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La Trêve : Retour du thriller-phénomène belge qui a séduit Netflix et la Flandre

La première saison a touché des centaines de milliers de foyers de téléspectateurs sur la Une. Elle est diffusée ensuite aux quatre coins du monde. | © Ronald Dersin

Séries télé

Avant de prendre la pose dans le Bois de la Cambre pour un shooting atmosphérique plus vrai que nature, l’équipe de La Trêve a reçu Paris Match dans le QG saint-gillois d’Hélicotronc, leur maison de production.

 

Ils ne fonctionnent qu’en groupe, aiment l’humour des frères Coen et ont été salués pour leur talent par Jaco Van Dormael. Les réalisateurs et scénaristes belges de La Trêve sont des hommes comblés. La 1e saison de ce thriller intense et halluciné, aux accents lynchiens à ses heures a été achetée par Netflix. La 2e sort dans quelques jours sur les écrans. Matthieu Donck, Benjamin d’Aoust et Stéphane Bergmans n’excluent pas, comme Lynch l’a fait avec Twin Peaks, de faire de la série un film.

Flash-back. C’est un thriller tourné au cœur des Ardennes belges, en province de Luxembourg, à Libramont, Florenville, Chiny, Saint-Hubert, Sainte-Ode… Dix épisodes bouclés en 70 jours mettant en scène un inspecteur bruxellois frappé par un trauma et une galerie de personnages du terroir. Le flic Peeters, incarné par le comédien Yoann Blanc, débarque dans un village pour enquêter sur la mort d’un jeune footballeur. Le hameau, création pure, s’appelle Heiderfeld.

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La première saison de La Trêve fait un carton

Relevé d’empreintes dans un rapport d’autopsie. ©  Ronald Dersin.

La série a touché des centaines de milliers de foyers de téléspectateurs sur la Une. Elle est diffusée ensuite aux quatre coins du monde. L’Europe d’abord, ensuite l’Amérique – États-Unis, Argentine, Brésil, Chili, Canada – et l’Asie via Netflix qui en a acquis les droits.

La presse internationale salue une narration moderne, la puissance du récit, l’épaisseur des personnages, le style « inquiétant ». « Avec La Trêve, la Belgique a entamé, en 2013, une révolution culturelle dans le domaine des séries », dit Le Monde qui évoque aussi une « vision » et salue la dimension ambitieuse donnée à la fiction par la Rtbf (…) ».

Les Belges ont encore en mémoire ce générique soft rock. Une voix lancinante, une bande son diabolique. « The Man Who Owns The Place », issu de l’album Rats de Balthazar, un groupe alternatif de Courtrai. Chacun a vibré devant les paysages fantasmagoriques d’une Wallonie profonde, rarement valorisée à ce point. Les forêts de sapins à l’aura lynchien. Un décor aux allures ronronnantes qui devient oppressant à force de clairs-obscurs, de plans de survol couleur émeraude et de cadrages étriqués. Des images nimbées de réalisme magique, une crudité sombre éclairée d’un étrange halo, une atmosphère translucide.

Dans La Trêve, les policiers ont des allures bon enfant. Ils sont à fleur de peau et incandescents en même temps. Il y a dans les premiers épisodes de la saison 2 quelques séquences cocasses, comme cette vérification d’aveux, laborieuse et bâclée.

Il y a ce flic mis au vert par Bruxelles, perclus de névroses et suivi par une psy aux yeux glacier. Ces policiers locaux aux profils à la fois bédéesques et vrais. Ces tocs et obsessions qui frappent le tout-venant et ces rebondissements, quasi-baroques – matches truqués par des Albanais, grange à vocation sado-maso, pédophilie, fascination nazie… L’écrin verdoyant (vues célestes et bucoliques) contraste avec les situations hyper concrètes (bruits de chasse d’eau, pauses tartines), parfois loufoques – une tendance à l’absurde qu’on pourrait qualifier de belgo-belge avec des accents anglo-saxons aussi dans l’autodérision.

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Patrick Dils et Omar Raddad en inspiration

Entre élans visuels poétiques et touches prosaïques, la deuxième saison de La Trêve sera bientôt sur les écrans. On y retrouve l’antihéros, le flic Peeters, ex-inspecteur devenu professeur, le visage plus émacié. Il a gagné en intensité. La mise en scène fleure toujours bon le terroir tout en donnant accès à des pans d’universalité. C’est un tableau ouvert sur le monde que propose la série, grâce aux intonations locales aussi. Tous les acteurs d’ailleurs n’ont pas l’accent belge, ni wallon. C’est la « glocalisation » chère aux Scandinaves, la touche d’exotisme qui donne tout son sel au potage maison.

« Le Western a créé une arène au Far West. C’est un réel fantasmé qui s’exporte. Aujourd’hui, il y a des Brésiliens qui rêvent de vacances en Ardennes », notent les réalisateurs en chœur. Leur Belgique fantasmée, c’est « les Ardennes à perte de vue », un pays qui n’existe pas.

Plusieurs faits divers les ont inspirés. On songe à l’affaire Patrick Dils en première ligne pour cette deuxième saison, avec une question d’aveux extorqués. Mais ces infos sont traitées librement, en décalage. Les auteurs prennent volontiers le contre-pied. « On fait les choses à l’envers », explique Benjamin d’Aoust. « Ce n’est pas parce qu’ils ont commis un truc atroce que les gens ne vivent pas. La vie continue, c’est ce qu’on essaie de capter. Et personne n’est à l’abri d’un fait divers. On est souvent dans le thriller qui permet la radiographie sociale d’un milieu. On pose un regard sur la société en déployant une mécanique du fait divers ».

La référence à Dils avait été « mise de côté ». Ils y sont revenus pour l’exploiter en profondeur dans la saison 2. « Les aveux sont censés être la reine des preuves, et pourtant… », lance Stéphane Bergmans qui dit avoir été interpellé par les rétractations de Muriel Bolle dans l’affaire Grégory Villemin. « La graphologie (le courrier du ou des corbeaux) dans cette affaire nous a inspiré un rebondissement. Il est aussi question dans la saison 2 d’un jardinier. Ce personnage a été influencé par l’affaire Omar Raddad. Cette influence se retrouve dans son travail au sein d’un milieu aisé, ses connections et la rencontre entre deux milieux sociaux… Faites entrez l’accusé, j’adore ! »

Les jeunes visages de la série: Sophie Breyer, Adrien Drumel et Sophie Maréchal.
Photo: Ronald Dersin.

« Dils a incarné un personnage à la fois coupable parce qu’il avait avoué, et innocent. Son physique racontait des choses », rappelle Mathieu Donck. « Le fait divers en soi peu sembler glauque mais c’est la radiographie sociale qui nous intéresse. Dans la saison 1 de La Trêve, un personnage d’étranger (Driss, le footballeur) dans un village allait créer une fissure dans le tissu social. C’est quelque chose qui nous parlait fort. Ce n’est pas le crime en soi qui nous interpelle mais de savoir que juste après son acte, le meurtrier a mangé des moules. La capacité de vivre « normalement » tout en ayant commis des atrocités. Il y a de l’amoral et de la morale, cela crée des antithèses et il peut y avoir fiction. Nous avons cherché cette forme d’ambivalence ».

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Il y a par ailleurs dans la Trêve des plans scannés de la société, avec des aspects éthiques ou sociologiques très contemporains, présentés dans la l’esprit naturaliste de l’ensemble, sans en faire un fromage. Une amorce assez belge finalement. « On n’avait pas de quota mais on avait très envie de rencontrer des personnages féminins », dit Benjamin d’Aoust. « Par exemple la fille de Yoan est homosexuelle. Ce n’est pas un sujet énorme, c’est juste normal ».

« David Lynch, c’est une ombre »

La Trêve a placé la Belgique sur l’échiquier des séries internationales de tendance scandinave ou simplement nordique. Le soin mis au jeu – des comédiens au profil bas, les visages d’hommes et femmes de la rue -, au décor, aux angles de vue, au scénario texturisé a engendré des comparaisons : on a souvent cité True Detective, Broadchurch etc. Est-ce qu’ils revendiquent ces directions ou relèvent-elles simplement de la doctrine dans l’air du temps ? « Bien sûr, Broachurch, True Detective, The Killing, on adore ça et ça nous a influencés mais il n’y a aucun calcul. C’est la première fois qu’on écrit un thriller. On travaille à trois, on observe les mécaniques narratives, pas pour s’en inspirer mais pour comprendre ».

Lors de la diffusion de la première saison de La Trêve, Le Monde compare l’inspecteur Peeters à un Kurt Wallander, commissaire de police héros d’une série de romans de l’écrivain suédois Henning Mankell, interprété par Kenneth Brannagh dans la version British de la mouture initiale. « On a lu ce commentaire mais Wallander, on s’est plongé dedans après avoir écrit la saison…. »

David Lynch, qui reste le maître de la série thriller New age est une référence stylistique – syntaxe brumeuse, goût de la terre, auréolée de mystère, forêts du nord et personnages « populaires ».

 

De la bonne franquette aux vices cachés. Des girls next door et des profils atrophiés ou amplifiés. De la tasse de café sur nappe écossaise et des envolées lyrico-magiques. Des récits de meurtres basiques et des féeries de derrière les fagots. Mais Lynch, « c’est une ombre », disent-ils. « Le cinéma qu’on aime tous les trois est hyper large. Lynch n’est pas une référence quotidienne », analyse Matthieu Donck. « Même si on est allé derrière le réel et qu’on a instauré du rêve dans la saison deux, notre part d’onirisme est moins poussée que chez lui. Mais le passage du dark à l’humour et au jazz est quelque chose qu’on adore dans Twin Peaks ».

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Les frères Coen sont une vraie référence pour le trio bouillonnant. « Fargo, le film, la série, on adore », confirme Benjamin d’Aoust. « Ce grand principe du décalage se retrouve à tous les niveaux : jeu d’acteur et photographie. On ne va pas faire du ton sur ton. The Big Lebowski était basé sur Le Grand Sommeil, un film noir des années 40 avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Il a été détourné par les Coen. Et Jeff Bridges incarne alors ce joueur de bowling qui évolue en peignoir… »

Very good cops

Jasmina Douïeb, Aurélien Caeyman et Yoann Blanc. ©  Ronald Dersin

Dans La Trêve, les policiers ont des allures bon enfant. Ils sont à fleur de peau et incandescents en même temps. Il y a dans les premiers épisodes de la saison 2 quelques séquences cocasses, comme cette vérification d’aveux, laborieuse et bâclée. On retrouve les fins limiers dans une cabane préfabriquée, pendant une période de travaux au commissariat. L’équipe a-t-elle reçu des réactions, des « courriers de flics » ?

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« Bien sûr, il y a des écarts avec la réalité mais les policiers, notamment de la PJ, étaient hyper enthousiastes et très motivés. Certains nous ont aidés, nous ont relus. Sur le tournage, nombre d’entre eux nous ont apporté des véhicules et leur aide sur la saison un. Ils étaient très engagés. On n’a pas voulu de personnages de gros flics sardoniques et monolithiques, obsédés par un scénario. Et on aime tous les personnages, on n’a jamais une vue monocorde sur eux. Tous ont des failles ».
L’ex-inspecteur Peeters, aux traits ronds et forts et au regard opaque à ses heures, porte une forme de noirceur en lui. Ont-ils des antihéros de prédilection ? « De toute façon », dit Stéphane Bergmans, « les héros se sont anti-héroïsés depuis dix ou quinze ans. Dexter est un très bon exemple d’antihéros contemporain car il est extrêmement subversif et suscite en même de temps beaucoup d’empathie. On aime les personnages qui ne sont pas monolithiques et qui sont parfois obligés de transgresser une morale pour arriver à leurs fins ».

La Flandre en trésor de guerre

La série a fait parler de la région. Les réalisateurs n’ont pas reçu de propositions officielles d’offices du tourisme ou de centres de promotion culturelle mais on eu vent de quelques initiatives privées des plus croquignolesques. « Dormir dans la caravane de Jeff l’Indien par exemple (le personnage qui avoue le meurtre du footballeur dans la saison un, avant d’être disculpé). C’est plutôt marrant ».

Le choix du nom du village de Heiderfeld, « trop germanophone » pour certains aficionados, a fait l’objet de débats irréels et sanguins. « Si on avait choisi Durbuy, on n’aurait pas eu la même liberté car avec un vrai village, la triche aurait été plus visible. Ici on a composé des décors ou utilisé des lieux existants et on a créé notre propre village. Et on lui a donné ce nom germanophone qui rajoute à l’étrangeté ».

La trame ardennaise largement exploitée pourrait-elle souffrir après La Trêve, devenir « has been » ? « Il y a dans la région », souligne Matthieu Donck, « des lacs, des forêts, des rivières, de la métallurgie… C’est comme si on disait que le désert des USA avait déjà été trop exploité. Il ne faut jamais reproduire mais inventer ! De notre côté en tout cas, on préfère envisager une nouvelle histoire avec de nouvelles conquêtes ».

La performance internationale de la série les comble ses auteurs bien sûr, mais, répète, Benoît d’Aoust, leur plus grande fierté c’est d’avoir été programmés au nord du Plat Pays… « C’est la première fois qu’une série francophone franchit ce cap. Ce qui nous plaît c’est d’être vendus en Flandre et d’arriver ensuite à Netflix, il y a un énorme écart entre les deux qui est génial : à la fois nos voisins et le monde entier. La programmation en prime time au départ était un plus, évidemment. La Rtbf a eu cette audace que pas mal de chaînes françaises n’aurait pas eue ».

Le carnet de notes que le personnage de Dany bastin a remis à la psy, Yasmina.
Photo: Ronald Dersin.

« La télévision linéaire a beaucoup acheté et Netflix permet de couvrir tout le monde anglo-saxon notamment », poursuit Stéphane Bergmans. « Au total, la série est présente dans plus de 80 territoires. Jusqu’en Amérique latine ou au Japon. Il y a deux supports en moyenne par territoire. On a reçu des messages des Etats-Unis. Ce sont évidemment des réactions positives. En général ceux qui s’expriment et prennent la peine d’écrire sont ceux qui ont aimé ».

Une autre série belge, Ennemi public, avait dû être doublée en France, avec gommage pudibond des expressions maison. « La Trêve est sous-titrée partout sauf en Allemagne où elle est doublée. C’est un de nos diffuseurs, Skynet qui s’en est chargé. Ils ont bien fait les choses, c’est même devenu une référence pour les écoles de doublage ! »
Les auteurs se préparent à reprendre le collier-clavier mais avant cela, trépignent à l’idée de communiquer avec leur public. « On va présenter la saison 2 au cinéma Aventure à Bruxelles, on sera là le dimanche soir, en même temps que la diffusion télé. On aime l’idée de boire une bière avec le public après. Regarder la série sur grand écran à plusieurs est une expérience collective géniale ».

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Autre aventure dans les cartons, un projet qu’ils reconnaissent du bout des lèvres, le tournage d’un film basé sur la série, comme Lynch l’avait fait avec Twin Peaks (le prequel Fire Walk With Me, en 1992). Quant à une saison trois de La Trêve, « il faudrait laisser passer du temps – trois ans au moins -, et qu’on ait ensemble une nouvelle idée forte ». En attendant, ils font du brainstorming déjà. A trois, évidemment.

La Trêve saison 2. Personne ne change. Jamais. Dès le 11 novembre à 20H55, sur la Une

 

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