Paris Match Belgique

Quand Netflix galère avec ses sous-titres

Les mauvaises traductions sont parfois choquantes.

Séries télé

Entre fautes d’orthographe, phrases incohérentes et contresens, Netflix nous offre, à chaque visionnage d’un film ou d’une série, de nombreux ratés dans les sous-titres. Si certaines tournures font sourire, la profession du sous-titrage, elle, ne rigole plus.

À force de multiplier les traductions désastreuses, Netflix attire les critiques et les moqueries de toutes parts. Maintenant, c’est au tour de l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel (ATAA) en France de pointer du doigt ce manque de rigueur, qui peut nuire au film concerné.

« Les mots sont traduits un par un de manière littérale »

« Le sous-titrage français de Roma : ou comment abîmer un chef-d’œuvre, par Netflix. » Sylvestre Meininger, vice-président de l’ATAA, a choisi ce titre explicite pour son édito publié en février dernier sur le site web de l’association. Agacé par les problèmes de sous-titrages, il a analysé le film triplement oscarisé d’Alfonso Cuarón et distribué par Netflix : Roma. « Le désastre est d’une telle ampleur que nous sommes obligés de procéder par listes », peut-on lire dans l’édito. « Faire cette liste de fautes d’orthographe et de grammaire, des tournures non françaises, des barbarismes, des phrases qui ne veulent rien dire et des contresens reviendraient presque à recopier l’intégralité des sous-titres », ajoute Sylvestre Meininger. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le traducteur du film a dû sécher plusieurs cours d’espagnol et de français.

Lire aussi > Netflix corrige un de ses vilains défauts (et c’est pour le confort de vos oreilles)

netflix
Ici, « comi » et non « commy » veut dire « mon pote » dans le film Roma. © Capture d’écran Netflix

« Je vais vous consulter » au lieu de « je vais vous ausculter », « un acto » traduit par « un acte » alors que c’est ici « une position » pendant un entraînement, « adios » est plusieurs fois traduit en français par « bye » ou encore « Avez-vous eu des rapports sexuels ? » au lieu de « Vous avez déjà eu un rapport sexuel ? »… La liste est longue. « Les mots sont traduits un par un de manière littérale, sans réelle compréhension du sens des dialogues. […] Les sous-titres transforment Roma en une farce tragi-comique », regrette le vice-président de l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel. Pour lui, le problème est clair : il vient du peu de moyens accordés au sous-titrage, alors même que Netflix a dépensé 15 millions de dollars pour la réalisation du film, et près de 25 millions pour sa promotion.

Sous-titres Netflix, comment ça marche ?

Avec près de 140 millions d’abonnés dans le monde en 2018 dans plus de 130 pays, la traduction est d’une importance cruciale pour le géant du streaming. Aujourd’hui, Netflix propose des films et des séries traduits dans une vingtaine de langues, dont le chinois, l’arabe et le coréen. Mais qui se charge de ce travail colossal ?

Lire aussi > Comment Yalitza Aparicio s’est retrouvée par hasard à l’affiche de Roma

À regarder de plus près, il semblerait que le groupe ait récemment changé de stratégie de traduction. En mars 2017, Netflix lance Hermes, une plateforme en ligne permettant aux personnes ayant préalablement réussi un test de recrutement (un QCM de 4 000 expressions évalué principalement sur la rapidité) de devenir traducteur. Avec l’uberisation de cette profession, la société internalise le processus, réduit les coûts, et paie au lance-pierres des fans prêts à traduire les contenus audiovisuels. Avec une rémunération à la minute, le travail était souvent bâclé et approximatif. La plateforme Hermes ferme finalement en 2018 après s’être attirée les foudres des auditeurs.

© Capture d’écran (Les sous-titres de la honte). Extrait de New Girl S06E01 « You joined that SoulShred gym and got scary ripped, » peut se traduire par « et tu es devenue méchamment musclée ».

Pourtant les problèmes persistent encore aujourd’hui. Le porte-parole de Netflix a annoncé s’appuyer désormais sur des professionnels de la traduction. Sur le site internet de la plateforme l’on retrouve la liste des Vendors, partenaires privilégiés, dont la société de postproduction VDM, qui s’occuperait notamment de traductions francophones. Netflix aurait donc revu sa stratégie, pour s’appuyer sur des entreprises externes « haut de gamme », comme se caractérise l’entreprise VDM.

D’après une enquête publiée dans Le Point, le nouveau processus d’adaptation des contenus est simple : des traducteurs travaillent en ligne, chronomètre en main et sans possibilité d’enregistrer leur travail, puis envoient la traduction aux Vendors, dont VDM fait partie. Cette dernière se charge de la valider. À environ 6 euros la minute du film, le traducteur de Roma aurait touché plus ou moins 810 euros, pour des semaines, si ce n’est un mois de travail intense selon la même enquête. On est loin des standards habituels pour des films de ce calibre ! De quoi expliquer les quelques coquilles et aberrations de langage ? Le vice-président de l’Association des traducteurs-adaptateurs de l’audiovisuel, n’en est pas sûr. Il émet aussi la possibilité que ce soit en fait des algorithmes qui génèrent automatiquement ces sous-titres : « Certaines erreurs grossières interrogent : y a-t-il systématiquement une intervention humaine où aurait-on affaire, au moins partiellement, à une vérification par logiciel ? » ajoute Sylvestre Meininger.

#TraduisCommeNetflix

Le célèbre « You f*ck my wife ? » de Robert De Niro dans Raging Bull traduit par un timide « Avez-vous eu l’audace de faire la cour à ma compagne ? » a lancé les hostilités sur la toile. Il n’en fallait pas plus que pour que le hashtag sur Twitter #traduiscommenetflix fasse un tabac et compile les perles des erreurs de la plateforme.

Certaines traductions imaginées par les abonnés Netflix ne dépassent même pas certains non-sens aperçus sur la plateforme Américaine. Pas sûr que Netflix garde le sourire si la situation perdure, car de nouvelles offres de streaming concurrentes apparaissent, dont une lancée par Disney, prévue pour le 12 novembre prochain aux États-Unis.

CIM Internet