde et une adaptation américaine, The Department, est en cours.

Alors que cette quatrième saison – dont le dénouement est resté secret, même pour les journalistes – semble comporter moins de rebondissements que les précédentes, Eric Rochant écrit déjà la saison 5. « Dans la douleur, poursuit-il. Garder un tel niveau d’exigence et de renouvellement est chaque année plus difficile ». Alors, quid de cette nouvelle saison ? « C’est top secret bien sûr ! » On ne se refait pas.

« Le bureau des légendes, saison 4 », à partir du 22 octobre sur Canal+.

Florence Loiret-Caille (Marie-Jeanne)
Florence Loiret-Caille (Marie-Jeanne) © Patrick Fouque/Paris Match
Florence Loiret-Caille (Marie-Jeanne)

Le tournage est tellement intense que j’ai l’impression de me retrouver plusieurs mois dans une lessiveuse.

« Nous sommes en quelque sorte les gardiens du temple de nos personnages, sans pour autant influer sur leur évolution au fil des saisons. Parfois, puisque les scénaristes changent selon les épisodes, je me suis rendu compte qu’on faisait parler Marie-Jeanne d’une manière différente. C’est pourquoi les lectures prétournages sont essentielles puisque c’est le moment où je peux réellement travailler dessus. Après, le tournage est tellement intense que j’ai l’impression de me retrouver plusieurs mois dans une lessiveuse. Je fais une confiance totale à Eric Rochant depuis le début et j’admire le talent qu’il a de pouvoir développer une telle histoire pendant dix heures, de faire du cinéma à la télévision. Je n’ai aucune lassitude à incarner Marie-Jeanne. C’est chaque année le plaisir de la découverte. Presque comme une rencontre amoureuse ».

Mathieu Amalric (JJA)
Mathieu Amalric (JJA) © Patrick Fouque/Paris Match
Mathieu Amalric (JJA)

C’est le monde du mensonge où l’on n’a pas le droit de mentir.

« Je n’avais pas vu la série jusqu’à ce qu’Eric Rochant me propose de rejoindre le projet. J’ai été séduit par sa demande et j’ai vu toutes les saisons en quelques jours. Et là, j’ai compris. Eric a réussi à créer une âme. Il y a certes les légendes, cette attirance pour le secret, ces silences presque bergmaniens. Mais il y a surtout le bureau. Le sel de la série est dans la peinture du quotidien. J’avais la frousse lors des premiers jours de tournage, il faut une dose de concentration parce que le travail est très soutenu. Mais il y a une bande d’acteurs étonnants, presque une troupe. Dans Le Bureau des légendes, la seule star, c’est l’écriture. JJA, mon personnage, le patron de la sécurité, n’est pas le méchant de l’histoire. Il ne fait que son travail, qui est de remettre de l’ordre. C’est un monde basé sur le mensonge mais où, en même temps, on n’a pas le droit de mentir. Il faut toujours rendre des comptes. C’est une partition passionnante à jouer pour un acteur ».

Mathieu Kassovitz (Malotru)
Mathieu Kassovitz (Malotru) © Patrick Fouque/Paris Match

Mathieu Kassovitz (Malotru)

Mes deux défis, c’est de fermer ma gueule et continuer à fermer ma gueule.

« L’intérêt du Bureau des légendes est d’être centré sur des personnages forts et qui évoluent drastiquement de saison en saison. Malotru en est le meilleur exemple. C’est chaque année assez jouissif de recevoir les scripts et de découvrir ce qui nous attend. Il faut faire une confiance aveugle aux scénaristes. Et je crois qu’un personnage complexe comme Malotru doit se jouer dans la plus grande simplicité. Un acteur ne fait que fantasmer un personnage écrit. Dans cette saison, je ne fais que fantasmer l’errance de Malotru. Depuis le début, on m’a fait comprendre que je ne pourrais jamais côtoyer d’agents français. Mais on a la chance de faire partie d’une série qu’on aurait envie de regarder. J’en connais peu aussi travaillées que celle-là. Donc, j’ai envie d’être au niveau de l’exigence d’Eric Rochant. On souhaiterait tous parfois demander plus de temps, plus de prises, amener des choses à ce qui est écrit. Mais la construction d’un épisode est tellement complexe, tellement connectée à d’autres scènes ou d’autres saisons qu’il faut s’y tenir. Mes deux défis, c’est de fermer ma gueule et continuer à fermer ma gueule ».

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