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Le streaming crève l’écran

Scarlett Johansson et Adam Driver dans Marriage Story. | © Netflix

Séries télé

Le succès croissant des séries sur les plateformes de téléchargement font trembler Hollywood. 

Pour certains, les récentes nominations aux prochains Golden Globes, les très emblématiques prix de la presse étrangère à Hollywood, font froid dans le dos : 3 des 5 films dramatiques nommés sont des productions Netflix (The Irishman, Marriage Story, Les deux papes). Et si les légendaires Meryl Streep ou Michael Douglas sont également en course dans la catégorie des acteurs, c’est pour leur performance dans des séries. « C’est une gifle pour Hollywood, même s’il en a connu d’autres. Mais le cinéma, notamment américain, a trop favorisé la facilité au détriment de la qualité », analyse Jason Solomon, journaliste de cinéma anglais à la BBC et fin observateur du secteur.

En Californie, pourtant habituée aux secousses sismiques d’un secteur qui a dû se réinventer dix fois en plus d’un siècle, le sujet est sur toutes les lèvres. Comment est-il possible que les grands cinéastes, les projets originaux et la qualité narrative aient à ce point déserté les salles de cinéma ? Après le parlant et l’arrivée de la télévision, Hollywood ferait donc face à une nouvelle révolution. Centrale pour lui puisqu’elle est en train de transformer en profondeur la production des images. Et plus encore, leur consommation devenue nomade et à la carte à l’heure d’Internet. Un enjeu que résume Olivier Snanoudj, senior vice-président de la distribution cinéma France des studios Warner : « Le défi aujourd’hui pour les grands studios américains est de produire des films qui auront assez d’attrait pour faire sortir le public dans une salle de cinéma et payer. Là est la vraie question. »

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Ces dix dernières années, c’est à la télé que la créativité et l’originalité s’expriment

Même si les majors américaines n’ont pas entièrement délaissé les auteurs (Christopher Nolan ou Clint Eastwood parmi d’autres), les nécessités économiques sont là. Un film coûte entre 100 et 250 millions de dollars à produire. Et doit multiplier par trois cette somme pour devenir profitable. D’où la sécurité financière d’un Avengers sculpté pour les goûts du public par rapport à un Martin Scorsese, à peine moins cher, de trois heures et demie certes brillant, mais au retour sur investissement peu probable. Pour rester poli.

Avengers
Films plébiscités par les 15-25 ans, la saga Avengers a sauvé le box-office américain avec 7,6 milliards de dollars de recettes cumulées © Marvel

Comme souvent à Hollywood, il faut revenir en arrière pour comprendre. Et forcément croiser la route de Steven Spielberg. En 1994, le roi incontesté de Hollywood revient à la télévision (où il a débuté) avec une série qu’il produit. Écriture nouvelle, mise en scène caméra au poing. Urgences devient rapidement un phénomène mondial, traite de sujets sociaux et politiques et invite de grands réalisateurs à venir réaliser un épisode. Celui de Tarantino restera dans les annales. Pour la première fois, le petit écran fait aussi bien, voire mieux que le grand.

Dès lors, et plus particulièrement ces dix dernières années, c’est à la télé que la créativité et l’originalité s’expriment, de Breaking Bad à Game of Thrones, Stranger Things ou les récentes Fleabag et Chernobyl pour n’en citer qu’une poignée dans la myriade actuelle de l’offre. Un constat que relativise quand même Xavier Albert, directeur général de la branche française d’Universal : « Game of Thrones ou Stranger Things, ce sont pour moi d’excellents divertissements pop-corn mais qui empruntent largement à beaucoup de films emblématiques, du Seigneur des anneaux aux productions Spielberg des années 1980. » Les uns ne cesseraient donc finalement de se nourrir des autres…

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La dématérialisation de l’offre via des plateformes sur Internet a permis au spectateur de prendre le pouvoir

Second facteur de cette révolution, la dématérialisation de l’offre via des plateformes sur Internet a permis au spectateur de prendre le pouvoir. Dans le métro sur son portable ou son écran géant 4K à domicile, on peut tout voir, comme et quand on veut. Une transformation en profondeur qu’aura comprise Netflix largement avant les autres (Apple, Amazon, HBO ou désormais Disney+). Tous veulent désormais une part du gâteau. Voire mettre un terme à l’expansion mondiale de Netflix et ses presque 160 millions d’abonnés dans le monde glanés ces dix dernières années. Il faut dire que, pour parfaire son image, il produit à grand renfort de dollars des auteurs ou des sujets rejetés par Hollywood, de Martin Scorsese à Roma d’Alfonso Cuaron qui raflent les prix prestigieux dans les grands festivals et même aux Oscars. Ultime affront.

Chernobyl
Chernobyl, l’une des meilleures séries de l’année. © HBO

« À l’origine simple distributeur de DVD, Netflix s’est réinventé plusieurs fois, explique Anne-Gabrielle Dauba-Pantanacce, sa directrice de la communication pour la France et Europe du Sud. Tout d’abord en lançant son service de streaming, ensuite en investissant dans la création de séries puis de films. Avec, on l’oublie souvent, une volonté de développer les productions locales, comme c’est le cas aujourd’hui dans plusieurs pays dont la France où nous venons d’ouvrir un bureau. Je ne crois pas qu’il faille tout opposer sur la question de la création. La volonté de Netflix est d’aider des talents confirmés comme de jeunes auteurs, de porter la diversité, le tout dans une liberté créative. Mais aussi de laisser au spectateur la possibilité de regarder ce qu’il souhaite, au moment et au format qu’il désire. »

Pour François-Pier Pélinard-Lambert, rédacteur en chef adjoint du journal professionnel Le Film français, « Netflix a réussi à faire croire qu’aujourd’hui toute la créativité est chez eux. Dans un même ordre d’idée, leur propos est de dire qu’on peut y trouver toutes les séries et tous les films, ce qui est loin d’être le cas ». Mais, au-delà d’une communication bien huilée et d’un modèle économique fragile, car basé sur des investissements à tout-va, les plateformes deviennent aujourd’hui un acteur à part entière de l’industrie du cinéma. À l’heure où le nombre d’entrées fléchit dans les salles américaines et vieillit dangereusement dans les nôtres (une récente étude montre une baisse drastique de la fréquentation des 15-25 ans dans les salles françaises), ces nouveaux protagonistes viennent aussi au secours d’une industrie de production de plus en plus fragilisée. Ainsi, si la France est représentée aux prochains Oscars à Hollywood, ce sera grâce à Amazon qui a acheté les droits de distributions américains des Misérables de Ladj Ly. Et il est loin d’être le seul exemple.

Misérables
Amazon a acheté les droits de distributions américains des Misérables de Ladj Ly, nommés aux Golden Globes. © DR

Lame de fond ou simple évolution des pratiques ?

« Il est toujours difficile de prédire l’avenir, constate Olivier Snanoudj. Il faut certes que la production s’adapte. Mais sans jamais oublier qu’in fine beaucoup de ceux qui consomment des séries continuent aussi d’aller au cinéma. Jusqu’à maintenant, les studios ont toujours réussi à surfer sur les crises, depuis même un siècle pour certains… »

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Alors lame de fond ou simple évolution des pratiques ? Les observateurs parient plutôt sur un nivellement progressif où Hollywood préservera son aura, quitte à se recentrer sur des films exceptionnels qui ne cesseront d’avoir besoin d’une salle de cinéma comme vecteur d’une communion introuvable à domicile. « Des films comme Blackkklansman ou The Lighthouse montrent que les studios n’oublient pas la création, conclut de son côté Xavier Albert. Maintenant il est clair que cela demande un travail de haute couture, loin d’être évident car le risque est élevé. Mais c’est à ce prix qu’on créera aussi le cinéma de demain. »

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